Un professeur de Berlin voit dans l'Allemagne le « maître de discipline » de l'Europe

Par Peter Schwarz
24 mars 2015

« À long terme, le rôle de ‘trésorier en chef’ ne peut être joué que par celui qui est également prêt à jouer le rôle difficile de 'maître de discipline' », écrit Herfried Münkler dans son nouveau livre Macht in der Mitte (Puissance centrale). Le politologue berlinois prend ouvertement parti pour une hégémonie allemande en Europe. L'Allemagne est « devenue la puissance centrale de l’Europe », écrit Münkler et elle doit « jouer un rôle correspondant. ».

Münkler justifie la prétention allemande à l'hégémonie au motif que « le processus d'intégration européen en est arrivé à un statu quo » et on ne peut s’« attendre à ce qu’il reprenne dans la période actuelle. »

« L'idée qu'une nation européenne pourrait un jour naître du projet européen » a échoué, dit Münkler. En raison de la crise économique de longue durée en France, « L'axe Paris-Berlin » est « devenu au cours des dernières années un centre allemand. » Dans ces conditions, l'Allemagne se voit contrainte en tant que « pouvoir central » d'assumer la tâche de « maintenir la cohésion de l’Europe » et « d’amener les européens sur une même ligne. »

« L'Allemagne doit diriger en Europe », exige Münkler. Il ajoute que le pays devra procéder avec précaution, quelque chose qui « ne devrait pas être confondu avec de l’hésitation et de l'indécision. » Le rôle de « pouvoir central » ne peut « plus se limiter à celui d'organisme de réglementation financière », mais inclut « un leadership politique et économique résolu ».

Münkler est tout à fait conscient de ce que la prétention allemande à l'hégémonie qu’il revendique rencontre une opposition au sein de la population allemande, ainsi que dans d'autres pays européens. Il doit reconnaître qu’« un coup d’œil sur l'histoire du dernier siècle et demi constitue un avertissement unique et énorme quant à la constellation géopolitique représentée par un centre fort. »

« La plus grave vulnérabilité probablement » de la politique qu'il préconise, dit Münkler, est « celle de l'histoire allemande: la possibilité que, à n'importe quel moment, on puisse faire référence à la montée du national-socialisme et à son idéologie raciste; à la politique d'extorsion et d'annexion adoptée par Hitler à partir de 1938; à la guerre d’agression commencée en septembre 1939; aux crimes de la Wehrmacht, en particulier dans la guerre contre l'Union soviétique; et enfin au meurtre des Juifs européens. »

Le fait que les élites dirigeantes allemandes aient commis des crimes innommables dans leur dernière tentative de dominer l'Europe ne dissuade cependant pas Münkler de faire, une fois de plus, de la propagande pour le même objectif. Une grande partie de Macht in der Mitte est consacrée à réfuter les objections à cet égard et à armer la politique étrangère allemande contre celles-ci.

Tout d'abord, Münkler propose de supprimer en grande partie le processus démocratique. « L'intégration européenne reste un processus bien trop complexe pour rester soumis au contrôle et aux objections de la population », écrit-il, qualifiant les « habitudes de vote des citoyens » de « talon d'Achille de la politique européenne ».

« Nous devons renoncer à vouloir être populaire avec tout le monde », note-il à un autre endroit, « car ce n'est pas possible pour une puissance centrale, si elle veut se montrer à la hauteur de sa tâche. ». Il déclare: « Des manifestations antiallemandes aux confins de la zone de l'UE » et « des invectives antiallemandes » ne devraient « pas nous surprendre et nous irriter. »

Pour ces raisons, dit Münkler, il faut des politiciens impitoyables. En tant que « puissance politique sécuritaire dirigeante », l’Allemagne a besoin d’une « élite politique au profil différent ». Elle a besoin de représentants qui non seulement gèrent la richesse mais sont également capables de « prendre des décisions risquées. »

On pourrait être tenté de prendre le livre de Münkler pour le travail arrogant d'un professeur pompeux s’il n’exprimait que ses opinions personnelles. Mais le président du Département de théorie politique à l'Université Humboldt de Berlin est étroitement lié à l'élite politique allemande et a un rôle de conseiller pour les partis, le gouvernement et l'armée. Beaucoup de thèmes de son livre se sont retrouvés dans les discussions et le travail de recherche organisés par les ministères des Affaires étrangères et de la Défense au cours de la dernière année.

Dans le cadre du projet « Réévaluation 2014 – Un nouveau regard sur la politique étrangère allemande », le ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier avait demandé plus de cinquante « avis d'experts » internationaux, qui ont tous conclu que l'Allemagne devrait prendre « davantage de responsabilités ». La ministre de la Défense Ursula von der Leyen a parlé lors de la Conférence de sécurité de Munich il y a un mois sur le thème de « La direction à partir du centre », faisant directement écho à Münkler.

