Les travailleurs se révoltent contre les pertes d'emploi à Air France

Par Alex Lantier
6 octobre 2015

Des grévistes se sont révoltés hier contre les licenciements de masse à Air France. Des centaines de travailleurs ont envahi une réunion du comité central d'entreprise (CCE) où la direction et les syndicats préparaient un accord pour éliminer 2.900 emplois. 

La colère a explosé contre le quatrième projet de restructuration en quatre ans, projets qui ont éliminé 15.000 emplois, soit le quart des 63.000 travailleurs à Air France en 2012. Les travailleurs scandaient « On est chez nous » et « De Juniac, démission » (pour critiquer le PDG d'Air France-KLM, Alexandre de Juniac) en faisant irruption dans la réunion du CCE. 

Le PDG d'Air France Frédéric Gagey a immédiatement pris la fuite, et le CCE s'est effondré. Les grévistes ont entouré le DRH d'Air France, Xavier Broseta, et Pierre Plissonnier, le chef de l'activité long-courrier d'Air France, et ont déchiré leurs chemises. 

Le secrétaire général adjoint de la CGT, Mehdi Kemoune, était présent et a déclaré à presse qu'il avait tenté d'intervenir afin de protéger Broseta, mais que les travailleurs l'ont bousculé. Broseta « a manqué de se faire lyncher », a raconté un autre responsable cégétiste à TF1. 

Les journaux ont publié des images de policiers qui aidaient Plissonnier et Broseta, le torse nu, à escalader les barrières autour du bâtiment pour ensuite prendre la fuite. 

Le gouvernement PS, la direction d'Air France, et les syndicats ont unanimement dénoncé les grévistes. Tous veulent désespérément qu'à Air France refasse des bénéfices grâce à son « Plan B » qui prévoit une réduction de 10 pour cent de l'activité long-courrier, l'élimination d'achats de Boeing 787 afin d'économiser €1,4 milliards, et l'élimination de 300 postes de pilote, de 900 postes de personnel navigant, et de 1.700 postes de personnels au sol. 

Du Japon, où il rend visite au premier ministre Shinzo Abe, Manuel Valls s'est déclaré « scandalisé » par la manifestation et a promis « tout son soutien » à la direction d'Air France. Le ministre des Transports Alain Vidalies a insisté que les violences « devront être sanctionnées ». 

La direction d'Air France a déclaré qu'elle ne retirait pas ses projets de restructuration et qu'elle porterait plainte contre les grévistes pour « violences aggravées ». 

C'était chez les syndicats pourtant que le ton est monté le plus contre les grévistes. La CFDT a « condamné sans réserve et avec la plus grande fermeté les violences indignes » commises par les grévistes, et insisté sur la relance immédiate des discussions avec la direction. 

Le chef de la CFDT, Laurent Berger, a écrit sur Twitter : « privilégions le dialogue pour dépasser les difficultés et combattre la violence. C'est ça le syndicalisme ». 

La CGT stalinienne, qui cultive cyniquement une réputation plus « contestataire » que la CFDT ouvertement alignée sur le PS, a pris ses distances des manifestants. « On ne voulait pas que le CCE soit envahi », a dit Kemoune à l'AFP, tout en soulignant l'étroite collaboration entre la CGT et la direction d'Air France. Selon lui, la CGT avait « prévenu » la direction de la colère des salariés et imploré pour que la direction renforce le dispositif de sécurité contre les travailleurs. 

Ainsi la principale critique émise par la CGT vis-à-vis la direction d'Air France était qu'elle n'avait pas suivi ses conseils et dirigé davantage de policiers contre les grévistes. « Comme d'habitude, elle ne nous a pas écoutés, maintenant qu'elle en assume les conséquences », a-t-il dit. 

L'intégration totale des syndicats dans les sphères dirigeantes soulignent la nécessité urgente d'une lutte indépendante de la CGT et de l'ensemble des syndicats. 

S'ils ont appelé à la grève hier, c'était pour servir de soupape et empêcher l'opposition parmi les travailleurs d'échapper totalement à leur contrôle. Leur réaction hostile à l'éruption de la colère des grévistes contre le CCE n'est qu'un avertissement de plus qu'ils s'avéreront opposés à toute action revendicative qui menacerait les projets de restructuration d'Air France. 

La colère des travailleurs d'Air France émerge d'années de manipulations et de trahisons des luttes ouvrières. Les syndicats, alignés sur la direction et leurs homologues dans les compagnies aériennes telles que Lufthansa ou British Airways, veulent sauver les profits d'Air France en faisant passer les salaires et les conditions de travail à travers l'industrie aux niveau qui prédominent mondialement dans les compagnies aériennes low-cost à bas salaires. 

La faiblesse et les pertes financières d'Air France mettent les travailleurs en une position forte. Une grève des pilotes de deux semaines l'année dernière a presque coulé les finances d'Air France et forcé la société à faire appel au gouvernement pour une aide financière d'urgence. A ce moment-là, les syndicats ont mis fin à la grève. Ils ont avoué que continuer la grève pourrait causer des dommages financiers « irréversibles » à la compagnie. 

Loin d'utiliser la faiblesse financière d'Air France comme levier pour forcer une capitulation, les syndicats l'ont utilisée comme prétexte pour terminer la grève, empêcher une victoire, et épargner au PS et à Air France une défaite cuisante qui aurait encouragé des grèves contre l'austérité dans des compagnies aériennes et d'autres industries à travers l'Europe. En décembre, la grève étranglée, les sydicats ont approuvé des réductions de salaire à Air France et commencé à planifier les prochaines attaques contre les travailleurs qu'ils prétendent représenter. 

Après ces trahisons cyniques, les travailleurs sentent instinctivement que les pourparlers entre Air France, les sydicats, et le PS sont une conspiration réactionnaire dirigée contre eux. 

La seule façon d'aller de l'avant est par une large mobilisation en lutte de la classe ouvrière, avec notamment la création d'organisations indépendantes pour coordonner la lutte contre Air France. Celle-ci ne peut être menée que comme une lutte contre le PS, la bureaucratie syndicale, et la politique l'austérité de la classe dirigeante européenne. 

La promotion d'illusions sur les négociations syndicales, ainsi que les dénonciations de la manifestation comme une déviation « indigne » du fair play syndical, sont une fraude réactionnaire. C'est l'activité syndicale dans des CCE à travers la France, où la classe dirigeante s'achète l'accord de bureaucrates petits-bourgeois pour des attaques contre les travailleurs en dispensant des dizaines de millions d'euros en subventions illégales aux syndicats, qui constituent un crime politique contre la classe ouvrière.