La pseudo-gauche soutient les tenants de la ligne dure vis-à-vis de la Syrie et de la Russie à Washington

Par Bill Van Auken
22 octobre 2015

Dans le contexte des divisions de plus en plus marquées au sein de l’appareil d’État américain sur la politique à mener en Syrie et de la récente campagne de bombardements russes, l’Organisation socialiste internationale (ISO) est intervenue en apportant un soutien idéologique aux factions impérialistes les plus belliqueuses.

Pendant des années, l’ISO a promu la guerre civile sectaire et sanglante en Syrie comme une « Révolution syrienne. » Elle a manifestement dénaturé le caractère des « rebelles » islamistes de Syrie et fait de ces mercenaires de droite des « révolutionnaires ». Elle a fermement défendu leur « droit » de recevoir des armes et des fonds de la CIA et des alliés régionaux réactionnaires de Washington, Arabie saoudite, Turquie et Qatar, et elle a même soutenu une intervention militaire directe des États-Unis.

En 2013, l’ISO s’est mise au centre d’une campagne internationale visant à rallier du soutien pour la conspiration impérialiste menée en vue de renverser le gouvernement du président syrien Bachar al-Assad. Elle a fait appel, au nom des « droits de l’homme », au milieu de la pseudo-gauche et des libéraux pour qu’il soutienne la « révolution » anti-Assad.

Elle a cherché à assimiler, ce qui est grotesque, les événements de Syrie aux luttes révolutionnaires ayant éclaté plus tôt en Égypte et en Tunisie, et a délibérément dissimulé les différences frappantes dans les forces de classe impliquées ainsi que dans l’attitude des États-Unis et des autres puissances impérialistes vis-à vis de ces luttes très différentes.

L’intervention de Syrie, comme de Libye avant elle, a été la réponse de Washington aux événements révolutionnaires antérieurs – une tentative d’imposer des régimes fantoches dans le cadre de la campagne des États-Unis pour établir leur hégémonie sur l’ensemble de cette région riche en pétrole, objectif qui sous-tendait aussi la guerre américaine en Irak.

En prêtant leur soutien à ces opérations, des partis comme l’ISO, le NPA (Nouveau Parti anticapitaliste) en France, Die Linke en Allemagne et les organisations pseudo de gauche similaires dans le monde se sont placés fermement dans le camp de l’impérialisme. Ces organisations parlent au nom des secteurs privilégiées de la classe moyenne supérieure. La seule chose « de gauche » chez eux est leur volonté de fournir des justifications « de gauche » bidon pour créer une base plus large à la guerre et à l’agression impérialiste. Ils opèrent tout à fait consciemment en porte-parole des services des renseignements impérialistes.

Plus récemment, la nature réelle des « révolutionnaires » syriens constitués de milices sunnites sectaires de droite soutenues par les Saoudiens et liées à Al-Qaïda étant devenue indéniable, l’ISO était devenue largement silencieuse.

Le carnage organisé par ces forces ne ressemblait manifestement en rien à la « révolution du peuple » pour « la liberté et la dignité » vantée par l’ISO, et celle-ci en a apparemment conclu que moins elle en dirait, mieux ça vaudrait. Avant que la Russie ne lance sa campagne de bombardements le mois dernier, le site Web de l’ISO n’avait publié que trois articles sur la Syrie depuis le début de l’année.

Mais avec les frappes aériennes russes en appui au gouvernement Assad, l’ISO a repris du service; elle a cherché à dépeindre l’escalade de la crise en Syrie comme un affrontement entre les « impérialismes » rivaux de Washington et de Moscou, ses sympathies allant clairement au premier.

Le premier article majeur d’analyse publié par l’ISO sur l’intervention russe a été un entretien avec Gilbert Achcar, professeur de relations internationales à l’École des études orientales et africaines de l’université de Londres et chef analyste du Moyen-Orient pour le Secrétariat unifié pabliste.

Achcar, comme l’ISO, a été un propagandiste de premier plan de la « révolution syrienne, » et avant cela, un partisan véhément de la guerre de changement de régime des États-Unis et de l’OTAN en Libye. Pendant l’intervention libyenne, Achcar a insisté pour qu’on laisse tomber les « principes anti-impérialistes » pour des raisons « humanitaires ». Il a ressassé ce prétexte de guerre impérialiste, insistant pour dire qu’un massacre était imminent dans la ville libyenne de Benghazi et ne pouvait être arrêté que par une campagne de bombardements des États-Unis et de l’OTAN.

Il a été largement reconnu, après l’intervention, que la menace d’un massacre n’existait que dans la campagne de propagande de Washington qui avait promu une guerre ayant coûté la vie à plus de 30.000 Libyens et laissé le pays dans un état de chaos et de dévastation qui continue à ce jour.

