Les pourparlers avec l’Iran se poursuivent durant le week-end

Par Keith Jones
14 juillet 2015

L’Iran et le P-6 – les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine – ont une fois de plus repoussé la date butoir pour parvenir à un accord final détaillé sur la «normalisation» du programme nucléaire civil de l’Iran. La nouvelle date limite a été fixée au lundi 13 juillet.

Alors que Téhéran et Washington continuent d’insister sur le fait qu’un accord est à portée de main, de plus en plus de signes indiquent que les pourparlers pourraient échouer. Le président américain Barack Obama aurait dit mardi dernier à un groupe de sénateurs démocrates qu’il évaluait les chances d’arriver à un accord final à moins d'une sur deux. Jeudi, le treizième jour consécutif des discussions de haut niveau à Vienne, le secrétaire d’État américain, John Kerry, a prévenu que si Téhéran ne prend pas rapidement «des décisions difficiles… nous serons tout à fait prêts à mettre un terme à ce processus».

Faute d’avoir pu respecter la date limite précédente du jeudi 9 juillet, le Congrès américain disposera actuellement de 60 jours au lieu de 30, pour examiner et voter un accord final. Le gouvernement Obama aurait préféré de loin avoir un délai plus court qui aurait compliqué aux États-Unis la mobilisation de l’opposition au sein de l'établissement politique, de l'armée et des services de renseignement qui reste fortement divisée au sujet du «tournant diplomatique» d’Obama vers Téhéran.

Le ministre iranien des Affaires étrangères, Javad Zarif, s’est plaint vendredi que les États-Unis et leurs alliés européens avaient durci le ton au cours des deux derniers jours. «Malheureusement, nous avons observé un changement des positions et des demandes excessives», a dit Zarif. Il a également déploré que les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne aient adopté des «lignes rouges» différentes.

La veille, un négociateur iranien de haut rang resté anonyme avait dit aux médias occidentaux que les États-Unis avaient récemment fait marche arrière sur des engagements de négociation. «Nous assistons à des changements de position, notamment depuis hier soir», a-t-il affirmé en ajoutant, «Cela peut aller dans un sens ou dans l’autre: il peut d’agir d’un petit pépin… ou d’un recul majeur.»

Le diplomate iranien a remarqué que le durcissement de la position américaine avait fait suite à une conférence vidéo de 90 minutes tenue mercredi soir par Obama avec Kerry et le reste de l’équipe de négociateurs américains à Vienne.

En vertu de l’«accord-cadre» que l’Iran avait accepté le 2 avril à Lausanne, en Suisse, Téhéran a offert de considérables concessions à l’impérialisme américain. Celles-ci prévoyaient le démantèlement et la limitation de sections clés de son programme nucléaire civil pendant dix ans, quinze ans dans certains cas, en se soumettant à l’inspection la plus intrusive que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ait jamais conçue.

Les pourparlers concernant la transformation de ce cadre en un «Plan d’action exhaustif conjoint» relatif au programme nucléaire iranien ont achoppé sur plusieurs désaccords: quand et dans quelle mesure les sanctions punitives contre l’Iran seront levées; les conditions dans lesquelles les inspecteurs de l’AIEA auront accès aux installations militaires iraniennes; ainsi que les exigences en faveur d’une enquête illimitée sur les travaux de recherche nucléaire passés de l’Iran, où Téhéran serait contraint selon la loi «de dire la vérité» sur toutes les «dimensions militaires possibles» de son programme nucléaire.

L’objectif du gouvernement Obama est de formuler un accord qui offrira à Washington le plus grand avantage possible sur l’Iran ainsi qu'une flexibilité stratégique maximale.

Il veut pouvoir continuer à sonder si le régime bourgeois-clérical iranien peut être mis à contribution par des menaces et des incitatifs afin de servir les intérêts stratégiques des États-Unis au Moyen-Orient et en Eurasie tout en se gardant la possibilité s'orienter rapidement vers une confrontation et une éventuelle guerre pour un changement de régime.

Pour ce faire, Washington est catégorique qu’une «levée des sanctions» devrait être échelonnée. Cela concerne la suppression des sanctions économiques émises par les États-Unis et l’Union européenne qui ont réduit de moitié les exportations iraniennes de pétrole depuis 2011, paralysé son commerce et privé le pays de l’accès à des réserves en devises et à des recettes pétrolières dépassant de loin 100 milliards de dollars.

