Le culte d’Helmut Schmidt

Par Peter Schwarz
16 novembre 2015

La nouvelle du décès d’Helmut Schmidt le 10 novembre avait à peine été annoncée que les médias allemands se mettaient en surrégime pour chanter les louanges de l’ancien chancelier qui allait avoir 97 ans le 23 décembre. On porta aux nues le « pilote du siècle », l’« expert mondial en économie », le « guide » et même le « philosophe. »

L’engouement pour l’ex-chancelier qui avait quitté ses fonctions il y a 33 ans suite à un vote de censure tient plutôt au désespoir face à l’actuel personnel gouvernemental qu’au bilan politique de Schmidt lui-même. Sa canonisation, qui a débuté quelques années avant sa mort, est l’expression de la nostalgie pour l’« homme d’action » capable de mener le pays avec une main de fer à travers les chocs économiques et les crises internationales et sans tenir compte de l’opinion publique.

Schmidt, qui avait adhéré en 1946 au Parti social-démocrate allemand (SPD) auquel il resta fidèle jusqu’à sa mort, a toujours fait partie de son aile la plus à droite. Ce n’est pas peu dire dans un parti qui, même selon des normes sociales-démocrates, est considéré sur le plan international comme étant de droite.

Il n’a jamais été socialiste et ne fut démocrate que dans un sens très restreint. Il n’a pas rejoint le SPD parce que ce parti représentait une vision d’un monde non capitaliste, mais parce qu’il paraissait plus apte à concrétiser son idée d’ordre et de discipline que l’Union chrétienne démocrate (CDU) d’après-guerre et le Parti libéral démocrate (FDP) qui étaient remplis d’anciens nazis. « Que ceux qui ont des visions consultent un médecin, » était l’une de ses expressions les plus citées.

Helmut Schmidt

Sur le plan idéologique il ne s’est appuyé ni sur Karl Marx ni sur August Bebel ou Ferdinand Lassalle mais sur Max Weber et Karl Popper. Sa vie durant il fut fier de son pragmatisme obtus. En 1974, il avait commencé ainsi son discours d’investiture comme chancelier, « A l’époque où les problèmes mondiaux ne cessent de croître, nous nous concentrons sur l’essentiel avec réalisme et sobriété en laissant de côté tout le reste. » 

Par la « raison », qu’il aimait à invoquer, Schmidt n’entendait pas la pénétration par la pensée d’une réalité complexe et d’une action appropriée à long terme, mais une réaction pragmatique aux problèmes immédiats sur une base de bon sens commun, c’est-à-dire des préjugés dominants. « C’était un homme d’action, un pragmatiste ; et pas quelqu’un qui anticipait des développements économiques et sociaux à long terme pour les incorporer dans sa prise de décision, » résume Spiegel Online.

L’officier de la Wehrmacht

La personnalité de Schmidt a été marquée par les huit années passées dans la Wehrmacht (armée) de Hitler. Il fut incorporé à l’âge de 19 ans en 1937, puis enrôlé de nouveau deux ans plus tard au début de la Seconde Guerre mondiale. Il a passé la plupart de son temps dans les ministères de la Wehrmacht mais a également pris part aux combats sur les fronts est et ouest. En Russie, il a participé au blocus de Leningrad et fut décoré de la croix de fer 2ème classe. Lorsqu’il a été fait prisonnier par les Britanniques à la fin de la guerre, il avait à 26 ans le grade de lieutenant.

Schmidt a toujours souligné avoir été un officier loyal mais jamais un nazi. Cette affirmation se justifiait aussi pour des raisons familiales. Son père était l’enfant illégitime d’un banquier juif que la famille fut en mesure de dissimuler durant la dictature nazie. Mais Schmidt ne fut pas un adversaire des nazis même après les difficultés que lui valut une remarque moqueuse à l’égard de Göring à la fin de la guerre.

