L’Allemagne veut déployer des troupes de combat en Ukraine

Par Christoph Dreier
8 octobre 2014

Le 29 août 1944, l’Armée rouge mettait fin à l’opération Lvov-Sandomierz et libérait l’Ukraine occidentale de l’occupation allemande. Les troupes allemandes laissèrent derrière elles un pays dévasté. À présent et pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement à Berlin décide de déployer des troupes allemandes en Ukraine.

Vendredi 3 octobre, la ministre allemande de la Défense, Ursula von der Leyen, a informé les membres de la Commission de la défense de projets du gouvernement visant à élargir massivement les missions de l’armée allemande (Bundeswehr) à l’étranger. Viendra s’ajouter aux opérations en Ukraine une extension de l’actuelle mission allemande d’entraînement en Irak.

Selon von der Leyen, le gouvernement projette d’envoyer un nombre encore inconnu de drones en Ukraine orientale où se déroulent des combats. Ces drones doivent être déployés dans le cadre de la mission de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) afin d’observer le cessez-le-feu entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes.

La décision repose sur un accord conclu entre la chancelière allemande Angela Merkel et le président français François Hollande, en marge du dernier sommet de l’OTAN au Pays de Galles. En septembre, les deux gouvernements avaient envoyé une équipe d’observateurs pour préciser les détails de l’opération.

Selon un article paru dans le journal allemand Bild, cette équipe a conclu qu’il fallait au moins 150 soldats allemands pour maintenir en vol les drones de façon régulière et encore 50 soldats armé pour protéger l’opération.

Cet éventuel déploiement de troupes allemandes arrive à un moment crucial. Lorsque, il y a quelques semaines, il était apparu que les forces armées ukrainiennes étaient sur le point de subir une défaite, le président Petro Porochenko a négocié une trêve avec les séparatistes. Cette trêve fut violée quotidiennement.

Des dizaines de personnes dont de nombreux civils ont été tuées ces derniers jours suite à des tirs d’artillerie et de missiles effectués par les forces ukrainiennes dans la ville de Donetsk, tenue par les rebelles. Le gouvernement de Kiev dit que ces attaques sont le fait de forces insubordonnées qui échappent à son contrôle. Les rebelles font valoir cependant que soit le régime de Kiev a perdu le contrôle d’une partie de ses troupes issues de bataillons privés soit Kiev a délibérément violé le cessez-le-feu.

Les troupes allemandes ne seront pas neutres dans une Ukraine orientale déchirée par la guerre. Le gouvernement allemand fut, aux côtés des Etats-Unis, la force motrice derrière le coup d’Etat organisé en février pour renverser le gouvernement du président Viktor Ianoukovitch. Depuis lors, il a fortement soutenu le régime de Kiev qui, à son tour, s’appuie sur des forces fascistes. Il n’est donc pas surprenant que le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Pavlo Klimkin, a salué avec enthousiasme l’offre de l’Allemagne de déployer des drones.

La Russie fait partie de l’OSCE et toute extension du mandat de l’organisation exigerait l’accord de tous ses 57 Etats-membres. La porte-parole de l’OSCE, Natacha Rajakovic, a donc qualifié toute éventuelle intervention franco-allemande de « spéculation. » Tout recours à des troupes armées devrait très probablement être rejeté. L’OSCE a jusque là insisté pour dire qu’il s’agissait en Ukraine d’une mission à caractère civil et non armé.

Lundi, toutefois, l’agence de presse AFP a annoncé que deux drones sur quatre avaient déjà été expédiés en Ukraine.

Ce ne serait pas la première fois que l’Allemagne aurait utilisé l’OSCE pour camoufler ses propres opérations militaires en Ukraine. En avril, un groupe de 13 soldats, mené par quatre officiers allemands avait été accusé par les séparatistes pro-russes de s’être livrés à des activités d’espionnage. L’Allemagne a affirmé que les soldats arrêtés faisaient partie d’une mission civile conduite par l’OSCE dans ce pays, ce que l’OSCE a fermement nié.

En septembre, trois soldats allemands furent impliqués dans des manœuvres de l’OTAN se déroulant en Ukraine occidentale.

Le nouveau secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg a effectué lundi 6 octobre son premier voyage officiel en Pologne où il a publiquement menacé la Russie. Stoltenberg a dit que l’OTAN pourrait déployer ses forces partout où elle le désirait, rejetant pour l’essentiel un traité signé avec la Russie en 1997 et qui interdit le stationnement permanent de troupes de l’OTAN aux frontières de la Russie.

En plus de la mission en Ukraine, von der Leyen a annoncé une extension du déploiement militaire allemand en Irak. Le gouvernement allemand compte établir un avant-poste à Erbil, la capitale du Kurdistan irakien où la Bundeswehr doit entraîner des soldats irakiens et kurdes. Des officiers allemands soutiendront aussi l’Etat-major irakien.

Ce centre d’entraînement ferait partie d’un réseau de huit à douze camps identiques censés officiellement consolider l’offensive américaine contre l’Etat islamique en Irak et au Levant (EI). En réalité, les bombardements aériens effectués par la coalition menée par les Etats-Unis ainsi que l’armement de l’Irak et des Kurdes visent en premier lieu le régime syrien de Bachar al-Assad, tout en garantissant l’hégémonie américaine dans la région.

La classe dirigeante allemande est déterminée à accroître sa participation à une nouvelle guerre au Moyen-Orient pour s’assurer que ses intérêts soient également représentés.

L’élargissement des opérations menées par la Bundeswehr à l’étranger est la nouvelle étape d’une campagne globale de militarisation de l’Allemagne. Au début de l’année, le gouvernement de Berlin avait annoncé la fin de toute retenue militaire. Depuis lors, il a systématiquement œuvré à l’application de ces projets.

Depuis plusieurs semaines, une campagne ininterrompue a lieu dans les milieux politiques et les médias, destinée à montrer que l’armée est dans un état terrible et qu’il est donc nécessaire d’augmenter de façon colossale les dépenses militaires. Lundi 6 octobre, un rapport réalisé par le cabinet KPMG a été rendu public qui énumère les problèmes et les défaillances des principaux projets d’armement allemands. Ce rapport avait été commandé en février par von der Leyen.

Von der Leyen s’est servi de ce rapport et de l’annonce de nouvelles missions militaires pour plaider en faveur d’une hausse massive du budget de la défense. Dimanche, la ministre de la Défense a déclaré que les crises qui existent dans le monde entier « exigent que nous prenions nos responsabilités. »

Dans une prose qui rappelle celle de l’humoriste allemand Karl Valentin, elle a déclaré : « Je pense que nous sommes tous conscients de l’urgence avec laquelle, dans cette situation de crise mondiale, la responsabilité de l’Allemagne est requise. Cela signifie que nous devrons aussi investir et cela coûte de l’argent »

(Article original paru le 7 octobre 2014)