Les États-Unis et leurs alliés veulent aussi être en mesure de «rétablir» automatiquement ces sanctions tout comme celles imposées par le Conseil de sécurité de l’ONU, au cas où ils jugeraient Téhéran pas assez accommodant.

La disposition prévoyant que l’Iran déclare «l’intégralité» de ses travaux nucléaires passés vise à fournir à Washington le moyen d’exercer en continu une pression et une menace sur l’Iran, comparable à celle de la demande américaine que Saddam Hussein apporte la preuve que l’Irak ne disposait pas d’armes de destruction massive.

L’insistance des États-Unis à maintenir les embargos de l’ONU sur la vente d’armes ou de toute autre technologie à l’Iran au motif que ceci pourrait faciliter le programme iranien de missiles balistiques est devenue ces derniers jours un enjeu majeur des négociations. Elle a aussi provoqué une importante division au sein du P-6: la Russie s'est opposée publiquement, et la Chine, par le biais de la voie diplomatique, à la position adoptée par Washington et ses partenaires de l’UE.

Vendredi, le président russe Vladimir Poutine a demandé que les sanctions contre l’Iran soient levées «dès que possible» en renforçant ainsi les déclarations du ministre russe des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov. Jeudi, lors d’une conférence de presse, Lavrov a dit que la Russie soutenait «le choix que font les négociateurs de l’Iran» en réclamant la fin de toutes les sanctions. «L’Iran est un partisan résolu de la lutte contre l’État islamique et la levée de l’embargo sur les armes aiderait l’Iran à améliorer sa capacité à combattre efficacement le terrorisme», a-t-il dit.

Également jeudi, le président iranien Hassan Rouhani a rencontré Poutine, en marge du sommet des BRICS qui s’est déroulé dans la ville russe d’Ufa. Suite à cette réunion, Rouhani a fait l’éloge de la Russie et tout particulièrement de Lavrov pour le rôle qu’ils jouent dans les pourparlers sur le nucléaire.

L’émergence d’un clivage entre les puissances occidentales d’un côté, et la Russie et la Chine de l’autre, est loin d’être surprenante, mais reste néanmoins importante.

L’une des raisons pour lesquelles le gouvernement Obama réclame un accord avec Téhéran est qu’il reconnaît qu'il ne peut plus poursuivre une confrontation avec la Russie et la Chine tout en comptant sur leur soutien pour maintenir les sanctions contre l’Iran.

Une autre considération – encore plus importante – est qu’Obama et Kerry veulent empêcher l’Iran de se rapprocher davantage de Moscou et de Pékin qui, en réaction à l’offensive stratégique militaire menée par les États-Unis à leur encontre, sont devenus au cours de ces dix-huit derniers mois des alliés bien plus proches.

Les États-Unis et leurs alliés européens maintiennent fermement que l’embargo sur les armes et sur la technologie des missiles balistiques doit rester en place dans le cadre d’un accord nucléaire et qu’il doit être réitéré dans la nouvelle résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qui l’autorisera. «Il y aura une restriction permanente des armes, au même titre que des restrictions permanentes relatives aux missiles», a dit l’un des responsables du gouvernement.

Le chef d’état-major interarmées des États-Unis, le général Martin Dempsey, a quant à lui carrément déclaré mardi dernier lors d’une audience au Congrès qu’en «aucune circonstance nous devrions relâcher la pression sur l’Iran en ce qui concerne ses capacités en matière de missiles balistiques et de trafic d’armes».

La détermination des États-Unis à maintenir l’embargo sur les armes contre l’Iran est liée à la poursuite de leurs projets – accord nucléaire ou non – en faveur de l’expansion d’une intervention militaire au Moyen-Orient, y compris le renversement du gouvernement syrien qui est un étroit allié de Téhéran ainsi que le choix de mener une guerre contre l’Iran même, dans le but de pouvoir poursuivre la domination américaine sur la plus riche région exportatrice de pétrole du monde.

Pas plus tard que la semaine dernière, Dempsey s’était vanté de la capacité militaire des États-Unis de pouvoir éliminer de façon permanente le programme nucléaire de l’Iran ou sinon de l’assujettir. Il a remarqué qu’en ce qui concernait l’Iran, le Pentagone disposait d’options et de plans de guerre multiples. La nouvelle super bombe tout spécialement conçue pour éliminer les installations nucléaires souterraines de l’Iran n'est «qu'une de ces options».

(Article paru en anglais le 11 juillet 2015)