« Rien n’a peut-être influencé Helmut Schmidt plus dans la vie que la guerre et le temps qu’il a passé dans l’armée », écrit le rédacteur du Süddeutsche Zeitung, Kurt Kister. C’est de là que lui venaient son comportement hardi, son intolérance et son « style de direction autoritaire et militaire ». « Son premier métier a été d’être officier et il l’est resté toute sa vie. »

Sur le plan international, Schmidt a toujours manifesté un penchant pour des politiciens autoritaires. Il s’est lié d’amitié pendant 40 ans avec Henry Kissinger, le secrétaire d’Etat américain maître d’œuvre du coup d’Etat militaire sanglant au Chili et avec Lee Kuan Yew qui pendant 30 ans a gouverné Singapour d’une main de fer. En mai 2012, Schmidt avait effectué le pénible voyage de Singapour pour rendre une dernière visite à son ami « Harry » Lee.

En 1953, Schmidt fut élu au Bundestag (le parlement fédéral). Son ascension vers la renommée nationale débuta en 1962 lorsqu’une tempête dévastatrice qui avait déferlé sur Hambourg inonda une grande partie de la ville. Schmidt, qui était responsable de la police au gouvernement de la ville hanséatique, coordonna les opérations de sauvetage. Il recourut à ses relations au sein de l’OTAN et de la Bundeswehr pour solliciter des hélicoptères, des bateaux et plus de 20.000 soldats. Finalement, 347 personnes moururent noyées. Dans un premier temps on avait redouté la mort de près de 10.000 personnes.

Et même là, Schmidt montra sa volonté en cas d’urgence de défier la loi et la constitution qui n’autorisait pas l’utilisation de l’armée sur le territoire national. « Je n’ai pas tenu compte de la constitution en ce temps-là, » avait-il fait remarquer plus tard. « On ne m’a pas donné la charge des soldats, j’en ai pris le contrôle. »

Président du groupe parlementaire et ministre

En 1955, Schmidt joua pour la première fois un rôle clé au niveau fédéral. Il prit la tête du groupe parlementaire du SPD au sein de la grande coalition réunissant la CDU/CSU et le SPD. Dès le début, la grande coalition fut confrontée à de violents bouleversements sociaux. En 1963 en Bade-Wurtemberg, les employeurs avaient réagi à une grève des travailleurs de l’industrie métallurgique en les lock-outant par centaines de milliers. Dans la région de la Ruhr, les mineurs luttaient contre la fermeture des mines. Et les premiers signes de radicalisation commençaient à apparaître chez les étudiants.

C’était dans ces circonstances que le SPD, pour la première fois depuis la création de la République fédérale après la guerre, participa au gouvernement. Le dirigeant du SPD, Willy Brandt, devint vice-chancelier et ministre des Affaires étrangères sous le chancelier CDU Kurt Georg Kiesinger, ancien membre du parti nazi NSDAP. La principale tâche de la grande coalition fut d’adopter des lois d’urgence hautement controversées supprimant les droits démocratiques fondamentaux.

Schmidt fut chargé de faire adopter la ligne gouvernementale aux députés du SPD qui subissaient de fortes pressions sociales surtout en raison des révoltes étudiantes de 1967-1968. Il y réussit.

Cependant, l’intensification de la crise économique internationale entraîna un nouvel essor de la lutte des classes. En septembre 1969, des centaines de milliers de métallos se mirent spontanément en grève. La bureaucratie syndicale perdit le contrôle. Dans ce contexte, le FDP, qui jusqu’alors se tenait à droite sur l’éventail politique, aida le SPD à former un gouvernement majoritaire. Après les élections législatives de 1969, Willy Brandt devint chancelier dans une coalition SPD-FDP. Helmut Schmidt occupa le poste de ministre de la Défense. En 1972, il prit la tête du ministère des Finances.