Le livre de Münkler résume ces vues, les justifie et les développe plus avant. C'est tout ensemble un texte de propagande, un guide politique et une tentative de justification historique. En conséquence, les contradictions grotesques et les contorsions idéologiques y abondent.

Münkler fait valoir à maintes reprises que l'Allemagne n’a « pas exercé de pressions et ne s’est même pas elle-même promue » en tant que pouvoir central et qu’elle a « en fait reculé » devant la possibilité de jouer un tel rôle. Mais – « intentionnellement ou non » -- l’Allemagne « a assumé la position d’une Macht in der Mitte » et doit maintenant « faire avec. »

À un moment donné, Münkler tente même de transformer les crimes du régime nazi en quelque chose de positif. La « vulnérabilité historique de l'Allemagne » n’est peut-être « pas du tout un handicap, mais une condition sine qua non pour l'acceptation d'un rôle de premier plan en Europe », explique-t-il. Les membres de l'UE ne permettraient probablement pas à « un acteur politiquement invulnérable de devenir la puissance centrale européenne ». Compte tenu de l'histoire de l'Europe, ils ne pourraient « qu'accepter une hégémonie vulnérable, une dont ils croient qu'ils seraient en mesure de la maîtriser si nécessaire. »

Pour justifier la nécessité d'un pouvoir central, Münkler entreprend une longue excursion dans l'histoire. Il traite de l'empire d'Alexandre le grand, des romains, de la dynastie carolingienne et des Habsbourg, des croisades, de la guerre de trente ans et des guerres napoléoniennes. Il a même la présomption d’affirmer que « la nécessité impérieuse d'un centre » est une « constante anthropologique ».

Une question, cependant, que Münkler évite constamment est celle des intérêts sociaux qui sous-tendent la lutte pour la domination allemande de l'Europe.

Il y a un an, Münkler a mené une campagne acharnée contre l'historien Fritz Fischer. En 1961, Fischer avait fait la démonstration dans son livre novateur, Les buts de guerre de l'Allemagne impériale 1914-1918, que ces buts étaient enracinés dans les intérêts du capitalisme allemand et dans les exigences stratégiques de ses forces militaires. Il a documenté le fait que les objectifs poursuivis par Hitler pendant la Deuxième guerre mondiale étaient en grande partie en accord avec ces buts.

Nous avions fait le commentaire suivant à l'époque: « Les attaques de Münkler contre Fritz Fischer sont étroitement liées à sa promotion d’une politique extérieure impérialiste plus agressive. Afin de préparer de nouveaux crimes, il faut idéaliser et bagatelliser les crimes historiques de l’impérialisme allemand, dont Fritz Fischer a considérablement facilité la compréhension. »

Le dernier livre de Münkler confirme cette hypothèse. Il plaide pour une domination allemande sur l'Europe et dissimule les intérêts que servirait cette domination. Elle ne provient ni d’une abstraite « nécessité d'un centre », ni de l'appel d'autres pays à un « leadership allemand », mais du dilemme historique auquel fait face le capitalisme allemand depuis qu’il est devenu, à la fin du XIXe siècle, le plus fort en Europe.

Afin de s'affirmer sur le marché mondial et de se développer, il doit organiser dans son intérêt une Europe fragmentée en 50 pays. Deux fois auparavant – en 1914 et 1939 – le capitalisme allemand a tenté de le faire par la force, et les deux tentatives se sont soldées par une catastrophe. L'aggravation de la crise financière et économique internationale et l’intensification des tensions nationales et sociales en Europe conduisent maintenant l'élite dirigeante de l'Allemagne à faire une troisième tentative qui entraînera, elle aussi, une fin catastrophique, si la classe ouvrière n’intervient pas pour s’y opposer.

En Ukraine et en Grèce, l'impérialisme allemand a déjà montré ce dont il était capable. En Ukraine, le gouvernement allemand, en collaboration avec les États-Unis, a soutenu un putsch pro-occidental qui a conduit ce pays à la guerre civile et a amené la Russie et l'OTAN au bord d'une possible guerre nucléaire. En Grèce, il est la force motrice derrière les diktats d'austérité qui ont ramené le niveau de vie de la classe ouvrière des décennies en arrière.

Selon Münkler, ces deux cas devraient servir de modèle pour la politique allemande en tant que pouvoir central de l’Europe. Il écrit : « En résumant les éléments essentiels de l'approche de l'Allemagne vis-à-vis de la crise de l'euro et du conflit avec la Russie et l'Ukraine, on a les caractéristiques essentielles de la politique que l'Allemagne devrait suivre dans les prochaines années afin de s'acquitter de sa tâche en tant que Macht in der Mitte. »

(Article original publié le 13 mars 2015)