Le gouvernement allemand veut constituer une nouvelle « unité antiterroriste »

Par Johannes Stern
24 mars 2015

Selon des informations des médias, une nouvelle unité spéciale, lourdement armée, viendra renforcer la police fédérale allemande en sus de l’unité antiterroriste déjà existante GSG 9. Un porte-parole du ministère de l’Intérieur a confirmé que cette mesure faisait l’objet d’une « considération » toute particulière.

Le magazine Der Spiegel a révélé que la nouvelle unité – appelé par plaisanterie « GSG 4 1/2 » – sera progressivement élargie de façon à inclure plusieurs centaines de recrues dont l’équipement ressemblera à celui de l’armée plutôt qu’à celui d’une force de police. En plus des armes d’épaule et de poing (pistolets, pistolets mitrailleurs et mitrailleuses lourdes), l’unité devrait aussi être équipée de véhicules blindés, de casques et de gilets pare-balles capables de résister aux fusils d’assaut tels le Kalachnikov. Contrairement au GSG 9, créé en 1972, la nouvelle unité doit pouvoir être utilisée dans le cadre d’« interventions policières normales ».

La création de fait en Allemagne d’une force de police paramilitaire fait partie d’une large campagne de militarisation sur le plan national et international. Mise à part l’augmentation de 8 milliards d’euros du budget de la défense, le gouvernement allemand a également décidé mercredi dernier de mettre à niveau l’appareil sécuritaire. L’année prochaine, le budget du ministère de l’Intérieur s’accroîtra de 6,7 pour cent pour atteindre 6,6 milliards d’euros. Et, d’ici 2019, la police, l’Office fédéral de la police criminelle (BKA) ainsi que l’Office fédéral de protection de la constitution (BfV) devraient être dotés au total de 750 nouveaux postes et bénéficier de 328 millions d’euros supplémentaires. Sur cette somme, plus de 200 millions d’euros seront directement investis pour équiper le BfV et la police.

Le prétexte officiel pour la mise en place de cette unité spéciale est la « lutte contre le terrorisme ». Le but prétendument poursuivi est « de permettre une intervention rapide et flexible [de ces forces] en cas d’attentats en Allemagne » et de « se préparer tout particulièrement à des situations d’urgence liées au terrorisme comme celles survenues en début d’année à Paris et à Copenhague. » (Spiegel Online).

Le ministre bavarois de l’Intérieur, Joachim Herrmann (CSU) a dit au micro d’une radio bavaroise: « Sur la base de conclusions relatives aux révoltantes attaques terroristes à Paris, nous sommes contraints d’accroître l’efficacité des forces policières en Allemagne. » On ne pouvait pas dire que la police soit « parfaitement équipée » quand quelqu’un se sert d’armes lourdes, a-t-il ajouté.

Armin Schuster, l’expert en affaires intérieures pour l’Union chrétienne-démocrate (CDU), a dit qu’il fallait, avec « une robuste unité… capable de faire le travail », combler l’écart entre l’unité d’élite hautement spécialisée GSG 9 et la police en uniforme. Il a jugé qu’il était « du devoir du gouvernement de fournir le cas échéant de telles forces à l’Etat. » Schuster a proposé que « la première unité pleinement opérationnelle de la nouvelle force antiterroriste [soit] disponible pour la police fédérale d’ici la fin de l’année. » Ceci signifierait que « la première unité de cent policiers parfaitement entraînés et bien équipés serait alors disponible pour venir à bout d’incidents terroristes dans tout le pays. »

En réalité, le terrorisme islamique n’est que le prétexte du renforcement de forces de police opérationnelles partout dans le pays. Les auteurs des attaques perpétrées à Paris et Copenhague servant à justifier la mise à niveau de l’appareil sécuritaire, étaient, dans les deux cas, connus préalablement des services de renseignement. Dans le contexte d’accroissement de l’inégalité sociale dans le pays et de militarisation de la politique étrangère, la principale priorité de la classe dirigeante allemande est d’entamer des préparatifs pour la répression d’une opposition populaire grandissante.

L’unité antiterroriste projetée fait partie de la transformation de la police fédérale en force policière paramilitaire comparable à celles d’autres pays européens comme les compagnies républicaines de sécurité (CRS) et la gendarmerie en France, les carabiniers italiens et la garde civile espagnole. Ces forces sont encasernées et placées sous l’autorité des ministères de la Défense et de l’Intérieur des pays respectifs. Elles forment de facto des unités militaires qui assument sur demande des tâches policières sur le plan intérieur. En Allemagne, la séparation de la police et de l’armée est inscrite dans la Constitution. Toutefois, le respect de celle-ci a constamment été battu en brèche.

La police fédérale [en Allemagne la police est traditionnellement du ressort des Lands, ndt.] sortie en 2005 de la Police fédérale des frontières (Bundesgrenzschutz), s’entraîne depuis plusieurs années avec des unités paramilitaires d’autres pays dans le combat urbain et autres scénarios de guerre civile. En 2010 ont eu lieu au camp militaire de Lehnin, dans le Land de Brandebourg, des manœuvres impliquant 26 polices européennes et auxquelles participaient aussi des contingents de la Force de gendarmerie européenne (EGF) créée en 2006.

Des forces provenant de huit gendarmeries européennes, basées à Vincenza en Italie, peuvent être déployées multilatéralement et relever du commandement de l’UE, de l’ONU, de l’OSCE ou de l’OTAN. L’EGF a jusqu’à présent été opérationnel en Bosnie Herzégovine, en Afghanistan et en Haïti.

Les activités des forces de police allemandes ne se cantonnent pas aux tâches habituelles de patrouille. La police a, au cours des 25 dernières années, fait partie intégrante de l’intervention impérialiste allemande dans d’autres pays. Depuis le premier déploiement de police en Namibie entre 1989 et 1994, quelque 9.000 policiers allemands ont participé à 28 missions en tout. Actuellement, 338 agents de police allemands sont en mission sous mandat des Nations unies ou de l’Union européenne en Afghanistan, en Bosnie Herzégovine, en Macédoine, au Kosovo, en Géorgie, au Liberia et au Soudan.

La police allemande apprend à ses « collègues » d’autres pays ce qu’elle est en train de préparer en Allemagne même. Ces dernières années, elle a souvent formé et équipé les unités spéciales de certains régimes répressifs, dont les unités spéciales ukrainiennes Berkut et les forces de sécurité en Biélorussie.

C’est peut-être en Arabie saoudite que la militarisation de la police est la plus évidente. Des agents de la police fédérale y forment depuis 2009 des gardes-frontières dans le maniement d’équipement lourd fourni par la société d’armement franco-allemande EADS. C’est Ulrich Wegener, à qui le ministre allemand de l’Intérieur de l’époque Hans-Dietrich Genscher avait demandé de mettre en place le GSG 9 après l’assassinat d’otages aux Jeux olympiques de Munich en 1972, qui a créé après son départ à la retraite des forces spéciales pour le régime dictatorial saoudien.

La création d’une unité antiterroriste armée jusqu’aux dents de la police fédérale est un avertissement pour la population laborieuse en Allemagne. Elle représente un développement identique à celui des Etats-Unis où des équipes de police SWAT (Special Weapons and Tactics) terrorisent la population locale à l’aide de matériel de guerre lourd, utilisé précédemment dans les guerres menées par les Etats-Unis, et occupent des villes entières comme elles l’ont fait l’été dernier à Ferguson pour y étouffer l’agitation.

(Article original paru le 23 mars 2015)