Le gouverneur du Wisconsin, les travailleurs américains et le terrorisme

Par Patrick Martin
3 mars 2015

À trois reprises au cours des quatre derniers jours, le gouverneur du Wisconsin Scott Walker, l'un des candidats bien placés pour la nomination présidentielle républicaine, a souligné le lien étroit entre la lutte contre la classe ouvrière aux Etats-Unis et la politique militariste de Washington à l'étranger. 

Faisant le lien entre la répression des protestations ouvrières et la lutte contre le terrorisme, il a présenté son succès à défier les manifestations de masse qui ont eu lieu en 2011 dans le Wisconsin contre ses attaques sur les droits sociaux et démocratiques, comme la preuve de sa capacité à affronter et à vaincre l’Etat islamique.

S'exprimant jeudi à la Conférence action politique conservatrice (CPAC) dans la banlieue de Washington, Walker a présenté son expérience à faire passer la législation anti-ouvrière comme la preuve de son aptitude à la présidence. « Si j'ai été capable d’affronter 100 000 manifestants, je pourrais faire la même chose partout dans le monde, » s'est-il vanté, comparant de fait des foules de salariés du secteur public et d'étudiants de l'Etat du Wisconcin à des terroristes du groupe EI. 

Le lendemain, Walker a repris ce thème devant le Club pour la croissance, un auditoire de milliardaires et de leurs conseillers politiques rassemblés à Palm Beach, en Floride. Il a déclaré que « la décision de politique étrangère la plus significative au cours de ma vie » a été lorsque le président Ronald Reagan a écrasé la grève de PATCO en 1981 et licencié en masse 11000 aiguilleurs du ciel. « Cela a envoyé un message non seulement à toute l'Amérique mais au monde entier, » a-t-il dit, qui signalait que le gouvernement Reagan était déterminé à affronter ses ennemis et que « l'on ne plaisantait pas avec nous. » 

Deux jours plus tard Walker a répété sur "Fox News Dimanche," que vaincre les syndicats des fonctionnaires dans le Wisconsin était pertinent pour la lutte contre les terroristes du groupe EI, tout en prétendant nier faire une comparaison directe. « Je veux dire clairement ici même que je ne fais pas de comparaison entre ces deux entités, » a-t-il dit, avant de faire précisément cela. 

« Ce que je voulais dire, c'est que c'était une question de leadership, » a-t-il déclaré, « le leadership que nous avons donné dans des circonstances extrêmement difficiles, les plus difficiles sans doute, pour un gouverneur de ce pays. » Il a ajouté que « s’[il devait se] présenter à la présidence, et s’[il devait] gagner et devenir le commandant en chef, je crois que c'est ce type de leadership qui est nécessaire pour affronter le terrorisme islamiste radical. » 

La déclaration initiale de Walker à la CPAC a été qualifiée de gaffe par beaucoup dans les médias. Mais le problème n'était pas tant le parallèle implicite qu'il avait dressé entre l'opposition de la classe ouvrière et des organisations terroristes dont on vise l’extermination, mais plutôt son indiscrétion à laisser échapper publiquement ce que pense et discute en interne l'oligarchie patronale et financière des États-Unis. 

En l'occurrence, comparer des fonctionnaires aux terroristes du groupe EI n'a pas disqualifié Walker aux yeux des médias. Au contraire, cela semble plutôt avoir renforcé sa stature de candidat sérieux à la présidentielle. 

C'est certainement le cas parmi la soi-disant « base » du Parti républicain qui assistait à

la CPAC. Walker a reçu les ovations les plus fortes de tous les 13 candidats potentiels ayant pris la parole devant le groupe. Dans le sondage informel de la CPAC, Walker a bondi de la sixième place en 2014 à la deuxième place, avec 21,4 pour cent du vote, tout juste derrière le sénateur du Kentucky Rand Paul. 

Comme le WSWS l'a fait remarquer samedi, Walker n'est pas la première personnalité politique américaine à assimiler la lutte contre l'opposition populaire à l'intérieur du pays avec les guerres menées par l'impérialisme américain à l'étranger. Parmi l'élite dirigeante américaine, qu'il s'agisse des républicains ou des démocrates, on fait de moins en moins la distinction entre politique intérieure et politique étrangère. L'aristocratie financière se voit de plus en plus assiégée et contrainte, à l'intérieur comme à l'extérieur, à recourir à la force et à la violence. 

