Le parti allemand Die Linke promeut la propagande gouvernementale contre la Russie

Par Ulrich Rippert
22 mars 2014

Vendredi dernier, la direction du parti allemand Die Linke [La Gauche – homologue allemand du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon] a publié un communiqué relatif à la situation en Ukraine. Sous le titre, « Cessez les jeux de pouvoir : halte au danger de guerre, » les coprésidents, Katja Kipping et Bernd Riexinger, ont déclaré, « Nous suivons avec préoccupation les évolutions en Ukraine et en Crimée. »

Leur communiqué conjoint commence par ces mots : « Nous condamnons les actions militaires menaçantes de la Fédération de Russie… » et poursuit : « La réponse aux actions de la Fédération de Russie en Crimée, qui sont en violation du droit international et que nous condamnons, doit être la diplomatie. La guerre n’est pas une solution au problème et ne devrait pas être une option politique. »

Après avoir apporté quelques précisions sur les développements militaires, le communiqué affirme : « Le danger de guerre a encore été accru par la mobilisation des troupes russes à la frontière ukrainienne. » Puis les auteurs exigent : « La Russie doit quitter la voie de la confrontation. »

Cette déclaration est sans équivoque et remplit une fonction significative. Grâce à elle, Die Linke indique son accord de principe avec le gouvernement allemand en appuyant l’insistance du gouvernement sur le fait que la Russie est l’agresseur. Alors que le dirigeant de Die Linke, Gregor Gysi, et d’autres députés font fonction d’opposants au sein du parlement et font des commentaires critiques, ces derniers cherchent sans cesse à rassurer le gouvernement qu’ils forment une opposition loyale et qu’ils sont d’accord sur les questions fondamentales en matière de politique étrangère.

Les auteurs du communiqué condamnent non seulement les menaces d’une action militaire de la Russie mais aussi celles du gouvernement ukrainien et de l’OTAN. Mais, ce n’est là qu’un effort de façade visant à brouiller leurs pistes.

Leurs affirmations selon lesquelles les actions du gouvernement russe sont contraires au droit international et que le Kremlin est engagé sur la voie de la confrontation c'est marcher sur la tête et confondre les causes et les effets. Ce n’est pas le gouvernement russe qui a soumis l’Ukraine au chantage en lui lançant un ultimatum mais bien plutôt l’Union européenne (UE) et la chancellerie allemande.

Jose Manuel Barroso, président de la Commission européenne, avait explicitement déclaré en février 2013 que l’Ukraine ne pouvait pas être membre d’une union douanière avec la Russie et conclure en même temps un accord d’association avec l’UE. Il avait dit que l’Ukraine devait décider de la voie qu'elle entendait suivre. En d’autres termes, Bruxelles et Berlin demandaient que l’Ukraine rompe ses relations économiques avec la Russie et se soumette complètement aux dictats économiques de l’UE et du Fonds monétaire international.

Lorsque le gouvernement ukrainien a refusé, sous Viktor Ianoukovitch, de signer l’accord d’association, les Etats-Unis, l’Allemagne et d’autres Etats de l’UE, dont la Pologne et la Hongrie, ont organisé et financé des partis droitiers et fascistes ainsi que des troupes de choc d’extrême droite pour organiser la chute du gouvernement de Kiev et mettre au pouvoir un gouvernement d’ultranationalistes et de fascistes.

Si ce n’est pas là une violation de la souveraineté nationale et une infraction au droit international, alors qu’est-ce que c'est ? Le gouvernement américain a bafoué la souveraineté nationale d’un grand nombre de pays en menant des guerres d’agression en violation du droit international dans le but de garantir sa domination en tant que puissance mondiale.

Il ne fait pas de doute que la puissance impérialiste la plus agressive et qui ne cesse de violer les lois internationales en commettant des actes criminels est Washington. Il poursuit son objectif d’hégémonie mondiale en étroite collaboration avec ses alliés européens. Alors que par le passé Die Linke réagissait à l’agression impérialiste par des discours et appels pacifistes, le parti a, à présent, décidé de pleinement soutenir cette politique.

Cette évolution pourrait en surprendre plus d’un, mais elle a de profondes causes objectives et historiques. L’actuelle crise en Ukraine et les menaces de guerre contre la Russie sont la conséquence directe de la dissolution de l’Union soviétique en 1991 et de la restauration de l’exploitation capitaliste en Europe de l’Est.

