Déclenchement de la campagne présidentielle américaine: Une parodie de démocratie

Par Patrick Martin
14 avril 2015

Ce qui prendra place au cours des 19 prochains mois est une parodie de démocratie. L’aristocratie financière va nommer les candidats des deux grands partis de la grande entreprise, recourant à son immense fortune et le contrôle des médias. Le processus culminera le 8 novembre 2016, lorsque les électeurs auront le «choix» entre deux individus qui partagent pratiquement les mêmes vues droitières et qui sont autant dévoués à la défense des intérêts de Wall Street au pays et à l’étranger.

Une somme colossale d’argent est nécessaire pour qu'un candidat présidentiel soit jugé «acceptable». Le sénateur d’extrême droite, Ted Cruz, domine cette liste avec 31 millions de dollars amassés au cours de la première semaine suivant l’annonce de sa candidature. L’ancien gouverneur de la Floride, Jeb Bush, le frère et le fils d'anciens présidents, aurait l’intention d’amasser 100 millions de dollars d’avril à juin seulement, avant même d’avoir annoncé sa campagne à l’investiture républicaine.

Selon des estimations, Hillary Clinton collectera et dépensera entre 1,5 et 2 milliards de dollars pour ses campagnes dans les élections primaires et générales, soit le double de ce que Barack Obama et Mitt Romney ont chacun dépensé en 2012.

Afin d’amasser ces vastes sommes, tous les présidents potentiels doivent passer à travers un processus de sélection qui implique quelques milliers de milliardaires ou quasi milliardaires. Selon un rapport révélateur du Washington Post la semaine dernière, les fameux collecteurs de fonds, qui ont joué un rôle vital dans les campagnes précédentes en combinant des dons sous forme de lots totalisant 100.000 dollars ou plus, sont dorénavant généralement ignorés par les candidats favoris. Les sommes qu'ils offrent sont vues comme étant sans importance comparativement à ce que les «super PAC» peuvent obtenir en un seul chèque provenant de milliardaires comme les frères Koch, Sheldon Adelson ou Georges Soros.

L’oligarchie financière choisit les candidats potentiels, un processus maintenant connu comme les «primaires invisibles», et les met au test, utilisant divers attaques et pseudo-scandales par l’entremise des médias afin de déterminer lesquels sont le plus capable de supporter la pression extérieure, ignorer l’opinion publique et se plier aux volontés de leurs maîtres patronaux.

Les sélectionnés sont inévitablement des éléments de droite, des défenseurs fiables de la grande entreprise américaine, généralement eux-mêmes des millionnaires ou multimillionnaires. Du côté des républicains, les candidats annoncés ou ceux ayant de fortes chances de l’être incluent les quatre sénateurs américains – Ted Cruz, Rand Paul, Marco Rubio et Lindsay Graham – et plusieurs autres anciens ou actuels gouverneurs, y compris Bush, Scott Walker du Wisconsin, Chris Christie du New Jersey, Rick Perry du Texas, Bobby Jindal de Louisiane et Mike Huckabee d’Arkansas.

Le Parti républicain a tant évolué vers la droite que Jeb Bush, qui a attaqué sauvagement l’éducation publique et soutenu la campagne ultra-droitière dans le cas Terri Schiavo, est maintenant vu comme le candidat «modéré» de premier plan. Son plus grand adversaire à ce titre est Christie, promu par les médias comme un «modéré» en dépit de ses attaques brutales sur les services sociaux et l’intimidation contre les enseignants et d’autres employés du secteur public.

Parmi ceux qui ont une base principalement au sein du Tea Party d’extrême droite et des fondamentalistes chrétiens, on trouve Ted Cruz, qui a provoqué une fermeture partielle du gouvernement fédéral en 2013, ainsi que Rand Paul, qui a récemment appelé à une augmentation de 190 milliards de dollars du budget militaire.

Quant à ceux qui font appel autant à l’extrême droite qu’à l’establishment du Parti républicain figurent Rubio et Scott Walker. Le gouverneur du Wisconsin, qui se trouve maintenant en avant de Bush dans les sondages, est surtout connu pour ses attaques contre les employés du secteur public au Wisconsin, qui avaient provoqué un mouvement de masse tumultueux en 2011.

Du côté du Parti démocrate, Clinton est de loin la favorite et elle bénéficie d’un appui complet de la part de l’establishment de son parti et de Wall Street – et des syndicats qui prévoient dépenser des centaines de millions de dollars pris à même les poches de leurs membres pour faire élire un président démocrate.

L’ancienne secrétaire d’État et sénatrice va tenter de se servir de son statut de première femme candidate à la présidence pour un des deux «grands» partis contrôlés par la grande entreprise. Ainsi, elle ne fait que copier le plan de match d'Obama, qui est devenu le premier commandant-en-chef afro-américain pour l’impérialisme américain.

Tandis que les médias américains – qui sont eux-mêmes détenus par des entreprises géantes ou des milliardaires comme Rupert Murdoch – vont présenter les élections présidentielles de 2016 comme un exemple de démocratie, le système politique américain se décrit de manière beaucoup plus juste, pour paraphraser Lincoln, comme un gouvernement «de milliardaires, par des milliardaires et pour des milliardaires».

Il n’y a peu sinon pas du tout de corrélation entre les sentiments politiques des travailleurs qui constituent la vaste majorité de la population américaine et les politiques défendues par les candidats républicains et démocrates à la présidence.

À forte majorité, même dans les sondages d’opinion menés par les médias de la grande entreprise, le peuple américain appuie des hausses d’impôts sur les riches pour financer des programmes sociaux et fournir des emplois pour les chômeurs; il s’oppose à des coupes dans la sécurité sociale et l'assurance maladie et voit l’éducation, la santé et d’autres services publics comme des droits élémentaires; il s’oppose à l’espionnage des conversations téléphoniques et de l’utilisation d’Internet des Américains ordinaires, ainsi qu’à d’autres mesures de type État policier; et il s’oppose aux interventions militaires outremer au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie. Les candidats présidentiels républicains et démocrates se trouvent de l’autre côté de la barricade sur toutes ces questions.

Le processus électoral exclut de facto les candidats qui remettent en cause le système capitaliste. Des dizaines de millions de gens appuient des mesures qui peuvent seulement être réalisées par la lutte pour le socialisme. Mais le monopole politique du système bipartite empêche toute considération de telles politiques.

Cette camisole de force politique est devenue de plus en plus intolérable. Il y a plusieurs signes de désaffection populaire: la chute du taux de participation aux élections, l’appui à des opposants courageux de l’État policier qui s’installe, comme Edward Snowden et Chelsea Manning, l’éclatement de grèves malgré les efforts des syndicats et la vague de protestations contre les meurtres commis par la police.

Il faut des injections toujours plus grandes de propagande médiatique, alimentée par des milliards en argent des entreprises, pour maintenir la domination des démocrates et des républicains. Mais si rien ne peut être accompli par le système politique actuel, cela veut dire que le mécontentement de masse ne peut s'exprimer qu'à travers une explosion qui surviendra en dehors de l’appareil d’État dans son ensemble et du système capitaliste qu’il défend – et en opposition à eux.

(Article paru d'abord en anglais le 11 avril 2015)