Achcar, en rien échaudé par l’expérience libyenne, a essayé de la répéter en Syrie. Il est allé jusqu’à rencontrer la collection d’instruments des Etats-Unis et des renseignements français qu’était le Conseil national syrien et à le conseiller sur la façon la plus efficace de faire pression pour une intervention militaire occidentale.

L’interview publiée par l’ISO, intitulée « Qu’est-ce que la Russie veut en Syrie, » a été réalisée par le site Web LeftEast. Cette source n’est pas sans importance. LeftEast a reconnu recevoir des fonds de la Fondation Friedrich Ebert, un groupe de réflexion lié au Parti social-démocrate allemand et l’un des principaux véhicules de l’impérialisme allemand pour promouvoir ses intérêts internationaux. La Fondation a été très active dans la préparation du coup d’État l’an dernier en Ukraine, comme il l’avait été dans les « révolutions de couleur » précédentes dans l’ancienne Union soviétique.

Si de tels liens ne parviennent pas à faire réfléchir l’ISO, c’est pour une bonne raison. L’organisation américaine reçoit elle-même des fonds de fondations similaires.

Achcar commence son entretien en réprimandant les « critiques simplistes des États-Unis », arguant que « l’Administration Obama n’œuvre pas pour le ‘changement de régime’ en Syrie. » Au lieu de cela, déclare-t-il: « Elle voulait juste le régime d’Assad sans Assad. »

Autrement dit, l’impérialisme américain ne cherche pas à détruire tout entier l’appareil de l’État syrien, mais seulement à le décapiter. Mais pourquoi vouloir évincer Assad du tout? Là-dessus, Achcar est silencieux et dissimule le fait que ce que veut Washington c’est installer sa propre marionnette à la tête de l’État syrien afin de resserrer son emprise sur le Moyen-Orient et de priver ses adversaires régionaux et mondiaux, Russie, Chine et Iran, d’un allié stratégique.

La dissimulation des objectifs impérialistes américains est cruciale pour l’argument central d’ Achcar, qui est de faire de la Russie le principal agresseur « impérialiste » en Syrie. « L'intimidation macho de Poutine contraste beaucoup avec l'attitude timide de l'administration Obama au Moyen-Orient au cours des dernières années, » déclare-t-il.

De qui Achcar se moque-t-il? La « timide » administration Obama a envoyé dix fois plus de troupes en Irak que la Russie n’en a envoyé en Syrie. Elle organise des assassinats de drones et des massacres dans toute la région. Elle a fourni armes et conseillers pour alimenter la guerre brutale menée par l’Arabie Saoudite au Yémen et apporté un soutien similaire à la guerre d’Israël contre Gaza l’an dernier. Elle est de loin le principal fournisseur d’armes de la région et a envoyé, rien que l’an dernier, des dizaines de milliards de dollars à l’Arabie Saoudite, au Qatar, aux Émirats arabes unis, à l’Égypte et à d’autres pays.

Pourtant Achcar insiste pour dire que les frappes aériennes de la Russie en Syrie représentent une « percée majeure pour l’impérialisme russe dans sa compétition avec l’impérialisme américain. »

Une ineptie totale. L’intervention de la Russie en Syrie est réactionnaire, menée dans les intérêts de l’oligarchie qui s’est enrichie par la liquidation de la bureaucratie stalinienne de l’Union soviétique, le pillage des biens d’État et la paupérisation de la classe ouvrière. Mais du point de vue de Moscou, ses actions militaires en Syrie sont en grande partie défensives, visant à empêcher Washington de priver la Russie de son seul allié arabe dans la région, de sa seule base militaire à l’étranger, la base navale de Tartous et à bloquer la campagne menée par l’Occident pour encercler et finalement démembrer la Fédération de Russie.

Il n’y a qu’à comparer la seule base russe en Syrie avec les plus de 700 bases américaines réparties sur 63 pays et le déploiement par Washington de plus d’un quart de million de soldats à l’étranger. La notion de « concurrence interimpérialiste » américano-russe avancée par Achcar – et l’ISO – est fausse de bout en bout. Le revenu national brut des États-Unis est 39 fois supérieur à celui de la Russie. L’économie russe reste largement tributaire du pétrole et du gaz qui représentent 68 pour cent de ses recettes d’exportation, ce qui rend sa relation avec le marché mondial plus semblable à celle de l’Iran qu’à celle des États-Unis et des autres puissances impérialistes.

Achcar et l’ISO ne se préoccupent pas de tels faits. Ils ne se préoccupent pas non plus du fait que l’État capitaliste russe contemporain soit le résultat d’un développement historique – la dissolution stalinienne d’un État ayant ses origines dans la révolution socialiste de 1917 – très différent de celui des États-Unis et des autres pouvoirs impérialistes.