Les événements de ces dernières années montrent que pour la classe dirigeante américaine, l'ennemi principal est à l'intérieur: l'emprisonnement de manifestants accusés de terrorisme, tels que les «Trois de l'OTAN »; le verrouillage de Boston après l'attentat du Marathon en 2013; la riposte militarisée aux manifestations de Ferguson et d'autres villes contre la violence policière; les invocations constantes du terrorisme d'origine intérieure comme prétexte pour le démantèlement des droits démocratiques et le processus de construction d'un Etat policier. 

Le lien fait ouvertement par Walker entre la suppression des grèves et manifestations dans le pays et la guerre menée à l'étranger pour la défense des intérêts impérialistes a reçu relativement peu d'attention de la part des médias. Les réseaux de télévision et les journaux nationaux préfèrent laisser ces discussions aux assemblées internes de l'ultra-droite et des conclaves de l'élite patronale. 

Il y a eu toutefois un commentaire révélateur, affiché par la chroniqueuse de droite Peggy Noonan, sur le site Web du Wall Street Journal. Noonan, rédactrice de discours à la Maison Blanche pour le gouvernement Reagan, a répondu à l'invocation par Walker de la grève de PATCO comme d’un tournant historique qui a montré à l'Union soviétique la détermination de Reagan à écraser toute opposition à sa politique. 

Elle a fait remarquer que la grève de PATCO avait une dimension internationale directe, puisque les aiguilleurs du ciel canadiens avaient mené des actions de solidarité avec leurs collègues américains et qu'il y avait eu un large soutien parmi les travailleurs européens. Le gouvernement Reagan avait intimidé le gouvernement canadien pour qu'il impose un retour au travail. 

Puis elle écrit: « Le sénateur Edward Kennedy et Lane Kirkland de l'AFL CIO [la fédération syndicale américaine] ont joué un rôle utile et constructif » pour soutenir les actions de Reagan lors de la grève de PATCO. 

Ce que Noonan fait remarquer incidemment est un aveu dévastateur confirmant ce que la Workers League, précurseur du Parti de l'égalité socialiste et son journal, le Bulletin, avaient expliqué tout au long de la grève de 1981: l'hostilité déclarée du Parti démocrate, comme celle de la bureaucratie de l'AFL-CIO, à la grève des 11000 aiguilleurs du ciel qui avaient recueilli un énorme soutien dans la classe ouvrière. 

Kennedy avait été le fer de lance de la déréglementation de l'industrie du transport aérien à la fin des années 1970. Ce fut ensuite l'un de ses collaborateurs qui, sous le gouvernement Carter, élabora les plans pour briser une grève et licencier en masse dans l'éventualité d'une grève des aiguilleurs du ciel. Ces plans furent par la suite mis en œuvre sous Reagan. 

Kirkland avait joué un rôle central dans l'effort délibéré de l'AFL-CIO pour isoler la grève. Après un rassemblement de masse qui avait attiré 500 000 travailleurs à Washington le 19 Septembre 1981, soit la plus grande manifestation de travailleurs de l'histoire américaine, conduite par des milliers de grévistes de PATCO, les syndicats mirent fin à toute action de soutien, étouffèrent toute grève de solidarité de la part de travailleurs des compagnies aériennes et des aéroports, et soutinrent tacitement l'emprisonnement des grévistes, l'interdiction et la destruction de PATCO. 

Il est essentiel que les travailleurs qui entrent en lutte, comme ceux des raffineries de pétrole aux États-Unis qui entament le deuxième mois d'une grève âpre, examinent attentivement la signification des déclarations de Walker, ainsi que le bilan du gouvernement Obama en fait d’augmentation des forces répressives de l’Etat. La classe dirigeante ne reculera devant rien pour vaincre la résistance des travailleurs à ses attaques contre leur niveau de vie et leurs conditions sociales. Elle reconnaît dans la classe ouvrière son ennemi irréconciliable. 

La classe ouvrière doit riposter avec le même degré de conscience, de détermination et de dureté. 

Le précédent que constitue l'expérience de PATCO reste d'une importance décisive aujourd'hui parce que le double obstacle que représentent l'AFL-CIO et le Parti démocrate demeurent l'obstacle décisif qui doit être surmonté par la classe ouvrière américaine pour construire un mouvement politique de masse, indépendant, qui défiera le système capitaliste et luttera pour un programme socialiste et révolutionnaire. 

(Article original paru le 2 mars 2015)