Le sommet de l’UE s’apprête à fermer hermétiquement les frontières de l’Europe aux refugiés

Par Martin Kreickenbaum
19 octobre 2015

Le sommet des chefs d'Etat européens le 15 octobre à Bruxelles a décidé de boucler les frontières de l'UE par le biais d'un accord avec le président turc Recep Erdogan et d’ empêcher plus de deux millions de réfugiés présents en Turquie d'entrer dans l'UE.

Le président du Conseil européen, Donald Tusk, a précisé le but de la réunion de Bruxelles dans une lettre aux Etats membres de l'UE. « Soyons clairs sur une chose », écrit-il, « l'accès exceptionnellement facile à l'Europe est l'un des principaux facteurs d'attraction » qui amènent les refugiés en Europe. « Même si l'afflux de réfugiés se ralentit pendant l'hiver, nous devons être prêts pour le printemps et le danger de vagues plus fortes affluant vers l’Europe », a-t-il ajouté.

Deux incidents ont souligné, la semaine dernière, le fait que la politique de l’UE de repousser les réfugiés provoquera d'autres décès. Un réfugié afghan a été abattu par des gardes-frontières en Bulgarie et sept réfugiés se sont noyés au large de l'île grecque de Lesbos dont quatre enfants et un bébé, quand leur bateau a été percuté par un navire de la Garde côtière grecque et a chaviré.

Quand on a interrogé Tusk à la réunion de Bruxelles sur les incidents à la frontière bulgare, il a dit avec cynisme que les décès étaient un « argument montrant l'importance de notre discussion de ce soir ».

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a déclaré après le sommet que l'accord avec le gouvernement turc prévoyait que les réfugiés présents en Turquie y resteraient. La Turquie sera obligée de renforcer ses frontières avec la Grèce et la Bulgarie, de sévir impitoyablement contre les migrants et les réfugiés et d’accepter le retour de réfugiés qui voyageaient déjà dans l'UE. À cette fin, la Turquie sera incluse dans la liste des « pays d'origine sûrs ».

En échange, l'UE promet au gouvernement turc qu’elle va accélérer les négociations sur la facilitation des visas, reprendre les négociations sur l'adhésion turque à l'UE et fournir une aide financière. Dimanche, la chancelière allemande Angela Merkel s’est rendue à Ankara pour négocier directement avec Erdogan.

Le cynisme de cette volte-face dans la politique européenne envers la Turquie est frappant. Pendant des années, les négociations sur une adhésion de la Turquie à l’UE ont été bloquées en raison des préoccupations exprimées sur le respect de droits humains fondamentaux. La chancelière Merkel avait même exclu par principe une adhésion de la Turquie, offrant simplement la perspective d’un statut de « partenariat privilégié ». Ces derniers mois, l'Union européenne, et surtout le gouvernement allemand, avait vivement critiqué la politique intérieure et étrangère du gouvernement Erdogan.

Mais au moment même où le gouvernement turc utilise la force militaire brutale contre la minorité kurde afin d'expulser du parlement le parti pro-kurde HDP, l'Union européenne courtise la Turquie pour obtenir son soutien dans le renforcement de « l'Europe forteresse » . Le président du Parlement européen, Martin Schulz (SPD), a déclaré: « Ne jugez pas la Turquie, ils se sont comportés vraiment très correctement ».

Aucune mention n’est faite de la répression brutale contre les manifestations du Parc Gezi il y a deux ans, ni du renvoi et de l'arrestation de dizaines de juges et procureurs enquêtant sur la corruption présumée de ​​l'AKP au pouvoir. Même la restriction massive de la liberté de la presse et l'emprisonnement de journalistes, plus récemment après les attentats d’Ankara, n’empêcheront pas l'UE de conclure un accord avec le gouvernement turc.

C’est précisément parce que les droits de l’homme sont bafoués en Turquie que l'Union européenne la considère comme un partenaire idéal et un acolyte de sa politique isolationniste barbare en Europe. L'UE devra fournir des fonds pour la construction de six camps abritant un total de deux millions de réfugiés. Merkel, qui est sous pression dans son propre parti chrétien-démocrate du fait de la prétendue générosité de sa politique à l’égard des refugiés, est prête à accepter la demande de € 3 milliards d'Ankara à cet effet.

L'argent serait utilisé dans les camps pour fournir nourriture, soins médicaux et écoles aux réfugiés. L'argument est que cela atténuera l'appauvrissement des réfugiés en Turquie et les rendra moins enclins à fuir vers l'Europe. Cependant, ceci est très incertain car les refugiés de la guerre civile syrienne sont considérés comme des «invités» en Turquie, sans statut de protection réelle et tout emploi légal leur est interdit. Ils sont contraints à l'illégalité et sont victimes de l'exploitation impitoyable d’employeurs sans scrupules.