Immédiatement après la dissolution de l’Union soviétique, les gouvernements de Washington et de Bonn avaient entrepris la destruction de la Yougoslavie en la découpant selon ses différentes composantes ethniques. Ce fait s’inscrivait dans une stratégie consistant à étendre leur influence sur les pays de l’ancien bloc de l’Est et les anciennes républiques soviétiques. Au milieu des années 1990, les Etats-Unis et l’Allemagne avaient mené des guerres en Bosnie et en Croatie, et bombardé en 1999 la Serbie pendant 78 jours pour séparer le Kosovo de la Serbie.

Les anciens Etats du Pacte de Varsovie, la Pologne, la République tchèque, la Hongrie, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie, l’Albanie et la Croatie, ainsi que les anciennes républiques soviétiques de Lettonie, Lituanie et d’Estonie furent intégrées l’une après l’autre à l’OTAN, malgré la promesse du contraire faite en 1990 par le secrétaire d’Etat américain de ne pas avancer « d’un pas » sur le territoire de l’ancienne Union soviétique.

Avec l’installation d’un régime fantoche pro-occidental à Kiev, l’étau se resserre de plus en plus sur la Russie. Les objectifs de l’impérialisme visent à imposer un changement de régime à Moscou et à porter au pouvoir des politiciens pro-occidentaux comme Mikhaïl Khodorkovsky.

Ainsi les ressources énergétiques russes tout comme les marchés de cet immense pays qui compte 150 millions d’habitants vont pouvoir passer sous le contrôle de l’Occident. Comme en Ukraine, ceci sera lié à un nouvel assaut contre le niveau de vie et les conditions sociales de la classe ouvrière.

Les cadres du parti Die linke ont en grande partie été recrutés au sein du parti d’Etat stalinien de l’ancienne République démocratique allemande (RDA d’Allemagne de l’Est) et de son successeur, le Parti du socialisme démocratique, PDS). Ces partis avaient soutenu la restauration des relations de marché capitaliste en Allemagne de l’Est, en Europe de l’Est et en Union soviétique.

Durant les mois décisifs de la transition, le PDS avait joué un rôle clé en organisant le transfert de la propriété d’Etat de l’Allemagne de l’Est vers les banques et les grands groupes d’affaires de l’Allemagne de l’Ouest. Ainsi le prédécesseur de Die Linke avait résolument défendu le capitalisme et cette orientation de classe suit une logique inévitable.

Le conflit relatif à l’Ukraine marque un tournant dans la politique mondiale. Les puissances impérialistes, dont l’Allemagne, sont en train de coopérer avec des fascistes en prenant le risque de déclencher une guerre nucléaire pour imposer leurs intérêts. Face à ce développement, Die Linke a laissé tomber son discours pacifiste pour se positionner ouvertement dans le camp de la politique impérialiste.

Le virage à droite du parti Die Linke ne s’est pas fait sans provoquer de conflits internes. Une fraction du parti rassemblée autour du journal Junge Welt est proche du gouvernement russe. Elle a réagi avec colère aux actions des Etats-Unis et de l’UE. Mais, il n’y a rien de progressiste dans la réaction de ce groupe.

Le gouvernement russe qu’il défend a réagi à la crise en attisant le chauvinisme russe. Il représente les intérêts d’oligarques criminels et il est profondément hostile à la classe ouvrière.

Il convient de signaler que la numéro 2 du parti, Sahra Wagenknecht, qui aime à se décrire elle-même comme la dirigeante de l’aile gauche du parti, n’a pas pris position contre le communiqué de la direction dont elle fait partie. Au lieu de cela, elle a accordé une interview à la chaîne de télévision N-TV, en montrant un accord d'ensemble avec la déclaration officielle du parti, mais en mettant l’accent sur la nécessité de pourparlers avec la Russie et une plus grande reconnaissance des intérêts russes.

Elle a dit que l'Allemagne devait revenir à « la politique étrangère pratiquée par Willy Brandt [chancelier social-démocrate des années 1970] et Hans-Dietrich Genscher [membre du Parti libéral-démocrate allemand (FDP) et ministre des Affaires étrangères de nombreuses années durant], « au lieu de suivre la ligne des Etats-Unis qui mène à la confrontation. »

Ces conflits internes au sein de Die Linke ne sont rien d’autre que les bruits de fond de sa trajectoire droitière.

(Article original paru le 21 mars 2014)