Les travailleurs de l'automobile parlent: Un travailleur de l'usine Ford de Louisville, au Kentucky, dénonce l'alliance entre l'UAW et l'entreprise

Par Eric London
4 septembre 2015

Mardi, les travailleurs de l'automobile de l'usine de Louisville dans le Kentucky votaient en assemblée sur l'opportunité de donner un mandat de grève contre la société Ford. Environ 4500 travailleurs de l'automobile sont employés à l'usine qui produit les véhicules Ford Escape et Lincoln MKC. La ville compte 5000 autres travailleurs de l'automobile employés à l'usine de montage de camions Ford où sont produits les modèles de camions F-250 à F-550, Ford Expedition et Lincoln Navigator.

Au cours de la dernière semaine, des milliers de travailleurs de l'automobile ont voté pratiquement à l'unanimité, de 97 à 99 pour cent, pour donner un mandat de grève à leur syndicat contre les Trois Géants de l'automobile: GM, Ford et Fiat Chrysler.

Louisville, au Kentucky

Ford a enregistré des bénéfices quasi records l'an dernier. Selon un rapport récent du site Web de l'industrie autonews.com, les bénéfices de Ford au deuxième trimestre sont «ses meilleurs résultats enregistrés dans l'industrie automobile depuis l'an 2000», avec une hausse de 44 pour cent des bénéfices nets de la société au cours du trimestre.

Le rapport note que les énormes profits de Ford sont le produit de la «baisse de ses coûts» – c'est-à-dire de l'exploitation accrue des travailleurs de Ford. Dans ses efforts pour faire grimper les profits au détriment des travailleurs de l'automobile, Ford est aidé par son complice, le syndicat des travailleurs unis de l'automobile, le United Auto Workers (UAW).

Selon le livre publié en 2015 Inside the Ford-UAW Transformation, (Au coeur de la transformation de Ford et de l'UAW), coécrit par Dan Brooks, responsable de l'UAW, Martin Mulloy, un gestionnaire de Ford et Joel Cutcher-Gershenfeld, «Aucun des autres constructeurs automobiles n'a été aussi loin et réussi à transformer ses pratiques de travail de façon à les rendre aussi souples et compétitives.»

Comment l'entreprise y est-elle parvenue? Selon les auteurs, «Ford a fait cause commune avec l'UAW.»

Si les travailleurs de l'automobile veulent examiner le caractère pro-patronal de l'UAW et ses relations malsaines avec Ford, ils trouveront de nombreux exemples venant tout droit de la bouche des bureaucrates syndicaux et des gestionnaires de l'entreprise dans les pages de ce livre, qui, selon ses auteurs, retrace «la transformation de l'UAW en un partenaire d'affaires moderne».

Une partie des efforts de l'UAW pour aider ses «partenaires d'affaires» patronaux implique la suppression de toute opposition parmi les travailleurs à l'alliance patronale-syndicale et la préparation de nouvelles concessions et trahisons. Le syndicat tient actuellement des «séances d'information» comme celle qui a eu lieu dimanche à Louisville. Un travailleur de l'automobile a dit au World Socialist Web Site que les bureaucrates syndicaux utilisent ces séances d'information pour dénoncer l'Autoworker Newsletter (bulletin des travailleurs de l'automobile publié en anglais par le WSWS) et les équipes de campagne du WSWS.

Véhicules récemment assemblés à l'usine Ford de Louisville, au Kentucky

Le WSWS reproduit ici les commentaires d'un travailleur de l'automobile présent à l'assemblée générale de Louisville, tout en préservant son anonymat pour prévenir d'éventuelles représailles.

«Je suis venu ici de Sandusky [Ohio] Automotive Component Holdings et ça a été l'enfer depuis. C'est à peu près comme s'ils essayaient de vous rabaisser à un niveau où tu peux ni vivre ou survivre. J'ai des amis qui ont vendu leur maison et qui ont quitté leur famille pour essayer d'arriver. Quant à moi, ma situation devient tellement mauvaise qui si ça continue et si rien ne se passe pendant ce contrat, je vais probablement finir par devoir trouver un deuxième emploi. Cela a tout le temps été dur. J'ai vécu dans un motel pendant un bout et j'ai perdu mon ancienneté pour venir ici.

