Lors d’un congrès, le parti allemand Die Linke défend l’Union européenne

Par Johannes Stern
20 février 2014

Lors de son congrès tenu à Hambourg le week-end dernier, le parti Die Linke [La Gauche – l’homologue allemand du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon] a envoyé un message clair à l’élite dirigeante allemande et européenne. Le parti a accordé un soutien résolu à l’Union européenne (UE) et signalé sa volonté de la défendre contre une opposition populaire de plus en plus grande.

La conférence a souligné le fait que l’ensemble des différentes factions et tendances existant au sein de Die Linke s’entendaient sur cette question. Les délégués ont approuvé un projet de programme qui ne laisse planer aucun doute quant à leur soutien à l’UE et ont choisi des candidats qui préconisent ouvertement une collaboration avec l’UE.

Suite à un vote de 76,5 pour cent des délégués, Gabi Zimmer, l’actuelle présidente du groupe parlementaire européen de la Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL) et ancienne présidente du PDS (Parti du socialisme démocratique, le successeur du parti d’Etat stalinien d’Allemagne de l’Est), a été élue candidate chef de file aux élections européennes. Les autres noms figurant sur la liste électorale sont : Thomas Händel, Cornelia Ernst et Helmut Scholz, tous membres de longue date du Parlement européen.

Dans son allocution, Zimmer s’est refusée à brosser un tableau sombre de l’Union européenne « avec qui plus personne ne veut plus rien avoir à faire. » Die Linke doit « lutter pour cette Union européenne, » parce que « la perte de confiance des citoyens à l’égard des institutions politiques de l’UE et de ses Etats-membres n’a jamais été aussi grande qu’actuellement. »

Le président de Die Linke, Gregor Gysi, a fait remarquer qu’en ce qui concernait la question de la défense de l’UE, toutes les factions de Die Linke étaient unies. Tous les conflits existant en amont du congrès ont été clarifiés, a-t-il dit. En réalité, il ne s’était pas agi d’un différend à propos d’un contenu, mais « plutôt de formulations malheureuses dont nous sommes venus à bout. »

Gysi faisait allusion au conflit concernant un paragraphe contenu dans l’introduction du projet de programme initial décrivant l’UE comme « néolibérale, militariste et une puissance largement antidémocratique. » La direction du parti avait tout d’abord supprimé la formulation avant de soumettre un remaniement complet de l’introduction juste avant la tenue de la conférence. Le texte qui fut adopté ne comportait aucune formulation critique de l’UE et réclamait au contraire une « évolution de l’Union européenne vers une véritable communauté de solidarité. » L’UE ayant « perdu de vue son objectif de création et de maintien de la paix, dont la paix sociale. »

Ces déclarations en disent long sur le caractère cynique et droitier de Die Linke. L’UE n’a pas « perdu de vue » les intérêts de la population mais leur est bien plutôt diamétralement opposée. L’UE est un instrument au moyen duquel la classe dirigeante est en train de démolir en Europe tous les droits démocratiques et sociaux acquis de haute lutte par la classe ouvrière. L’UE est synonyme de chômage de masse, de guerres néocoloniales et de la mort de milliers d’immigrants, qui se sont noyés en traversant la Méditerranée en tentant de se rendre en Europe.

Le programme pro-UE a également été soutenu par la soi-disant faction anti-UE du parti. La vice-présidente, Sarah Wagenknecht, a donné son plein appui au nouveau projet en faisant l’éloge de « l’équilibre de la liste des candidats. » Dans une interview parue lundi dans le quotidien Junge Welt, qui est proche de Die Linke, elle a déclaré n’avoir jamais envisagé l’abolition de l’euro. Les membres de l’exécutif, Wolfgang Gehrcke et Diether Dehm, qui avaient proposé le projet anti-UE, ont officiellement retiré le projet avant le vote.

L’attitude adoptée par les soi-disant critiques de l’UE, qui ont à tort été décrit comme étant la gauche du parti, montre que le projet de programme original n’avait rien à voir avec une opposition de principe contre l’UE. Ce projet ne faisait que refléter les craintes ressenties par une section du parti selon quoi un soutien ouvert de l’UE pourrait limiter leur capacité de contrôle de l’opposition populaire grandissante.

