Qu’est-ce qui se cache derrière le bellicisme des médias allemands?

Par Peter Schwarz
13 mars 2014

Rarement auparavant les médias allemands avaient connu une telle mise au pas. Deux semaines après que le président ukrainien Viktor Ianoukovitch a été chassé du pouvoir par des bandes fascistes armées, les chaînes de télévision et les journaux soutiennent quasi unanimement le cap de la confrontation qui a été adopté par Berlin et Washington à l’égard de la Russie.

Les voix critiques peinent à se faire entendre. Par contre, les journaux rivalisent d’efforts en vue d’exacerber le conflit et d’exiger que le gouvernement durcisse le ton à l’égard du président russe Vladimir Poutine. Le journal Süddeutsche Zeitung réclame des « menaces et des punitions » à la place d’un « dialogue » tandis que le Frankfurter Allgemeine en appelle au « monde libre » pour qu’il recourre à des « moyens de dissuasion ».

Les médias se servent de distorsions et de mensonges qui rappellent les techniques de propagande de Goebbels.

Ils minimisent ou dissimulent le rôle joué par les militants fascistes durant le coup d’Etat à Kiev et aussi la présence de trois ministres fascistes au sein du nouveau gouvernement que soutient l’Union européenne. Ces ministres sont membres de Svoboda qui entretient d’étroits liens avec le Parti national démocrate (NPD) allemand d’extrême droite, le parti Jobbik en Hongrie, le Front national en France et d’autres partis néofascistes en Europe.

Pas plus tard qu’en décembre 2012, le parlement européen avait adopté une résolution qualifiant Svoboda de « raciste, antisémite et xénophobe, » invitant les « partis pro-démocratie siégeant à la Verkhovna Rada [parlement ukrainien] à ne pas s’associer à ce parti, ni à approuver ou à former de coalition avec ce dernier. » Quinze mois plus tard, des dirigeants et des ministres de Svoboda fréquentent régulièrement les services gouvernementaux européens et sont salués comme des combattants de la liberté et des défenseurs de la démocratie.

Plus que toute autre chose, les médias occultent le contexte historique des agissements du gouvernement allemand en Ukraine. Le pays a été par deux fois occupé par les troupes allemandes lors de la première et de la deuxième Guerre mondiale. Il fut le théâtre de crimes indicibles. Les parallèles qui existent entre le passé et le présent sont frappants.

Le 11 août 1914, quelques jours à peine après l’éclatement de la première Guerre mondiale, le chancelier allemand Theobald von Bethmann-Hollweg écrivait dans un décret adressé à l’ambassadeur allemand à Vienne, que « la fomentation d’une insurrection en Ukraine » – c’est-à-dire, le déclenchement d’un soulèvement dans le but de porter au pouvoir un gouvernement pro-allemand – était un important but de guerre et une « arme contre la Russie. »

L’historien Fritz Fischer, a écrit dans son ouvrage Les buts de guerre de l’Allemagne impériale (Griff nach der Weltmacht. Die Kriegszielpolitik des kaiserlichen Deutschlands), un classique sur le sujet, « Les dirigeants de l’empire allemand n’eurent donc pas seulement l’idée de créer un Etat ukrainien indépendant dès 1918 avec la signature de Brest-Litovsk, mais l’avait déjà dès la deuxième semaine de la guerre en déclarant que la séparation de l’Ukraine de la Russie était le but de la politique officielle allemande et qui devait être maintenue comme un objectif à long terme dans le cas d’une paix dictée. »

Après que l’empire allemand ait contraint le jeune gouvernement soviétique à abandonner ses revendications sur l’Ukraine en mars 1918 dans le cadre du traité de Brest-Litovsk, il s’attaqua à cette tâche avec détermination. Après avoir laissé l’impuissante Rada ukrainienne lui lancer des « appels à l’aide », l’Allemagne occupa l’Ukraine, mis en place un gouvernement pseudo-démocratique tributaire de Berlin et commença, dans l’intérêt de l’économie allemande, à résolument organiser l’agriculture, les mines de charbon et de fer, les chemins de fer et les banques.

Lorsque des divergences se manifestèrent avec la Rada, l’armée allemande organisa un coup d’Etat en installant au pouvoir de manière expéditive l’ancien officier de la garde blanche tsariste et propriétaire terrien, Pavlo Skoropadski comme « hetman » de l’Ukraine. Ce n’est qu’avec la défaite sur le front occidental et la Révolution de novembre en Allemagne que ce cauchemar trouva une fin.

La politique de conquête des nazis durant la deuxième Guerre mondiale est dans la parfaite ligne droite des buts de guerre de la première Guerre mondiale. Une fois de plus, l’Ukraine, qui entre-temps faisait partie de l’Union soviétique, avait servi de lieu de rassemblement contre l’arrière-pays russe. Une fois de plus, l’Allemagne avait tenté de mettre les vastes superficies de terres agricoles et de ressources naturelles de l’Ukraine au service de son économie de guerre. Une fois de plus, elle compta sur le soutien des collaborateurs autochtones.