«C'est un travail qui peut être risqué. Ma main est devenue grosse comme un gant de boxe. Je devais tenir trois boulons d'une main et je n'y arrivais même pas. Le gars du syndicat m'a dit: «essaie juste de le faire». Finalement, je me suis retrouvé en absence pour raisons médicales cette nuit-là.

«J'ai manqué quelques jours pour des raisons personnelles et j'ai été suspendu par l'entreprise. Le contrat dit que si tu manques deux jours dans une période de 90 jours, tu peux être suspendu, mais je n'ai pas été absent deux fois dans une période 90 jours.

«Le syndicat m'a dit : "Nous avons tout fait. Nous avons essayé pendant trois heures pour te sortir de cela", et je leur ai répondu : "Il vous a fallu trois heures pour compter 90 jours?"

«Ils m'ont fait signer une renonciation de tout arriéré de salaire et une entente qui dit que je ne peux pas avoir d'infraction passible de punition pendant un an. Le syndicat m'a dit: «Compte-toi chanceux d'avoir du travail!" Je les ai entendus dire cela maintes et maintes fois. C'est ce qu'ils disent à tous. Quand je suis allé voir le responsable du comité du district, il était au téléphone en train de crier à quelqu'un : "Compte-toi chanceux d'avoir du travail!"

«Les responsables du syndicat sont assis dans leurs bureaux climatisés et ils prennent des pauses quand ils veulent, mais quand la direction décale notre pause parce qu'ils manquent de pièces, nous devons travailler pendant des heures d'affilée sans arrêt plus tard dans la journée. Mon travail est physique, donc quatre heures de travail d'affilée, c'est dur. Je n'ai jamais vu le syndicat intervenir et dire au contremaître "hey, ça suffit!"

«J'ai demandé à mon représentant au comité de me présenter une copie du contrat. Je veux lire la chose entière et pas seulement les faits saillants. Je veux voter en toute connaissance de cause.

«Si le contrat ne ressemble pas à ce que nous voulons, beaucoup de gens vont arrêter de payer leurs cotisations syndicales. J'ai envoyé une lettre à Dennis Williams [le président de l'UAW] pour lui demander de me rembourser mes cotisations. Je l'ai envoyé par la poste recommandée afin qu'il ait à signer pour recevoir la lettre. Je n'ai jamais eu de ses nouvelles.

«Les gens se demandent pourquoi certaines choses se produisent dans l'usine et que le syndicat ne fait rien. Beaucoup de gens trouvent que le syndicat lèche les bottes de la gestion, pour rester poli.

«Par exemple, il y a une fille au local syndical qui a posé une question légitime au syndicat, et le gars du syndicat lui a répondu "hey, tu ne remets pas en question mon autorité!" Ça ma vraiment mis en colère.

«Il y a eu aussi un gars qui a été frappé par un chariot élévateur et le syndicat n'a pas fait fermer la ligne de production. Dès qu'ils se sont rendu compte que le gars était blessé, ils ont arrêté la ligne de production pendant une minute. Mais dès que le blessé a été emmené plus loin, la ligne de production est repartie de plus belle. Si jamais je perds connaissance à cause d'un coup de chaleur, la blague courante qu'on se dit entre nous, c'est qu'on va juste faire descendre mon corps sur la ligne d'assemblage, parce c'est certain que le syndicat ne fera pas arrêter la production.

«Je pense que ce serait une bonne idée d'avoir des comités de travailleurs de la base parce que le syndicat ne peut pas faire même les choses les plus simples. Nous devons trouver une autre avenue pour être en mesure de régler certaines de ces questions.

«Prendre le contrôle du gouvernement, des banques et des sociétés, ça peut sembler insensé, mais avec la vie que nous avons, ce ne l'est pas. J'ai passé l'étape d'être le mouton qui suit le programme. Le syndicat ne m'a pas aidé et ils me font passer pour une sorte de délinquant.

«Je n’ai jamais mis une étiquette pour me décrire, mais après avoir lu ce que vous êtes les gars, je pense que oui, je suis un socialiste.»

(Article paru en anglais le 1er septembre 2015)