Les discours prononcés par les membres influents du parti ont clairement montré que Die Linke soutenait l’UE plutôt en raison et non pas en dépit de sa politique antidémocratique, antisociale et militariste. A l’instar de tous les autres partis siégeant au parlement allemand, Die Linke défend les intérêts de l’impérialisme allemand qui utilise l’UE afin de poursuivre ses intérêts économiques et géopolitiques.

Gysi a exigé que « L’idée originale de l’intégration européenne en tant qu’idée de gauche et humaniste doit, en dépit de toutes critiques, être défendue contre ses faux amis. Cette tâche nous incombe aussi. L’Europe inclut cependant aussi l’Europe de l’Est, y compris la Russie. Nous voulons toute l’Europe. »

Il a prévenu, dans le même temps, que l’effondrement de l’euro correspondrait à un retour en arrière pour l’intégration européenne ce que « précisément nous ne voulons pas. » La réintroduction des monnaies nationales faciliterait la spéculation en « accélérant fortement l’effondrement social, » et « l’économie d’exportation de l’Allemagne devrait s’attendre à rencontrer de graves difficultés. C’est pourquoi, je vous dis : non, nous devons aussi sauver l’euro. »

A sa manière généralement révoltante et cynique, il a clairement fait comprendre que Die Linke préconiserait également des méthodes militaires pour défendre les intérêts allemands et européens. « Je suis tout à fait partant pour des suggestions inhabituelles. Un jour, quelqu’un m’a dit : que pensez-vous d’une petite armée communautaire pour protéger l’UE, si toutes les forces nationales et toutes les armes nucléaires étaient éliminées ? Cela semble très bien. C’est quelque chose qui peut être discuté. »

La présidente du parti Katja Kipping est allée encore plus loin. Elle a soutenu la nouvelle ministre de la Défense, Ursula von der Leyen, qui plaide en faveur d’un retour du militarisme allemand en Afrique et dans d’autres régions.

Au moment où von der Leyen était la première femme nommée ministre de la Défense en Allemagne, « il y avait eu une vague de critiques à laquelle nous n’avions pas participé pour des raisons pertinentes », a précisé Kipping. « Il ne faut pas avoir fait son service militaire pour faire du bon travail à ce poste. Ceci s’applique aussi à une femme. Et je dois admettre que l’idée que les généraux militaristes masculins ont actuellement comme commandant en chef une femme m’a fait sourire. »

Les déclarations de Kipping révèlent le caractère réactionnaire de la politique identitaire qu’appliquent Die Linke et ses partisans pseudo-gauches. Die Linke invoque le fait que, pour la première fois, c’est une femme qui dirige le ministère de la Défense pour soutenir le militarisme allemand. Comme si ceci faisait la moindre différence pour des millions de travailleurs en Allemagne et internationalement qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme qui organise le retour de l’impérialisme allemand sur la scène mondiale.

La conférence européenne du parti marque, de la part de Die Linke, un nouveau virement brutal vers la droite. Dans la situation politique et sociale explosive qui règne en Allemagne et en Europe, Die Linke s’apprête à assumer des responsabilités gouvernementales et à intensifier l’impopulaire politique de guerre et d’austérité de la bourgeoisie. Dans le passé, le soutien inconditionnel à l’UE et la promotion d’interventions miliaires à l’étranger de l’armée allemande avaient représenté des obstacles à la participation de Die linke à une coalition sur le plan fédéral. Die Linke a fait disparaître presque toutes ses critiques et s’attire les éloges de l’élite dirigeante.

Zeit-Online, a décrit le congrès du parti comme un « pas en direction d’une participation gouvernementale. » Dans le journal Leipziger Volkszeitung, le vice-président du Parti social-démocrate (SPD), Ralf Stegner, s’est prononcé en faveur de la « tenue de discussions régulières au niveau des dirigeants » avec Die linke. Le SPD devrait mener la campagne électorale de 2017 dans l’optique que « Merkel doit partir. » Die Linke peut être un « partenaire potentiel, si on ne la colle pas dans la boite à ordures. » Des discussions avec des partenaires dignes de confiance, comme Gysi ou Dietmar Bartsch, devaient démarrer au plus vite, a-t-il ajouté.

(Article original paru le 19 février 2014)