Québec: le magnat de presse Péladeau candidat pour le Parti québécois

Par Laurent Lafrance
13 mars 2014

La première ministre du Québec, Pauline Marois, a annoncé en conférence de presse dimanche que le magnat de la presse Pierre-Karl Péladeau sera candidat du Parti québécois aux élections provinciales du 7 avril prochain, marquant ainsi une nouvelle étape dans l'orientation de plus en plus à droite du PQ.

Le milliardaire Péladeau est l'actionnaire majoritaire de Québecor, un géant des médias et des communications qui contrôle notamment des quotidiens (Journal de Montréal, Journal de Québec), une chaîne de télévision (TVA), et la première entreprise de câblo-distribution du Québec (Vidéotron).

À la tête de cet empire médiatique, Péladeau exprime haut et fort depuis des années les intérêts des sections les plus voraces de la classe capitaliste dirigeante qui réclament la baisse de l'impôt sur la grande entreprise et les riches, et la privatisation de la santé et autres services publics.

Les médias de Québecor ont joué un rôle de premier plan dans la promotion de la «Charte des valeurs québécoises» du Parti québécois, un projet anti-démocratique qui menace le droit à l'emploi des minorités religieuses et cherche à détourner sur des voies réactionnaires l'opposition populaire à son programme d’austérité.

Aux côtés des éléments les plus à droite de l’establishment, Péladeau se plaint fréquemment que les syndicats ont trop de pouvoir au Québec. Mais en fait, leur véritable cible est les acquis sociaux de la classe ouvrière gagnés à travers les luttes des années 1960-70.

Le richissime homme d’affaires a utilisé à plusieurs reprises des lockouts pour imposer une baisse massive des salaires, des avantages sociaux et des emplois dans ses journaux et à Vidéotron – un stratagème qui a fonctionné à cause de l'opposition des syndicats pro-capitalistes à tout effort pour mobiliser la force sociale de la classe ouvrière. Le lockout de 2009-10 des reporters et employés de bureau au Journal de Montréal était le quatorzième lockout à une filiale de Québecor en autant d'années. Pour faciliter l'entrée de Péladeau à la direction du PQ, le conseil national du PQ a voté à sa réunion de samedi dernier pour retirer de la plateforme du parti un appel à renforcer la loi provinciale «anti-scabs» en incluant les opérations hors-site. Cette clause, il faudrait ajouter, est restée lettre morte dans les 18 mois qui ont suivi l'arrivée du PQ au pouvoir.

En conférence de presse, Péladeau a justifié son entrée en politique par le fait qu'«il n'y avait pas de solution facile» au déséquilibre commercial du Québec, et qu'il «faudrait faire preuve d'audace» pour favoriser l'innovation et la productivité.

Non sans raison, certains reporters ont comparé Péladeau à Silvio Berlusconi, trois fois premier ministre de l'Italie, qui a utilisé son empire médiatique pour faire basculer la politique italienne beaucoup plus à droite. Personne ne croit que Péladeau, qui a la réputation d'être un patron habitué à imposer son point de vue, se contentera longtemps d'un simple poste de ministre. Et bien qu'il ait formellement renoncé à la direction de Québecor, il a insisté qu'il n'allait pas vendre son bloc d'actions majoritaires à Québecor.

Péladeau entretient des liens privilégié de longue date avec les milieux nationalistes québécois, et particulièrement le Parti québécois. En 2001, un gouvernement péquiste dirigé par Bernard Landry était intervenu pour que la Caisse de Dépôt et Placement du Québec refile à Péladeau trois milliards de dollars d’argent des contribuables pour financer son acquisition de Vidéotron.

En plus de son programme de droite, ce qui lie si étroitement Péladeau au PQ est son appui à l’indépendance du Québec. «Mon adhésion au PQ est une adhésion à mes valeurs les plus profondes, les plus intimes, c’est-à-dire faire du Québec un pays», a-t-il affirmé aux côtés de Marois lors de la conférence de presse.

De tels propos confirment que l’indépendance du Québec n’est qu’un projet politique réactionnaire d’une section de la bourgeoisie québécoise, avec le soutien crucial d'une couche d'intellectuels, syndicalistes et activistes nationalistes des classes moyennes, ayant pour objectif la création d’une République capitaliste du Québec. Ce projet s’est toujours accompagné d’un chauvinisme féroce visant à diviser les travailleurs québécois des travailleurs canadiens sur des lignes ethniques et culturelles.

Françoise David, la députée sortante de Québec Solidaire, a feint l’indignation suite à l’arrivée de Péladeau au PQ. David a affirmé qu’il est maintenant clair que le PQ «n’est pas le parti des travailleurs», ajoutant que des gens «doivent faire le deuil du parti de René Lévesque».

Les propos de David frôlent la dérision et ne servent qu’à désorienter la classe ouvrière. Le PQ n’a jamais été un parti des travailleurs, mais bien le parti d’alternance de l’élite dirigeante avec le Parti libéral. Chaque fois qu’il a été porté au pouvoir, le PQ a orchestré les plus importantes coupes sociales de l’histoire de la province.

L’entrée de Péladeau dans les rangs du PQ a poussé Québec Solidaire à se distancer, verbalement, du Parti québécois. Toutefois, ce parti des classes moyennes qui veut se faire passer pour un parti «de gauche» est orienté vers le PQ depuis sa création. QS a toujours tenté de donner un vernis progressiste au parti de la grande entreprise qu’est le PQ, le présentant comme un parti «social-démocrate» et un moindre mal face aux libéraux ou à l’Action démocratique du Québec (maintenant la CAQ).

Françoise David espère probablement faire oublier la tentative d’alliance électorale avec le PQ lors des dernières élections en septembre 2012. Ces élections avaient été le moyen utilisé par l’élite dirigeante pour mettre fin à la grève étudiante de six mois qui secouait alors le Québec. Toutes les forces de la «gauche», y compris QS et la bureaucratie syndicale ont alors appelé de manière à peine voilée à un vote pour le Parti québécois. QS avait d’ailleurs offert au PQ de lui donner carte blanche pendant au moins un an s’il détenait la balance du pouvoir dans un gouvernement minoritaire péquiste.

Malgré les positions foncièrement anti-ouvrières de Péladeau, une bonne partie de la bureaucratie syndicale a accueilli favorablement son arrivée au PQ. C'est ce qu'a exprimé Marc Laviolette, l'ancien président de la Confédération des syndicats nationaux et actuel dirigeant de SPQLibre, un club politique au sein du PQ, lorsqu'il a déclaré: «Je ne partage pas la façon dont Pierre-Karl Péladeau a géré ses relations de travail, mais il ne s'agit pas ici de négocier une convention collective. On veut bâtir un pays, alors son arrivée (dans la coalition péquiste) est un gros plus.»