Brandt, qui avait cherché à apaiser la vague de grèves et de protestations par l’octroi de concessions et d’une massive expansion du secteur public, ne put plus contenir les esprits qu’il avait invoqués. Au début des années 1970, la fin du système monétaire d’après-guerre et un embargo arabe sur les livraisons de pétrole détruisirent les deux piliers essentiels du miracle économique allemand: un mark sous-évalué et un pétrole bon marché. En plein milieu d’une récession naissante, deux millions de travailleurs entamèrent en 1973-1974 une lutte pour les salaires. Le syndicat représentant les travailleurs du secteur public obtint une augmentation de salaire de onze pour cent. Brandt exprima son accord sans en informer auparavant son ministre des Finances, Schmidt.

Suite à cela on ne pouvait plus, aux yeux de la classe dirigeante, garder Brandt. Le président du groupe parlementaire du SPD et Hans-Dietrich Genscher, le dirigeant du FDP et ministre de l’Intérieur, collaborèrent étroitement pour obtenir un changement. Tout en sachant que le conseiller personnel de Brandt, Günter Guillaume, travaillait pour les services secrets de l’Allemagne de l’est, ils l’envoyèrent passer des vacances avec Brandt. Une fois Guillaume publiquement démasqué, Brandt fut forcé de démissionner.

Le chancelier

En mai 1974, Helmut Schmidt fut élu cinquième chancelier de la République fédérale par le Bundestag. Il considérait que sa principale tâche était de mettre un terme à l’offensive de la classe ouvrière et d’entreprendre une série de coupes sociales et de suppression d’emplois notamment dans l’industrie de l’acier. A cette fin, il collabora étroitement avec les syndicats et un certain nombre de responsables syndicaux entrèrent dans son gouvernement.

Le virage à droite opéré par la social-démocratie et les syndicats, qui survint de manière similaire dans de nombreux autres grands pays industrialisés, fut le début d’un développement qui se poursuit à ce jour: l’attaque permanente contre les salaires, les droits sociaux et les emplois avec le soutien de la social-démocratie et des syndicats. Le troisième et jusque-là dernier chancelier social-démocrate de la République fédérale, Gerhard Schröder, a poursuivi ce cours en appliquant la politique de l’Agenda 2010 et des lois Hartz.

Durant la plus grande crise de son mandat de chancelier, Schmidt avait une fois de plus fait preuve de ses penchants pour des pratiques autoritaires. En 1977 lorsqu’un commando de la Fraction armée rouge (RAF) avait enlevé le président du BDI (Fédération des industries allemandes) Hanns Martin Schleyer pour exiger la libération des membres fondateurs de la RAF emprisonnés, Schmidt a réagi avec une impitoyable intransigeance et refusé toute concession.

Lorsqu’un autre commando terroriste enleva un avion de ligne de la Lufthansa avec 86 otages pour le détourner vers Mogadiscio, Schmidt ordonna leur libération par une unité des forces spéciales GSG-9 dans une action à haut risque et contestable sur le plan juridique. Le lendemain matin, trois membres de la direction de la RAF étaient retrouvés pendus dans leurs cellules – ils se seraient suicidés dans une aile, fortement surveillée, du quartier de haute sécurité.

Schmidt a anticipé l’application de bien des mesures devenues routine depuis dans la soi-disant « guerre contre le terrorisme » et qui ignorent tout cadre législatif.

Schmidt a acquis sa réputation d’économiste mondial à l’époque où il était chancelier. Pour tenter d’empêcher que l’Europe et le monde ne glissent dans une guerre monétaire, il mit en place en 1973 le « serpent monétaire européen », un précurseur de la monnaie européenne commune. De concert avec le président Valéry Giscard d’Estaing, il organisa en 1975 le premier sommet du G6 au château de Rambouillet afin de coordonner internationalement la politique économique.

