Premier discours politique du nouveau leader travailliste Corbyn au congrès du TUC britannique

Par Chris Marsden
17 septembre 2015

Le dirigeant nouvellement élu du Parti travailliste (Labour Party), Jeremy Corbyn, a tenu mardi son premier grand discours politique devant le congrès annuel de la Confédération syndicale britannique (TUC).

Ses déclarations, dénonçant l’austérité et promettant de s’opposer aux coupes dans les prestations sociales, au plafonnement des allocations et à la nouvelle législation antigrève des conservateurs, contrastaient vivement avec l’utilisation faite de cette occasion par ses prédécesseurs Tony Blair et Gordon Brown pour annoncer ou défendre leur dernière politique droitière.

Corbyn a parlé un peu moins d’un quart d’heure. Il a accusé le gouvernement de « nier la pauvreté, » disant, « L’austérité est en fait un choix politique que ce gouvernement a fait et qu’il impose aux plus pauvres et aux plus vulnérables. » Les travaillistes essaieraient d’abolir le « plafonnement des allocations sociales introduit par les conservateurs – de £23.000 par an à Londres (£20.000 dans le reste de l’Angleterre et au Pays de Galles) – et la réduction prévue du crédit d’impôt pour enfant.

Il a aussi promis de s’opposer au projet de loi sur les syndicats qui imposera qu’un scrutin de grève sera déclaré illégal si moins de 50 pour cent des syndiqués participent au vote ou moins de 40 pour cent pour les secteurs publics essentiels. Il l’a dénoncé comme une déclaration de « guerre aux travailleurs organisés » et a dit vouloir annuler la loi si le Labour arrivait au pouvoir.

Le plus marquant, politiquement, dans son discours a été la priorité donnée au renouvellement de l’alliance entre le Parti travailliste et les syndicats, qui allait constituer l’axe central d’un programme anti-austérité et anti-conservateur. Tandis que Blair avait mis l’accent sur « l’indépendance » du Labour vis-à-vis des syndicats pour prouver qu’il était un serviteur loyal des banques et des grandes entreprises, Corbyn s’est engagé à renouveler l’alliance afin de favoriser une victoire à l’élection parlementaire de 2020.

Il a commencé en invoquant son rôle actif au sein du syndicat national des employés du Public (NUPE), qui n’existe plus, se qualifiant lui-même de syndicaliste à vie. Il souhaitait la participation des syndicats dans l’élaboration de la politique, a-t-il dit. « Faisons les choses différemment et faisons les ensemble, » a-t-il déclaré. Labour doit présenter une vision pour « une meilleure société » qui sera avancée grâce à une « fière campagne » menée avec les syndicats.

Un dirigeant travailliste doit toujours s’exprimer devant le congrès du TUC, a-t-il dit, parce qu’ « [il] considère cela comme un lien organique. » Labour devait travailler avec les syndicats pour « changer les esprits et changer la politique, » a-t-il souligné. La solidarité syndicale n’est pas « une chose du passé, » et l’influence des syndicats n’est pas seulement ressentie sur les lieux de travail mais dans l’ensemble de la société, a-t-il ajouté.

L’attribution par Corbyn d’un tel rôle progressiste aux syndicats est en contradiction flagrante avec toute la réalité politique telle qu’elle a été vécue par presque deux générations de travailleurs. Au Royaume-Uni, les syndicats ont, depuis la grève des mineurs de 1984-1985, supervisé une suite quasi ininterrompue de trahisons et de défaites, perdant près de la moitié de leurs adhérents alors qu’ils marchaient main dans la main avec le Labour quand il effectua son tournant droitier et pro-patronal. C’est pour cette raison que la classe ouvrière a subi un déclin dévastateur de son niveau de vie.

Dave Prentis, du syndicat du secteur public, Sir Paul Kenny du Syndicat général GMB, Mick Cash du syndicat des transports RMT et Matt Wrack du syndicat des pompiers ont tous fait l’éloge du discours de Corbyn. Ces deux dernières organisations avaient retiré leur affiliation au Labour pour protester contre son mépris des syndicats et son ralliement à la privatisation. Toutes deux envisageraient de s’affilier de nouveau lors de leurs conférences l’an prochain. Elles faisaient partie des syndicats ayant donné quelques centaines de milliers de livres à la campagne électorale de Corbyn.