L’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) de Stepan Bandera, qui est actuellement vénéré par Svoboda comme un héros et un modèle, a joué en cela un rôle central. La collaboration entre Bandera et les nazis ne revêtait pas seulement un caractère d’ordre tactique mais englobait aussi l’Holocauste. Le 30 juin 1941 par exemple, avant l’invasion des troupes régulières allemandes, l’aile d’OUN menée par Bandera perpétra un massacre dans la ville de Lviv lors duquel 7.000 communistes et Juifs furent tués. 

Le seul fait que le gouvernement allemand collabore avec les admirateurs d’un tel collaborateur nazi aurait autrefois fait tirer la sonnette d’alarme à tout journaliste critique. Actuellement, ce fait est considéré comme acquis, accepté, banalisé et justifié. Le tout, dans l’intérêt d’une politique qui non seulement déstabilise l’ensemble de la région mais qui crée le danger d’un conflit armé et d’une guerre nucléaire mortelle.

Comment expliquer ce changement?

Premièrement, il a été planifié de longue date. Depuis la réunification allemande en 1991, Berlin a systématiquement étendu son influence politique et économique vers l’Est. Les anciens pays du bloc de l’Est sont actuellement presque tous membres de l’UE et de l’OTAN. Ils représentent pour l’industrie allemande le prolongement d’un atelier où sont payés des salaires en partie inférieurs à ceux de la Chine.

L’appétit de l’impérialisme allemand ne fait pas halte aux frontières de l’ancienne Union soviétique. Depuis longtemps, et pas en vain, l’Allemagne tente d’y poursuivre ses intérêts économiques en accord avec le régime de Poutine qui, lui, représente les intérêts des oligarques russes. Ceci a finalement échoué du fait de l’attitude des Etats-Unis qui, pour des raisons géostratégiques, souhaitent réduire le poids international de la Russie, notamment après que Poutine, a donné l’asile au lanceur d’alerte Edward Snowden et gêné leurs plans en Syrie et en Iran.

A présent, la politique étrangère allemande rejoint une trajectoire de collision avec la Russie et renoue avec ses traditions historiques.

Deuxièmement, la politique étrangère agressive est étroitement liée à l’intensification des attaques menées contre la classe ouvrière en Allemagne et dans toute l’Europe. Depuis l’éclatement de la crise financière en 2008, Berlin dicte les mesures d’austérité et la politique du marché du travail pour l’UE et oblige une grande partie de la population européenne à travailler de plus en plus durement pour des salaires en baisse. Il a fait un exemple en Grèce où le niveau de vie de la grande majorité de la population a baissé de 40 pour cent ces dernières années. L’accord d’association avec de l’UE avec l’Ukraine est également lié à de massives coupes sociales et à un triplement du prix du gaz.

Parallèlement, une mince couche sociale de super-riches accumule une fortune fabuleuse, domine les partis politiques et les médias et recourt à des méthodes de plus en plus ouvertement dictatoriales pour défendre son règne. Elle affiche à présent la même rigidité dans sa politique étrangère. La guerre de classe sur le plan intérieur et la guerre à l’extérieur sont indissolublement liées.

Troisièmement, le virement à droite de la politique étrangère a été idéologiquement planifié. L’historien Ernst Nolte qui, de par sa banalisation du nazisme, avait initié en 1986 la soi-disant querelle des historiens (Historikerstreit), a systématiquement été réhabilité après la réunification allemande. En 2000, il avait reçu le prix Konrad Adenauer de la Fondation Allemagne (Deutschland Stiftung), qui avait, avant lui, été remis à Helmut Kohl et Wolfgang Schäuble.

En février de cette année, le magazine Der Spiegel avait publié un long article réhabilitant Nolte. Il cite ainsi Jörg Baberowski, professeur au département d’histoire d’Europe orientale à l’université Humboldt de Berlin : « Une injustice a été commise envers Nolte. Historiquement parlant, il avait raison. » Dans le même article, le collègue de Baberowski, Herfried Münkler, qualifie les recherches de Fritz Fischer concernant les buts de guerre allemands comme étant « en principe farfelues. »

Personne, en dehors du World Socialist Web Site, n’a condamné ces déclarations scandaleuses. Elles ont été acceptées sans commentaire – au moins dans le monde universitaire et les médias. Ainsi, la voie de la collaboration avec des tendances fascistes et en faveur d’un soutien d’une politique étrangère militaire agressive a été systématiquement tracée.

Il est grand temps de s’opposer à cette évolution qui risque d’entraîner la jeune génération d’aujourd’hui dans des catastrophes du genre de celles qu’ont connues ses aïeuls entre 1914 et 1945. Ceci requiert une perspective politique qui se concentre sur la lutte pour l’égalité sociale, l’unité internationale de la classe ouvrière et l’abolition du système capitaliste qui n’a rien d’autre à offrir à l’humanité que la guerre et la contre-révolution sociale.

(Article original paru le 12 mars 2014)