Après les propos pétainistes de Le Pen, les médias tentent de dédiaboliser le FN

Par Francis Dubois
13 avril 2015

La crise qui agite le Front national (FN) néo-fasciste depuis quelques jours a pris la forme d’un conflit porté sur la place publique entre l’actuelle présidente du parti Marine Le Pen et son père, Jean Marie Le Pen, le fondateur et président d’honneur du parti. 

Le conflit public, dans lequel se sont fortement impliqués les médias, a été déclenché par une longue interview de Jean Marie Le Pen parue le 9 avril dans l’hebdomadaire d’extrême-droite Rivarol, une feuille antisémite et vichyiste à tirage relativement faible. Il y avait réexprimé sous forme condensée les thèses qu’il répète régulièrement, et dans lesquelles se reconnaît l’extrême-droite française: soutien à la dictature collaborationniste de Vichy sous Pétain, négation de l’holocauste, et minimisation des atrocités de l’occupation nazie. 

Il avait déjà réitéré jeudi 2 avril sur la station de radio RMC ses propos antérieurs que « les chambres à gaz étaient « un point de détail de l’histoire. » 

Ces propos et l’interview à Rivarol ont déclenché une vive réaction publique de la part des dirigeants néofascistes autour de Marine Le Pen. La dirigeante du parti a publiquement annoncé le 9 avril qu’elle s’opposerait à la candidature de son père aux prochaines élections régionales. Le lendemain, elle annonçait une procédure disciplinaire à son encontre. Des dirigeants en vue du parti ont pris leurs distances et ont appelé à sa démission. On a parlé de « rupture irremédiable ». 

Les médias français suivent les réactions et déclarations des dirigeants néo-fascistes avec la même préoccupation et, pour certains, la même sollicitude que la presse britannique suivant une crise dans la famille royale. On invite les divers dirigeants à étaler leurs points de vue dans d'innombrables articles et vidéos. 

De nombreux commentaires de presse conseillent directement et instamment à Marine Le Pen de « saisir l’occasion » de cette crise pour se débarasser de son père, qui incarne le plus ostensiblement la véritable nature du parti, et de renforcer l’image d’un parti « républicain ». 

Dans son édition du 8 avril, sous le titre « Jean-Marie Le Pen et la vérité du FN », Le Monde écrit : « De deux choses l’une, donc. Ou bien Jean-Marie Le Pen, en sa qualité de président d’honneur, dit tout haut ce que pense réellement le Front national. ... Ou bien Jean-Marie Le Pen est devenu un dissident au sein de son propre parti, torpillant tout le travail de « dédiabolisation » entrepris depuis quatre ans. Et il revient alors à sa fille, son héritière, de le désavouer et de lui refuser statut et investiture. Entre son père et son parti, Marine Le Pen doit trancher. Chacun jugera. » 

Le Monde souhaite de toute évidence que Marine Le Pen suive une ligne néofasciste dédiabolisée et présentable, et non pas une ligne « diabolisable » et ouvertement fasciste qui bloquerait l'ascension du FN au pouvoir. C’est le marché qu’il propose à Le Pen junior: voilà une occasion en or de faire semblant de rompre avec les atrocités passées du fascisme, saisissez-la. Certaines sections de la bourgeoisie ajoutent sans doute : quand vous serez au pouvoir, vous pourrez laisser tomber le masque. 

Les médias bourgeois ont depuis le début de la « dédiabolisation » cherché à la faire prendre pour une tentative de bonne foi du FN de renier ses traditions pétainistes et « Algérie française ». Le FN serait devenu « républicain», « populiste », voire « populaire », plus proche en tout cas de la politique bourgeoise traditionnelle. Les fascistes purs et durs, ceux que Le Pen père mobilise régulièrement par ses déclarations ouvertement antisémites et pro-nazies seraient en voie de disparition. 

En fait c’est une opération politique destinée à camoufler les éléments le faisant apparaitre trop visiblement comme fasciste. Les questions qui opposent les deux « lignes » ne sont pas fondamentales, mais purement tactiques. 

Les propos tenus par Le Pen père et à présent critiqués par la camarilla politique autour de sa fille font en fait partie du fond de commerce idéologique du FN, en particulier la réhabilitation du régime de Vichy. Lorsque le publiciste Eric Zemmour a publié son livre, « Le suicide francais » dans lequel il essaye de réhabiliter Pétain et le régime de Vichy, il fut invité sans problèmes à parler dans des réunions du FN. Le livre avait été relu avant publication par Philippe Martel, le directeur de cabinet de Marine Le Pen. 

Si la direction du FN s’offusque à présent des propos antisémites de son fondateur, c’est un procédé entièrement tactique. Le FN n’a pas abandonné ses sympathies historiques pour le régime de Vichy ou pour l'Algérie française. 

Marine Le Pen a simplement plaqué un anti-islamisme « républicain », qu’elle partage d’ailleurs avec tout l’establishment politique francais, sur l'héritage pétainiste du parti. Elle calcule qu'elle gagnera plus en attaquent les arabes et l'Islam qu'en défendant publiquement Pétain et la Shoah. 

Le régime de Vichy constitue toujours pour la bourgeoise française, face à un défi révolutionnaire de la classe ouvrière, le régime contre-révolutionnaire de référence, celui qu’elle a instauré, même si elle s’est servie de la botte hitlérienne pour le faire. Le FN incarne cette tradition, toutes ses tendances en procèdent. Les représentants politiques et médiatiques de l’impérialisme français, terrifiés par la colère grandissante des travailleurs contre l'austérité et contre le PS, le savent bien, et c'est pour cela qu'ils veulent faire monter le FN. 

Mais ces forces s'inquiètent de comment faire monter le FN sans provoquer d'opposition parmi les travailleurs, malgré toutes les expériences faites avec la barbarie fasciste au 20e siècle. Ils préfèrent donc pour l’instant camoufler le caractère fasciste et répressif de ce parti. 

Une opération comme celle que propose Le Monde, qui permettrait au FN de montrer « patte blanche » de façon plus convaincante, ouvrirait également la voie à des alliances et des coalitions gouvernementales avec presque n'importe quel parti de la classe politique française. 

C’est ainsi que le député PS et ancien dirigeant de SOS-Racisme Malek Boutih dit, « Je ne vais pas m'inquiéter que des gens évoluent et essaient de rompre avec l'antisémitisme, avec le racisme, et tout ce que j'ai combattu depuis des années. » Il ajoute: «Si Marine Le Pen arrive à rompre avec cette histoire, tant mieux pour elle, tant mieux pour le pays, c'est quand même plus rassurant.» 

Les commentaires de Boutih et du Monde soulignent la complicité de diverses forces réactionnaires, social-démocrates ou de pseudo-gauche, dans la montée du FN.