L'Allemagne et la France renforcent leur coopération militaire

Par Peter Schwarz
4 avril 2015

Une réunion conjointe des cabinets allemand et français ce mardi à Berlin est parvenue à un accord entre l'Allemagne et la France en vue de construire un drone de combat, et de collaborer plus étroitement sur la reconnaissance par satellite.

Un accord pour développer un drone européen, avec une participation italienne, verrait le jour dans les prochains mois. Au cours de cette année, une étude initiale concrétisera les capacités requises pour le nouvel engin. Le projet s'ouvrira également plus tard à d'autres pays, tels l'Espagne et la Pologne. Le nouveau drone devrait être opérationnel entre 2020 et 2025.

Le drone sera capable de voler pendant 24 heures à une hauteur de 3.000 à 15.000 mètres, et recueillir des renseignements ainsi que de lancer des missiles. Jusqu'à présent, seuls les Etats-Unis et Israël ont construit ce type de drone.

Airbus (Allemagne, France), Dassault (France) et Finmeccanica (Italie) avaient déjà proposé un tel engin il y a deux ans. Ils seront probablement responsables de l'élaboration et de la construction du nouveau drone, qui consommera des centaines de millions, voire des milliards d'euros.

La réunion conjointe du cabinet a également décidé d'étendre la coopération franco-allemande sur les satellites de reconnaissance militaire. Un accord correspondant doit être signé d'ici juin. Entre autre, le ministère allemand de la Défense investira 210 millions d'euros dans le futur système français de reconnaissance CSO (Composante Spatiale Optique) pour obtenir un meilleur accès à ses images satellite.

Le président François Hollande et la chancelière Angela Merkel ont justifié ce réarmement avec des arguments stratégiques. Ceci assurerait une plus grande indépendance vis-à-vis des industries et des informations d'autres Etats, a dit Hollande. « C'est un signe de compétence technique et une question de pouvoir politique. Ceux qui connaissent la situation, peuvent agir, » a-t-il dit. 

Selon le quotidien Süddeutsche Zeitung, le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian a particulièrement insisté sur le découplage envers les États-Unis. « Nous les Européens, nous pouvons le faire, nous les Européens, nous aurons dû le faire il y a déjà longtemps, » a-t-il dit. « Quand enfin nous le ferons, alors nous augmenterons notre indépendance envers les États-Unis dans ce domaine, techniquement et militairement. »

Le Drian a soutenu les propositions pour une armée européenne du ministre allemand de la Défense, Ursula von der Leyen, et du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker.

La chancelière Angela Merkel a dit qu'elle était « très heureuse » qu'on allait finalement mettre ces projets, qui existent depuis longtemps, en œuvre. « Le projet montre à quel point nous travaillons ensemble, » a-t-elle dit.

Des projets pour une armée européenne et une coopération militaire étroite entre l'Allemagne et la France existent depuis les années 1990. Leur objectif est de permettre à l'Europe de poursuivre ses propres intérêts mondiaux indépendamment des États-Unis.

Certains de ces projets ont déjà été mis en œuvre. Par exemple, un corps franco-allemand est devenu une brigade européenne. Plusieurs projets d'armement européens―tels l'Euro-Fighter, l'hélicoptère NH90 et l'avion de transport A400M―ont été convenus.

Cependant, avec la division de l'Europe entre partisans et adversaires de la guerre en Irak en 2003, l'échec du projet de Constitution européenne en 2005, et le krach de 2008, ces projets ont été mis en échec. Les conflits entre l'Allemagne et la France sur la politique fiscale se sont intensifiés. Quant aux affaires étrangères, la France s'est concentrée sur la reconquête ses anciennes colonies en Afrique et au Moyen-Orient, tandis que l'Allemagne se retournait vers l'Europe de l'Est.

Le conflit avec la Russie en Ukraine, et l'intensification de la crise au Moyen-Orient, ont poussé l'Allemagne et la France à se rapprocher de nouveau, en réponse aux actions agressives et erratiques des États-Unis.

En Ukraine, Paris et surtout Berlin ont soutenu le putsch de Kiev, qui a installé un régime pro-occidental. Cependant, pour des raisons économiques, ils ne veulent pas pousser trop loin les sanctions contre la Russie, contrairement à Washington. Ils rejettent le renforcement militaire du régime de Kiev. Quant au Moyen-Orient, ils considèrent que les États-Unis sont responsables du fait que toute la région sombre dans la guerre.

En tant que « puissance du centre » de l'Europe, l'Allemagne s'efforce d'établir son hégémonie en Europe et de devenir une puissance mondiale, cherchant une coopération étroite avec la France afin de ne pas être isolée. Berlin prend donc soin de soutenir l'intervention militaire française en Afrique, même si ce soutien est surtout symbolique. Dans les initiatives telles que l'Accord de Minsk et les pourparlers avec l'Iran à Lausanne, le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier souligne toujours sa solidarité avec son homologue français Laurent Fabius.

Après la réunion du cabinet conjointe à Berlin, Merkel et Hollande ont utilisé cyniquement la catastrophe Germanwings dans le sud de la France et l'attaque contre le magazine satirique Charlie Hebdo pour justifier leur coopération militaire et diplomatique.

Depuis le début de l'année, l'Allemagne et la France « se sont rapprochées » lors de plusieurs « épreuves critiques, » a déclaré Merkel lors de la conférence de presse.

Hollande a ajouté que l'amitié franco-allemande était devenue « plus une fraternité franco-allemande au cours des dernières semaines ». Lors des crises récentes, « nos deux pays [étaient] un seul pays ». Selon Hollande, l'Allemagne et la France sont « deux grands Etats, qui jouent aussi leur rôle sur la scène mondiale », et qui veulent « influencer l'Europe et le sort du monde. »

Toutefois, ce discours dissimule en même temps les conflits et les contradictions profondes qui peuvent toujours éclater de nouveau. Economiquement, la France, qui stagne depuis longtemps, se sent écrasée par l'offensive de l'exportation allemande. Les partis nationalistes se développent dans les deux pays, comme le Front national, qui rejette la coopération entre Paris et Berlin.

En plus de buts militaires et politiques, le projet du drone poursuit également des objectifs économiques. D'énormes profits et avantages sont inévitablement liés à des projets de défense de plusieurs milliards de euros.

Les fabricants américains vendent leurs drones en Europe sans donner accès à la documentation technique. Cette technologie est « essentiellement une boîte noire », rapporte Die Zeit. « Les opérateurs européens ne peuvent pas ouvrir et inspecter les composants importants, sans même parler de les entretenir et de les réparer. Malgré le partenariat transatlantique, ceci va trop loin, surtout pour les Allemands ».

Pour Berlin, le projet de drone est une autre étape dans une mise-à-niveau systématique des forces militaires, dans une fuite en avant qui s'accélère depuis que les représentants du gouvernement ont annoncé la « fin de la retenue militaire » allemande l'année dernière. Il y a seulement dix jours, le cabinet a décidé d'augmenter le budget de la défense de 8 milliards d'euros.

Le ministère de la Défense allemand ne veut pas attendre que le drone européen soit prêt ; l'expérience de projets d'armement européens suggère que ceci pourrait prendre longtemps. Plus tard cette année, il se prononcera sur l'achat ou la location de drones d'attaque américains ou israéliens, tels le "Heron TP" israélien ou le "Predator" américain tristement célèbre.

(Article original publié le 3 avril 2015)