Suisse: Une initiative pour restreindre l’immigration est acceptée par votation

Par Marianne Arens
18 février 2014

Par une très faible majorité, les électeurs suisses ont appuyé l’initiative des droitistes de l’Union démocratique du centre (UDC) «contre l’immigration de masse» le 9 février dernier. L’électorat a voté 50,3 pour cent en faveur et 49,7 pour cent contre. Au final, moins de 20.000 votes séparaient les deux camps.

L’initiative confie au gouvernement la tâche de renégocier l’accord sur la libre circulation dans l’Union européenne (EU) d'ici trois ans. Jusqu’à maintenant, les citoyens de l’Union européenne avaient la permission d’entrer en Suisse sans autorisation spéciale s’ils avaient un emploi. À l’avenir, des restrictions vont s’appliquer et seront déterminées par le gouvernement national et les administrations régionales en collaboration avec les entreprises. De plus, l’initiative oblige les employeurs à donner un traitement préférentiel aux demandeurs d’emploi qui ont un passeport suisse.

L’accord sur la libre circulation fait partie d’un accord exhaustif de 1999 qui régule les relations entre la Suisse et l’Union européenne. Il comprend plusieurs autres sections, dont les standards commerciaux, la libre circulation des poids lourds, etc.

La «clause guillotine» s’applique au traité. Cela signifie que si une section est abandonnée, tout l’accord devient caduc. Conséquemment, l’abolition de la libre circulation remet en question toutes les relations entre la Suisse et l’Union européenne.

Le résultat du vote a pris bien des gens par surprise. Il y a seulement quelques semaines, tous les sondages prédisaient un «non». Lundi de la semaine dernière, la nouvelle a dominé les manchettes non seulement en Suisse, mais dans plusieurs pays européens.

L’initiative fut mise de l’avant par l’UDC, un parti populiste de droite. Même si son plus important chef, le riche industriel Christoph Blocher, n’a pas fait beaucoup d’apparitions publiques, il a financé en grande partie la campagne, donnant 3 millions de francs de sa propre poche.

Tous les autres partis, des libéraux-radicaux (PLR), proches de la grande entreprise, jusqu’aux démocrates-chrétiens (PDC), aux Verts et aux sociaux-démocrates, ont fait la promotion du «non». Les organisations d’employeurs et les syndicats ont pris la même position.

Mais les arguments de ceux en faveur de l'initiative et de ceux qui étaient contre étaient peu différents. Tandis que les partisans de l'initiative blâmaient les immigrants pour tous les problèmes sociaux, les opposants argumentaient du point de vue des intérêts des entreprises suisses, qui sont dépendantes de l'immigration de main-d'œuvre bon marché. Aucun parti n'a défendu la liberté de choisir son lieu de travail et de vie comme un droit démocratique fondamental lié à la défense de tous les droits sociaux et politiques de la classe ouvrière.

La ministre de la Justice sociale-démocrate, Simonetta Sommaruga, a expliqué que le système de santé suisse ainsi que les secteurs de l'agriculture et de la construction ne peuvent fonctionner sans main-d'œuvre immigrante.

Le lobby d’entreprises, economiesuisse, ainsi que l’association des employeurs de St-Gall ont défendu l’idée que l’acceptation de l’initiative pourrait avoir un sévère impact économique. Ils ont dit que le manque de travailleurs qualifiés était déjà un problème pour les petites et moyennes entreprises.

Dans ces conditions, l’UDC a été en mesure de manipuler les tensions sociales grandissantes, le malaise face à l’UE et l’anxiété accrue devant la pauvreté et le chômage qui grimpent et de canaliser tout cela dans une voie réactionnaire, anti-immigrés. L’initiative fut plus populaire dans les zones rurales où il y a peu d’immigrants.

De manière générale, il y a eu une différence visible dans les votes entre les communautés urbaines et rurales. Dans le canton de Zurich, les zones plus riches près du lac ont voté contre l’initiative, tandis que les zones rurales ont voté en faveur. À Zurich même, particulièrement dans les zones ouvrières, elle fut fortement opposée. Dans 4 districts électoraux sur 5, seulement 21 pour cent ont voté en faveur de l’initiative. Au total, 52,7 pour cent de ceux qui ont voté dans le canton de Zurich ont dit «non».

