Edward Snowden et la pseudo-gauche européenne

Par Robert Stevens
17 février 2014

Le Parlement européen cette semaine a supprimé un amendement qui demandait que le lanceur d'alerte de la NSA Edward Snowden bénéficie de l'asile en Europe et qui s'opposait aux « poursuites, extradition ou déportation par des tiers. » Cette action souligne le fait qu'il n'existe aucun soutien au sein de l'élite dirigeante internationale pour la défense des droits démocratiques.

Le mercredi 12 février, la commission des libertés civiles du Parlement européen a approuvé un projet de rapport de 60 pages sur la surveillance de masse duquel le nom de Snowden a été épurgé. Pourtant, ce n'est que grâce aux efforts héroïques de Snowden que le monde a pris conscience des opérations d'espionnage de masse contre des centaines de millions de gens en Europe aux États-Unis et dans le reste du monde menées par la NSA, par le Governement Communications Headquarters (GCHQ) britannique, et par les services secrets des autres grandes puissances.

Ce rapport avait été commandité l'année dernière en plein milieu d'une vague de dénonciations hypocrites de la part des gouvernements américain et européens sur les révélations fournies par Snowden. La seule inquiétude de l'élite politique européenne ne tenait pas aux sombres implications que la surveillance de masse a pour les droits démocratiques, mais au fait que les États-Unis cherchaient à obtenir un avantage politique et commercial, ce qui empiétait sur les intérêts géopolitiques des principales puissances européennes.

Les gouvernements européens sont absolument unis pour maintenir cette vaste opération de surveillance qui vise à contrôler toutes les activités des gens dans le monde entier, y compris plus de 700 millions d'Européens.

Le projet de rapport au Parlement européen rédigé par le travailliste britannique Claude Moraes ne demande pas la fin de la surveillance d'Etat, mais seulement sa « réforme ». Il affirme qu'il est « vital que la coopération transatlantique dans le contre-terrorisme continue, » ajoutant que le Parlement européen « est prêt à s'engager activement dans un dialogue avec son homologue américain. »

Bref, l'Union européenne et les gouvernements qui la constituent veulent accéder aux informations rassemblées par les États-Unis ainsi qu'une assurance que la NSA observera un certain décorum politique quant à l'espionnage de gens aussi importants que la chancelière allemande Angela Merkel.

De plus, Snowden a révélé que la France et l'Allemagne ont des système similaires de surveillance de masse, qui ne différent du réseau d'espionnage du GCHQ britannique que par leur degré d'accès aux informations rassemblées par la NSA. La Grande-Bretagne, dans le cadre de l'alliance « cinq yeux » (États-Unis, Grande-Bretagne, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande) bénéficie d'un accès privilégié. L'Allemagne et la France veulent un accord du même genre pour compléter leurs propres opérations de surveillance.

Les États-Unis ont utilisé tous les moyens diplomatiques et politiques de leur arsenal pour refuser à Snowden ses droits démocratiques, insistant sur le fait que tout rapport du Parlement européen ne devait contenir aucune critique de l'espionnage américain. L'an dernier, le sénateur américain Chris Murphy (démocrate du Connecticut), qui préside la sous-commission chargée des affaires européennes de la commission du Sénat aux affaires étrangères, a fait remarquer à Bruxelles que la surveillance américaine était menée « largement en coordination avec les services de renseignements de vos pays. »

Les événements ont également réfuté les prétentions des divers partis du groupe parlementaire de la Gauche unitaire européenne-Gauche verte nordique qui se présentaient comme des opposants à l'espionnage d'Etat et des défenseurs de Snowden et des autres lanceurs d'alertes. Ce groupe rassemble des staliniens, des ex-socio-démocrates et des formations de la pseudo-gauche, par exemple Die Linke (Parti de gauche) d'Allemagne, le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon et le Parti communiste français, Syriza en Grèce, le groupe espagnol Izquierda Unida (Gauche unie) dirigé par le Parti communiste espagnol, et Refondation communiste en Italie.