Si ces dirigeants syndicaux, comme d’autres, jugent l’offre de Corbyn d’un renouvellement de l’alliance politique intéressante, ce n’est pas du point de vue d’une opposition aux mesures d’austérité mais pour jouer le rôle qu’ils ont historiquement joué de gendarme au sein des syndicats pour le compte des banques et des grandes sociétés. Cette tâche est facilitée par des promesses verbales de s’inquiéter du sort de la population laborieuse – dans les conditions d’une opposition sociale et politique montante dont la victoire de Corbyn est l’expression – tant que cela ne signifie pas l’organisation d’une véritable opposition économique et politique à la classe dirigeante.  

D’autres au sein du TUC ont clairement manifesté leur malaise ou leur opposition pure et simple à la victoire de Corbyn qu’ils voient comme suscitant des attentes de riposte parmi leurs membres qu’ils auront plus de mal à contrôler. D’autres ont, toujours de manière anonyme, exprimé leur mécontentement envers la nomination par Corbyn de John McDonnel au poste de chancelier de l’Echiquier, alors que BuzzFeed cite un « haut responsable syndical » disant que c’était un « choix terrible », une « relique du passé et trop partisan de la ligne dure… il envoie tout simplement le mauvais message. »

Un autre responsable syndical, commentant le discours de Corbyn, a dit au Daily Telegraph, « P…. , quel désastre. La seule chose qui manquait c’était les chiffres sur la récolte du blé et la production de tracteurs. »

Les commentaires de la secrétaire générale du TUC, Frances O’Grady, dans son allocution d’ouverture au congrès étaient particulièrement significatifs. Ridiculisant le soutien généré par la campagne de Corbyn, qui a motivé des centaines de milliers de personnes à adhérer ou à s’affilier au Labour, elle a dit, « Un parti politique doit être nettement plus qu’un club de fans, » et doit « largement dépasser ses propres limites et s’adresser au pays tout entier. »

Son langage reprenait intentionnellement l’affirmation de l’aile droite comme quoi la politique de Corbyn était impopulaire hors de la proche périphérie de Labour. Cela s’accompagnait de l’insistance que Corbyn préserve « l’unité des membres » (c'est-à-dire l’unité avec l’aile droite) et garantisse que le Labour conserve « un but commun supérieur dépassant de loin celui de n’importe quel individu ou de n’importe quel groupe d’intérêts », entendant par-là conserver sa loyauté envers le patronat.

Se faisant l’écho du discours de Blair, elle a ajouté, « Le but de Labour est clair, procurer de la richesse et des perspectives à la grande masse et pas qu’à certains, mais cela signifie remporter les élections générales pour pouvoir le garantir. »

La réaction de O’Grady au nouveau projet de loi anti-grève fut de rédiger conjointement avec l’ancien secrétaire au Commerce du gouvernement conservateur-libéral entre 2010 et 2015, Vince Cable, un article d’opinion, paru le 10 septembre dans le Guardian.

Ils s’y félicitaient que grâce aux efforts des syndicats « dans les années 1990 et 2000, les grèves représentaient bien moins d’un million de journées par an ». Et, « La tendance continua sous la coalition malgré un fort désaccord sur les salaires, les retraites et les indemnités de licenciement. Les 6,5 millions de Britanniques appartenant à un syndicat – à peine un quart des ouvriers et plus de la moitié des travailleurs du public – ont cessé le travail un jour en moyenne sur 15 ans. Quoi qu’il en soit, historiquement ou comparé à d’autres pays démocratiques, la Grande-Bretagne est remarquablement épargnée par les grèves. »

Le principal danger était que la loi sur les syndicats pourrait « garantir que là où il y a un grief largement et profondément ressenti, l’action mise en œuvre est plus acerbe et plus continue, et on est moins disposé à le régler. »

Actuellement, poursuivent-ils, « moins d’un scrutin sur cinq débouche sur des grèves. » Ils ont demandé aux Tories de ne pas rater une occasion « de travailler avec les syndicats, » indiquant que « De nombreux bons employeurs, du secteur privé et public, collaborent de façon constructive avec les syndicats pour accroître la productivité... »

Les commentaires de O’Grady en disent plus sur la loyauté politique de la bureaucratie syndicale et de son rapport hostile à la classe ouvrière que toutes les évocations de Corbyn d’un âge d’or où elle agissait en organisation de défense contre le patronat.

(Article original paru le 16 septembre 2015)