Il y a aussi eu un clivage parmi les zones linguistiques, entre les cantons germanophones et francophones. Dans les cantons francophones de Genève, Vaud et Neuchâtel, l’initiative a été rejetée par près de 61 pour cent des votants. Dans les cantons de Fribourg et du Jura, elle fut rejetée à bien plus de 50 pour cent.

Le plus fort appui à l’initiative est venu du canton du Tessin, où plus de 60.000 travailleurs provenant de l’Italie traversent chaque jour la frontière dans les deux sens.

Le taux de participation s’est élevé à 56 pour cent, le plus haut taux pour une votation depuis des années.

Même si la Suisse est l'un des pays les plus riches du monde en termes de PIB, cette richesse est très inégalement répartie. Pour le salarié moyen, le coût de la vie est extrêmement élevé. Les travailleurs immigrants sont délibérément embauchés pour abaisser les salaires et le gouvernement et les associations d’entreprises cherchent à démanteler les retraites, la sécurité sociale et l’assurance-maladie qui ont toutes été décrites par les médias comment étant trop chères et trop bureaucratisées.

Quelque temps avant la votation, le St. Galler Tagblatt écrivait: «La Suisse a maintenu un système de santé et social outrageusement cher qui est dans un état épouvantable, mal équipé, avec des gens incompétents au pouvoir qui sont totalement à la mauvaise place.» Cette «étable» doit finalement être «vidée et rationalisée».

L’augmentation de la pauvreté ressort encore plus si on la compare aux richesses grandissantes des millionnaires privilégiés. En Suisse, plus d’un million de personnes sont à risque de pauvreté et près de 600,000 sont jugées pauvres. À l’autre bout de l’échelle sociale, dans un pays qui compte 8 millions d’habitants, 395,000 ménages ont une fortune privée de plus d’un million de dollars américains.

La Suisse est en cinquième place mondialement et seulement deuxième en Europe, après la Grande-Bretagne, quant au nombre de millionnaires, d'après la liste des conseillers en finance de Boston Consulting de mai 2013. Depuis 2012, le pourcentage de millionnaires en Suisse est le deuxième plus haut, derrière le Qatar; 116 ménages sur 1000 possèdent une fortune de plus de 1 million.

Christoph Blocher, celui qui est à l'origine de l'initiative, est un membre de ce club de super riches. Avec une fortune estimée entre 2 et 3 milliards de francs, il figure parmi les 50 personnes plus riches du pays.

Le PLR, proche de la grande entreprise, a demandé, tout de suite après le référendum «une réforme économique exhaustive pour contrer la menace d'isolement de la Suisse, dans le but de renforcer notre compétitivité mondiale». Même si le PLR s'est opposé à l'initiative, il affirme que Blocher devrait mener les négociations avec l'Union européenne.

Dans les capitales européennes, l'opposition grandissante face à l'UE reflétée dans le référendum a sonné l'alarme. Le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung a écrit que la décision suisse pourrait servir de modèle contre l'Union: «Les Suisses ont ouvert une boîte de Pandore qui pourrait servir les intérêts des autres qui s'opposent à la libre circulation.»

Dans certains pays, il est attendu que des opposants de droite à l'Union européenne soient fortement renforcés lors des élections européennes qui se tiendront en mai, comme le Front national en France ou le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni en Grande-Bretagne. Mais les gouvernements ont ouvert la voie à ces partis en alimentant le chauvinisme anti-immigrés, particulièrement contre ceux en provenance de la Roumanie et de la Bulgarie.

Ces forces de droite peuvent seulement être combattues par un parti qui s'oppose à l'Union européenne par la gauche et cherche à unir les travailleurs de tous les pays européens sur la base d'un programme socialiste. Ce sont uniquement les sections du Comité international de la Quatrième Internationale, le Partei für Soziale Gleichheit (Allemagne) et le Socialist Equality Party (Grande-Bretagne), qui font campagne dans les élections européennes pour une telle perspective.

(Article original paru le 11 février 2014)