Même une amélioration de la situation misérable de l'offre dans les camps de masse ne changera rien à la situation désespérée des réfugiés. Toutefois, pour les empêcher de se rendre en Europe, la Turquie accepterait de boucler ses frontières avec la Grèce et la Bulgarie. La côte égéenne serait contrôlée plus intensément. Les bateaux de réfugiés qui y seraient découverts seraient reconduits en Turquie.

La classification de la Turquie comme « pays d'origine sûr » n'a pas été longuement discutée à Bruxelles. Mais selon le journal Süddeutsche Zeitung, il y a déjà une grande majorité en faveur d'une telle mesure parmi les autorités de l'UE.

En Italie et en Suisse, plus de 70 pour cent des demandes d’asile de tous les citoyens turcs ont été confirmés. Mais si la Turquie est désormais définie comme «pays d'origine sûr», ces demandes d'asile pourraient être rejetées dans des procédures accélérées. Cela affectera principalement les Kurdes persécutés par le régime d’Erdogan. En outre, la Turquie s’engagerait à accepter le retour des réfugiés arrêtés dans l'UE et qui y étaient entrés via la Turquie.

Les dirigeants de l'UE ont également convenu de renforcer l'Agence européenne de protection des frontières, Frontex. Elle recevrait 775 fonctionnaires supplémentaires et aura également l’autorité d'expulser les réfugiés déboutés, un pouvoir exercé auparavant par les États membres individuels. Les réfugiés seraient ainsi privés de la possibilité d'un recours juridique contre leur expulsion. On donnera également à Frontex un rôle de premier plan, bien que pas encore convenu définitivement, dans la création d'une force de police européenne des frontières.

Le « Groupe de Visegrad», composé des gouvernements de la Pologne, de la Hongrie, de la République tchèque et de la Slovaquie, a déjà pris les devants et a lancé sa propre force de police commune des frontières, stationnée à la frontière hongroise, pour éloigner les réfugiés.

Une partie de cette militarisation des frontières extérieures de l'UE est l'opération «Sophia»: les navires de guerre des Etats membres de l'UE arrêtent les bateaux de réfugiés au large des côtes libyennes, les détruisent, ou les forcent à retrourner vers la côte africaine. Le discours sur des opérations de sauvetage de la marine, que l'UE a bruyamment présentées comme le « but ultime » de l'opération, a largement été abandonné.

Les centres de réception à la frontière extérieure de l’Europe, en Italie, Grèce et Bulgarie, appelés « hotspots » (points chauds), se verront attribuer plus de personnel, puisque jusqu'à présent seuls les gouvernements allemands et autrichiens ont envoyé les quotas promis.

Il y a encore un désaccord cependant sur le fonctionnement de ces «points chauds». Alors que les Etats concernés veulent limiter leur tâche à l'enregistrement et à la présélection des réfugiés, le gouvernement allemand en particulier met la pression pour transformer les « points chauds » en énormes centres de détention où les réfugiés peuvent être détenus et leur demande d'asile traitée rapidement pour les expulser dès que possible.

Avec les zones de transit prévues en Allemagne et les camps de réfugiés financés par l'UE en dehors de l'Europe, la politique de l'UE pour les réfugiés serait essentiellement le bouclage des frontières et l’internement de ceux qui fuient la guerre et la misère dans des camps de concentration.

Selon un article publié par la BBC, l'Union européenne veut aussi accélérer dans les prochains mois le rapatriement des réfugiés rejetés et expulser brutalement jusqu'à 400.000 demandeurs d'asile. On donnerait aux réfugiés sans documents de voyage un « laissez-passer » pour forcer leur pays d'origine supposé à les reprendre.

Selon les estimations des Nations Unies et de l'Organisation internationale pour les Migrations (OIM) environ 600.000 des 60 millions de réfugiés dans le monde sont jusqu’à présent arrivés en Europe cette année;140 000 sont passés par l'Italie et environ 450.000 par la Grèce. Au moins 3117 réfugiés ont payé leur fuite vers l’Europe de leur vie.

La proportion de réfugiés acceptés par l'UE cette année équivaut à un peu plus de 0,1 pour cent de la population. Ce sont, d'autre part, les pays pauvres d'Asie, du Moyen-Orient et d'Afrique qui sont les plus touchés par la crise mondiale des réfugiés et qui accueillent plus de 86 pour cent de tous les réfugiés.

Que les gouvernements européens se considèrent comme incapables d'accepter des réfugiés en provenance de Syrie, d’Afghanistan et d’Irak et remontent le pont-levis est une déclaration de faillite politique. Des €2 milliards d'aide promis il y a quelques semaines à des pays comme la Jordanie et le Liban qui ont accueilli des centaines de milliers de réfugiés en provenance de Syrie et d'Irak, seulement €24,3 millions ont été reçus, le plus grand montant provenant de pays n’appartenant pas à l’UE, comme la Norvège et la Suisse. 

(Article original paru le 17 octobre 2015)