La politique de Schmidt s’avéra toutefois à très courte vue. En dépit d’une augmentation de la dette publique de 9,5 à 40 milliards de marks durant son mandat, le chômage et la pauvreté avaient fortement augmenté. Lorsque après l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis relevèrent massivement leurs taux d’intérêt et déclenchèrent une récession mondiale, Schmidt ne sut plus que faire. 

Le mécontentement social grandissait. A l’automne de 1982, les syndicats furent contraints d’appeler à des manifestations de masse dans plusieurs grandes villes contre la politique menée par le gouvernement Schmidt. Lorsque celles-ci se déroulèrent, Schmidt n’était déjà plus chancelier.

Une fois de plus ce fut Genscher et le FDP qui provoquèrent le changement à la tête du gouvernement. Au début de septembre 1982, le ministre allemand de l’Economie, le comte Otto Lambsdorff (FDP), avait présenté un document économique provocateur impossible à accepter pour le SPD, entraînant ainsi un changement de coalition. Trois semaines plus tard le Bundestag élisait avec les voix du FDP le successeur de Schmidt à la chancellerie, le président du CDU Helmut Kohl. Genscher devint vice-chancelier et ministre des Affaires étrangères. Kohl resta au pouvoir pendant seize ans.

Par sa détermination à développer l’énergie nucléaire et à appliquer la « double décision » de l’OTAN, Schmidt avait affaibli encore davantage la base électorale du SPD, éloignant les étudiants rebelles qui avaient soutenu Willy Brandt au début des années 1970. A la fin des années 1970, de nombreux dirigeants étudiants formèrent les Verts pour ne retrouver le SPD (ils étaient devenus riches, conservateurs et militaristes) qu’en 1998 où ils participèrent à la première coalition gouvernementale SPD-Verts au niveau fédéral.

Un énorme mouvement de protestation rassemblant des centaines de milliers de gens se révolta contre la double décision de l’OTAN – l’installation de missiles nucléaires américains de moyenne portée sur le sol allemand et l’ouverture parallèle de négociations avec l’Union soviétique sur le désarmement. Ce mouvement englobait aussi une partie du SPD. 

Le journaliste

N’étant plus chancelier, Schmidt n’exerça plus de fonctions publiques et se consacra à des activités journalistiques. Il s’exprima régulièrement sur des questions politiques en tant qu’éditeur de l’hebdomadaire Die Zeit et auteur de nombreux livres.

Au début, il fut très isolé au sein du SPD. En 1983, lors d’un congrès du parti à Cologne, 14 délégués seulement sur 400 avaient appuyé la double décision de l’OTAN. Ce ne fut qu’avec l’arrivée de l’Agenda 2010 de Schröder que Schmidt et son parti se rapprochèrent. Schmidt vanta la politique de l’Agenda 2010 tout en disant qu’il n’allait pas assez loin. Il appela à un durcissement des critères donnant droit aux indemnités de chômage et à un gel du taux de l’allocation Hartz IV.

En 2011, Schmidt prononça en tant qu’invité d’honneur un discours devant le congrès du SPD à Berlin. Le SPD s’était réconcilié avec son ancien chancelier parce que son cours droitier était entre temps devenu la ligne officielle du parti.

Le culte entretenu actuellement autour de l’ex-chancelier est une expression de la crise profonde que connait la société capitaliste et ses élites dirigeantes. Confrontées à des tensions sociales et politiques internes et externes, elles ont la nostalgie d’un passé meilleur mais qui n’a jamais existé ainsi.

Schmidt est avant tout vénéré comme un politicien qui, dans des situations d’urgence, n’a pas hésité à ignorer les lois en vigueur et les majorités existantes. Compte tenu de l’actuelle campagne menée par l’élite dirigeante pour ranimer le militarisme allemand, devenir le maître de discipline de l’Europe et la dominer, et fermer les frontières aux réfugiés, ceci doit être, pour la classe ouvrière, un avertissement.

(Article original paru le 13 novembre 2015)