Les médias allemands cherchent à dépeindre Poutine comme un nouveau «Hitler»

Par Ulrich Rippert
24 mars 2014

Mercredi, le journal allemand Bild a publié un entretien avec la politicienne et oligarque russe Yulia Timoshenko, qui est en traitement dans un hôpital de Berlin. Quand on lui a demandé ce qu'elle pensait d'un récent discours du président russe Vladimir Poutine, Timoshenko a déclaré que Poutine avait fait des remarques «dont le monde n'a pas entendu de semblables depuis 1938.»

Pour elle, Poutine représente «le fascisme pur», encore plus dangereux que le national-socialisme [d'Hitler] parce qu’«il le dissimule derrière des phrases sur l'amitié entre les peuples». Elle a dit que Poutine veut «redessiner la carte du monde par la guerre, les meurtres de masse et le sang». Ce serait le «Mein Kampf» de Poutine.

Le fait que le quotidien d'information le plus vendu en Allemagne, avec près de 2,5 millions d'exemplaires quotidiens et un public de plus de 12 millions de lecteurs, répande une telle propagande en dit long sur la dépravation politique de son équipe éditoriale.

Mis à part le quotidien économique Handelsblatt, qui a écrit que les déclarations de Timoshenko soulèvent «des doutes sur son état mental», personne dans le monde politique allemand et les médias n'a réfuté sa comparaison entre Poutine et Hitler.

L'opinion générale de l'élite allemande est qu'il est permis de falsifier à volonté le contexte historique et les faits. Aux yeux des propagandistes du militarisme allemand, la véracité des déclarations importe peu tant que leur contenu politique leur convient. C'est cette distorsion sans vergogne de la vérité historique, et non le comportement de Poutine, qui rappelle l'époque où les publications nazies comme la Völkische Beobachte ou le torchon de Goebbels Der Angriff répandaient des mensonges grotesques et des articles enflammés, auxquels personne n'osait s'opposer.

Les remarques de Timoshenko représentent une telle trivialisation du nazisme que, sur la base des lois allemandes, le procureur général devrait ouvrir une enquête. D'après le paragraphe [article] 130 du Code pénal allemand, si quelqu'un «nie ou minimise jusqu'à le rendre inoffensif un acte commis sous le régime national-socialiste», comme les génocides ou les crimes contre l'humanité, il encourt jusqu'à cinq ans d'emprisonnement et une amende.

Timoshenko assimile l'annexion de la Crimée, qui s’appuie sur un vote clair des habitants de la Crimée, avec la guerre de destruction de Hitler contre l'Union soviétique, au cours de laquelle 20 millions de citoyens soviétiques furent tués, dont des millions de juifs, de communistes et de résistants massacrés sans merci, et notamment en Ukraine.

Si cette comparaison ne revient pas à minimiser le nazisme dans la droite ligne des pires négationnistes de l'holocauste, alors on se pose des questions. Cela montre clairement l'état d'esprit de Timoshenko, qui a été louée dans les médias occidentaux pendant des années comme une icône de la démocratie ukrainienne. Ce n'est pas une coïncidence si son parti de droite, le Parti de la patrie, vient de former une alliance avec le parti fasciste Svoboda pour les élections à venir en mai.

Les industriels allemands avaient financé Hitler, et le président Paul von Hindenburg l'avait nommé chancelier en janvier 1933 parce qu'il promettait deux choses à la classe dirigeante capitaliste : premièrement d'écraser une fois pour toutes la classe ouvrière organisée, et deuxièmement de mener la guerre contre l'Union soviétique.

Avec sa campagne à l'Est, la Wehrmacht de Hitler s'inscrivait dans la continuité directe des objectifs de guerre du Reich allemand durant la Première Guerre mondiale. Durant la Première Guerre, le gouvernement allemand cherchait à attiser une rébellion en Ukraine pour lutter contre la Russie. Berlin soutenait les groupes de l'opposition ukrainienne pour faire arriver un gouvernement pro-allemand au pouvoir à Kiev après un soulèvement.