La présidente de ce groupe est Gabi Zimmer de Die Linke. Dans un communiqué de presse, Zimmer a déclaré que le groupe « accueille favorablement l'adoption de ce rapport [du Parlement européen] ». Parce qu'il « admet effectivement que cet espionnage et cette surveillance ont réellement eu lieu, au lieu de simplement les supposer. »

« Cependant, il est à regretter, » a-t-elle poursuivi, «qu' il n'y a eu aucune discussion sur les abus des lois anti-terroristes qui sont fondées sur de fausses estimations, rien sur la proposition d'un asile à Snowden, aucune demande de mettre fin au Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (TTIP), et aucune véritable révision de l'architecture générale de la sécurité aujourd'hui, avec le flou sur la distinction entre sécurité interne et externe, entre la police et les services de renseignements. »

Dans leur bouche, la persécution de Snowden, qui comprend des menaces de mort de la part des responsables des services de renseignements américains, n'est à peine plus qu'une réflexion après-coup ou une monnaie d'échange pour obtenir quelques promesses creuses de « réforme » de ces opérations d'espionnage totalitaires.

Dans la même veine, en octobre dernier, après les révélations de Snowden montrant que les dirigeants européens, dont Angela Merkel et le président français François Hollande, s'étaient fait espionner par les États-Unis, la vice-présidente du Parti de la gauche européenne, qui regroupe une partie des partis de ce groupe parlementaire, Maite Mola du Parti communiste espagnol, s'était exprimé en défense des intérêts de l'élite européenne. Elle avait déclaré, « il est temps que l'Europe, avec une voix unique, claire et forte, demande que les États-Unis assument leur responsabilité dans l'espionnage de millions de citoyens européens et de chefs d'états et présidents de l'UE. Il est également temps de repenser les traités commerciaux, militaires et policiers, y compris l'OTAN, avec un pays qui a espionné 35 dirigeants mondiaux. »

Zimmer et Mola parlent comme les politiciens bourgeois, pour lesquels le sort de Snowden n'a aucune importance.

Les réserves exprimées dans leur accueil favorable de ce rapport de l'UE ne sont que des échos des inquiétudes de certaines sections de l'élite dirigeante européenne – sur l'effet qu'aura le TTIP sur l'industrie européenne et sur le soutien à une approche plus ordonnée des opérations de surveillance et de police internes et extérieures. De cette manière, les organisations de la pseudo-gauche accordent une couverture politique aux partis ouvertement droities comme le Parti social-démocrate allemand, le Parti socialiste en France, et le Parti travailliste en Grande-Bretagne, dont les votes sont allés contre l'amendement qui demandait que les droits de Snowden soient protégés.

La complicité de la pseudo-gauche dans la persécution de Snowden va de pair avec son hostilité à toute campagne en défense du fondateur de WikiLeaks Julian Assange. Certaines des attaques les plus insidieuses contre Assange sont venues de leurs organisations, qui soutenaient son extradition vers la Suède sur la base d'allégations de viol fabriquées.

Le Socialist Workers Party Britannique a publié en août 2012 un article intitulé « Julian Assange doit répondre des accusations de viol, » en sachant parfaitement qu'en réalité aucune mise en examen n'a été déposée contre Assange et que l'extradition vers la Suède ne serait qu'un marche-pied pour le transférer aux États-Unis où il serait accusé d'espionnage pour avoir révélé les crimes de guerre américains.

Les groupes de la pseudo-gauche sont les avocats de la réaction et défendent les intérêts de l'impérialisme européen. Sur une longue période, ils ont été incorporés à la structure de l'Etat capitaliste avec lequel ils ont des connections politiques et personnelles innombrables. Christine Buchholz, membre dirigeante de Die Linke et du groupe Marx 21, représente ce parti à la commission du Parlement allemand sur la défense.

La classe ouvrière est la seule force sociale et politique qui puisse faire avancer une défense des droits démocratiques.

Il faut une opposition de masse aux menaces de la part de figures de l'establishment politique et des services de renseignements américains visant la vie de Snowden et à leurs tentatives continuelles d'aboutir à ce qu'Assange soit emprisonné. Pour cela, il faut un mouvement qui fasse le lien entre la défense des droits démocratiques et l'opposition socialiste au système capitaliste, car c'est lui qui donne naissance aux dictatures policières en même temps qu'il détruit les conditions de vie de milliards de gens sur toute la planète.

(Article original paru le 15 février 2014)