La crise sociale en Grèce : deuxième partie

« Si vous allez dans un hôpital vous verrez dans quel état désastreux il est »

Par nos reporters
14 mars 2015

Ceci est la seconde partie d’un reportage sur la crise sociale en Grèce. La Première partie a été publiée le 11 mars. 

Aujourd'hui, trois millions de Grecs, soit environ un quart de la population, n’ont aucune assurance maladie et n'ont pas accès aux soins financés par l'État.

Le programme d'austérité de la « troïka » insiste sur le fait que les dépenses de santé publique ne peuvent s’élever au-dessus de 6 pour cent du PIB. Selon les chiffres de l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), les dépenses de santé par tête en Grèce ont chuté de 25 pour cent entre 2009 et 2012 et ne se sont pas remontées depuis.

Imposer ces compressions budgétaires sans précédent a détruit un système de soins de santé publique de pointe construit sur plusieurs décennies.

Le coût humain a été sidérant. Deux syndicats de la santé ont publié des chiffres en septembre 2014 montrant que 850 cliniques médicales avaient été fermées, 10 000 lits et 30 000 postes de première ligne supprimés. Onze hôpitaux ont été fermés depuis le début de la crise.

Six mille médecins dans les cliniques publiques ont été licenciés. Le financement des soins de santé mentale a été réduit de 55 pour cent.

Les dépenses publiques en produits pharmaceutiques ont chuté de plus de 50 pour cent, conduisant les pharmacies à déstocker 200 médicaments. L'Etat a imposé de nouveaux frais pour les ordonnances, et les forfaits hospitaliers dans les hôpitaux de jour sont passés de €3 à €5.

Evgenia Thanou est la directrice générale de Médecins du Monde, qui fournit des soins de santé gratuits dans cinq polycliniques en Grèce. L'organisation aide aussi 1.800 familles avec des vivres.

Evgenia Thanou

Thanou a dit au World Socialist Web Site, « Dans une interview il y a trois ans, Médecins du Monde a prédit que la Grèce était au bord d'une crise humanitaire. ... A l'époque on nous a accusé d’exagérer, pas seulement le gouvernement, mais aussi d'autres ONG qui n’ont pas vu cette crise venir ».

« Malheureusement, la situation nous a donné raison. Si vous allez dans un hôpital en ce moment vous verrez dans quel état désastreux il est. Vous verrez les patients dans les salles, mais pas de personnel. Vous verrez les parents au chevet des patients prodiguant des soins infirmiers ».

Thanou poursuivit, « En juillet dernier, le gouvernement grec a émis des cartes de santé aux personnes sans couverture médicale. Selon les statistiques officielles, environ trois millions de personnes en Grèce n'ont pas de couverture médicale, mais ces cartes ont été distribuées à 500.000 personnes seulement. Ces cartes n’accordent pas un accès complet aux soins chaque fois qu'une personne tombe malade, elles ne couvrent qu’un maximum d'une incidence de maladie par an. En effet, ces personnes sont toujours sans couverture médicale. Par exemple, si j’ai la grippe maintenant et j’utilise ma carte, et puis je tombe malade à nouveau au printemps je n’aurai pas accès aux soins. »

En 2012, on a dit à une mère qu'elle ne pourrait pas rentrer à la maison avec son nouveau-né: « La femme n’était pas assurée et est allée dans un hôpital public pour accoucher, mais parce qu'elle ne pouvait pas payer l’accouchement, les responsables de l'hôpital ne voulaient pas lui rendre son bébé. Notre organisation est intervenue dans cette affaire, faisant une publicité tout autour. En conséquence, les bébés ne sont plus enlevés à leurs mamans. Toutefois, la dette n’est pas annulée, mais elle est transférée sur le code fiscal de la mère ou du père ».

Cela a créé de nouveaux problèmes, car si une personne doit plus de €5.000 au fisc, un mandat d'arrêt est délivré immédiatement et il ou elle est mis en garde à vue jusqu'à ce que la dette soit remboursée: « Par exemple, la situation d'une femme sans couverture de santé qui donne naissance dans un hôpital public ferait normalement remarquer que son mari devait déjà de l'argent aux impôts et pour cette raison n’avait pas suivi le rythme des paiements dans son fonds d'assurance-santé et avait d'autres dépenses à prévoir. »

« Par conséquent, même si la mère pouvait rentrer chez elle avec la bébé, il y aurait un danger que le mari aille en prison. Dans un cas, notre organisation a payé €1.500 pour l'accouchement, afin que le mari ne soit pas envoyé en prison. »

Le personnel dentaire traitant des enfants au siège de Médecins du Monde à Athènes

Les autorités n'ont rien fait pour arrêter la souffrance: « Il y a des gens soutenus par Médecins du Monde qui nous téléphonent de prison et nous leur rendons visite avec leurs médicaments. Ces personnes ont été emprisonnées parce qu'elles avaient dépassé la limite de €5.000 avec le fisc. Elles n’avaient commis aucun crime; elles n’avaient rien volé. Elles devaient tout simplement de l'argent parce qu’elles étaient au chômage. »

Thanou dit que la situation était « très difficile, et nous ne sommes pas ici pour remplacer l'État. C’est la responsabilité de l'État. Nous sommes ici pour aider. »

Thanou a dit que beaucoup de gens sont morts et d’autres ont leur vie mise en danger par l'austérité : « Il y a des gens avec des tumeurs qui ne peuvent pas se permettre le coût de la chimiothérapie, qui est €2.500 par dose. En conséquence, il y a des gens qui sont morts parce qu'ils n’ont pas été en mesure d'obtenir le traitement correct dès l’instant du diagnostic ».

« Nous ne pouvons pas donner un nombre global parce que nous ne voyons que les cas qui viennent à nous. Nous pouvons pourtant dire que les gens sont en effet décédés à la suite de la crise dans le système de santé grec. Les personnes atteintes d'une maladie chronique sont confrontés à de nombreux problèmes ».

Personnes attendant une prise en charge par Médecins du Monde

« Il n'y a qu'une ou deux entreprises pharmaceutiques qui fonctionnent encore en Grèce. Les autres sont parties. Ceux qui sont encore ici trouvent qu'il est plus rentable d'exporter des médicaments au lieu de fournir le marché grec. Par conséquent, si ces médicaments sont nécessaires, ils doivent être réimportés. »

Nous avons demandé à Thanou ce qui se passerait s’il y avait une épidémie en Grèce aujourd'hui. Elle a répondu: « S’il y avait une flambée épidémique en Grèce cela aurait un impact massif et, malheureusement, nous ne savons pas ce que nous pourrions faire et comment elle serait abordée ».

« C’est pourquoi nous prions tous pour que quelque chose de cette ampleur ne se produise pas, parce que nous croyons que nous ne serons pas en mesure d’y faire face. Lorsque l'épidémie d'Ebola a éclaté, parce que nous avons des gens [d'Afrique] qui passent par la Grèce soit en transit ou pour rester, nous avions prié pour que cela ne se propage pas à la Grèce parce que nous savions que nous ne serions pas du tout en mesure de nous en occuper. »

(Article original publié le 12 mars 2015)