Les nazis avaient ensuite poursuivi cette politique de conquête sous le slogan «Lebensraum im Osten» (un espace vital à l'Est). Une fois de plus, l'Ukraine, faisant alors partie de l'Union soviétique, avait servi de scène de bataille contre le cœur de la Russie. Une fois de plus, l'Allemagne avait tenté de mettre les vastes étendues de terres cultivables et des ressources naturelles de l'Ukraine au service de son économie de guerre. Une fois de plus, elle s'était appuyée sur le soutien de collaborateurs locaux.

Un rôle central était joué par l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) de Stepan Bandera, qui est maintenant révéré comme un héros par Svoboda. La collaboration entre Bandera et les nazis s'étendit également à l'holocauste. Le 30 juin 1941, avant l'invasion par les troupes régulières allemandes, la section de l'OUN de la ville de Lviv, menée par Bandera, perpétra un massacre au cours duquel environ 7.000 communistes et juifs furent tués.

Maintenant nous assistons à la troisième tentative de l'impérialisme allemand d'acquérir un «Lebensraum», en d'autres termes, de faire main basse sur les marchés et les sources de matières premières à l'Est. Consciente des crimes du passé, cette nouvelle offensive est camouflée derrière un discours sur la démocratie et la liberté, et menée en étroite collaboration avec l'UE et les alliés de l'OTAN.

Mais en dépit de toute la propagande qui prétend le contraire, l'expansion de l'influence allemande à l'Est est une fois de plus fondée sur une collaboration étroite avec des partis fascistes. Parmi ceux-ci, on compte Svoboda, qui est applaudi par le parti fasciste allemand (NPD) comme «l'un des plus importants partis de droite d'Europe,» étroitement lié politiquement et pratiquement avec le British National Party (BNP), avec Jobbik en Hongrie, Fiamma Tricolore en Italie et le Front national (FN) en France. En mai de l'année dernière, les députés NPD au Parlement de Saxe ont reçu à leurs frais une délégation de Svoboda.

Il y a dix ans, quand Oleh Tiahnybok a pris la direction de Svoboda, il a dit à ses partisans dans un discours, «Prenez les fusils, combattez les porcs russes, les Allemands, les porcs juifs et les autres vermines. Battez-vous pour notre patrie ukrainienne !»

Voilà les alliés du gouvernement allemand. De son propre aveu, l'ambassadeur allemand à Kiev a rencontré Tiahnybok à plusieurs reprises au cours de l'année dernière, et la Fondation Konrad Adenauer a invité des membres de Svoboda à des «tournées d'étude» à Berlin.

Au début de l'année, Svoboda était la force politique la plus importante dans les manifestations de la place Maidan (indépendance). Ses gros bras fascistes ont joué un rôle clé dans le renversement du gouvernement et dans l'organisation du putsch de droite à Kiev. En retour, trois de ses cadres dirigeants ont reçu des postes influents au gouvernement

Yulia Timoshenko sait très bien tout cela. Son Parti de la patrie ne diffère que légèrement de ceux qui défendent des points de vue fascistes et antisémites. Son alliance électorale avec Svoboda a été passée en consultant de près le gouvernement allemand.

Cet étrange entretien de Timoshenko avec Bild cache le fait que le gouvernement allemand collabore avec les partis fascistes afin de faire passer des attaques sociales massives, et d'imposer les intérêts impérialistes de Berlin par la force militaire si nécessaire.

Il est grand temps de s'opposer à ces développements. Voilà pourquoi le Parteï für Soziale Gleichheit (PSG - Parti de l'égalité socialiste) participe aux élections européennes. Le PSG cherche à mobiliser la classe ouvrière avec son parti frère en Grande-Bretagne, le Socialist Equality Party, sur la base d'un programme socialiste international.

(Article original paru le 22 mars 2014)