Achcar attribue la montée de « l’impérialisme russe » au Moyen-Orient à l’intervention insuffisamment agressive des États-Unis en Syrie. La disparition de « l’opposition syrienne conventionnelle, » dit-il est due « à l’absence de soutien par Washington et en particulier au veto des États-Unis à la fourniture de moyens de défense anti-aériens. » Ceci, prétend-il, est ce qui a conduit à la montée des forces « djihadistes ».

Si Washington n’est pas allé jusqu’à l’expédition de missiles sol-air à « l’opposition conventionnelle » – tout en lui fournissant des centaines de tonnes d’armes et de munitions via la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar – c’était parce que dès le début cette « opposition conventionnelle » était dominée par des forces liées à al-Qaïda qui pouvaient finalement retourner ces systèmes antiaériens contre les États-Unis mêmes.

Déplorant l'échec des Etats-Unis à intensifier suffisamment leur guerre par procuration en Syrie, Achcar déclare: « Ceux qui préconisaient le soutien à l'opposition conventionnelle, comme [Hillary] Clinton, puis directeur de la CIA David Petraeus, croient maintenant que les événements leur ont donné raison, que le développement catastrophique de la situation en Syrie est, dans une large mesure, un résultat de la mauvaise politique d'Obama. »

Que croit Achcar? Il n’en dit rien. Ni d’ailleurs l’ISO. On ne peut que conclure qu’ils sont en accord avec Clinton et Petraeus, qui sont maintenant en faveur d’une « zone d’exclusion aérienne » en Syrie, une mesure qui pourrait déclencher un conflit armé entre les États-Unis et la Russie et créer les conditions d’une guerre nucléaire.

Tout en plaidant pour une intervention impérialiste plus directe, Achcar ridiculise l’insistance de Moscou à dire que son intervention est légale puisque agissant à la demande du gouvernement « légitime » de la Syrie. Achcar déclare que Moscou a « une conception très limitée de la légitimité. »

« On pourrait dire, bien entendu, qu’Assad représente le gouvernement légitime du point de vue du droit international, mais certainement pas du point de vue de la légitimité démocratique », déclare-t-il. « Il se peut que ce soit le gouvernement ‘légal’ selon la norme de l’Organisation des Nations Unis (ONU), mais il n’est certainement pas ‘légitime’, car il n’a jamais été élu démocratiquement. C’est un régime qui est le produit d’un coup d’État ayant eu lieu il y a 45 ans. Il est toujours au pouvoir après une transmission de la présidence par héritage dans la dynastie quasi royale qui gouverne le pays par le biais de services de sécurité et de la dictature militaire. »

Ce « légal... selon la norme de l’ONU » rejeté par Achcar est inscrit dans la Charte des Nations Unies. Il interdit « la menace ou l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, » et affirme qu’il n’y a pas de droit « d’intervenir dans des affaires qui relèvent essentiellement de la compétence nationale d’un État. »

Ces principes essentiels du droit international n’ont jamais été acceptés par l’impérialisme américain qui est intervenu dans un pays après l’autre tout au long du siècle dernier, envahissant leurs territoires et renversant leurs gouvernements. Achcar fournit une rationalisation pseudo-juridique pour de tels crimes.

Quant à sa définition plus large de la « légitimité », on pourrait clairement faire valoir que la grande majorité des gouvernements du Moyen-Orient sont illégitimes. Curieusement, cela ne semble être une préoccupation pour lui que dans le cas des régimes visés par l’impérialisme, comme la Libye et la Syrie, non pour ceux qui luttent à ses côtés, comme les monarchies pétrolières saoudienne et qatarie.

La prévalence de tels régimes au Moyen-Orient est une fonction de l’incapacité organique de la bourgeoisie nationale de procéder à un règlement de comptes révolutionnaire avec l’impérialisme et de développer des sociétés véritablement démocratiques. Se fondant sur les frontières, les structures étatiques et les divisions sectaires héritées du colonialisme, ils ne peuvent défendre leur pouvoir que par des moyens dictatoriaux.

La résolution de ce problème historique à travers le renversement de ces régimes ne peut être le fait que de la classe ouvrière au moyen de la révolution socialiste. Il ne peut pas être confié aux puissances impérialistes et à leurs mandataires.

Pour ce qui est de la « révolution syrienne, » Achcar ne parle plus en termes aussi grandioses pour décrire une sale intervention impérialiste. Il insiste maintenant pour que les puissances impérialistes « se débarrassent d’Assad » déclarant que « Le rêve le plus doux des gens ordinaires de Syrie pour le moment est la fin de la guerre par un déploiement de forces de l’ONU pour maintenir l’ordre et pour reconstruire l’État et le pays. » En d’autres termes, un retour au colonialisme.

(Article paru d'abord en anglais le 21 octobre 2015)