Les fondements philosophiques et politiques de la falsification historique

Réunion réussie de l’EJIES à l’université Humboldt de Berlin

Par nos correspondants
13 février 2014

Une centaine de personnes étaient présentes à la réunion organisée samedi à l’université Humboldt (HU) de Berlin par les Etudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale (EJIES) et qui portait essentiellement sur les fondements philosophiques et politiques de la falsification historique.

La réunion a été motivée par une invitation adressée à Robert Service par Jörg Baberowski du Département d’histoire d’Europe orientale. L’historien britannique doit parler aujourd’hui, 12 février, à l’occasion d’un colloque organisé sur le thème : « Trotsky : les problèmes d’une biographie. »

Dans son introduction à la réunion, Sven Heymann, du groupe de l’EJIES à l’HU a mis l’accent sur la signification de l’invitation. « En tant qu’historien, Service a été complètement discrédité après que sa biographie de Léon Trotsky a été dénoncée par le monde académique comme étant totalement non scientifique », a-t-il dit. Et maintenant, Service qui n’a jamais contesté les accusations portées contre son livre doit s’exprimer dans le cadre d’un colloque scientifique organisé à l’université Humboldt.

« Ce ne serait pas seulement une grave erreur intellectuelle que d’ignorer cette invitation mais aussi une erreur politique, voire morale, » a-t-il poursuivi. « Un mensonge ne peut pas simplement être ignoré comme si c’était quelque chose d’inoffensif. Et il ne peut en aucun cas être ignoré s’il s’agit des questions historiques fondamentales du 20ème siècle. »

Sven Heymann parle devant l’auditoire

« Les mensonges relatifs à la politique et à l’histoire », a prévenu Heymanns « ont des implications considérables. ». Il a rappelé l’éclatement de la Première Guerre mondiale il y a 100 ans et de la Seconde Guerre mondiale il y a 75 ans. Actuellement, les grandes puissances sont en train de s’orienter vers une nouvelle guerre et le système capitaliste se trouve depuis ces cinq dernières années et demie dans sa pire crise depuis les années 1930. Des millions de personnes, en premier lieu des jeunes, sont à la recherche d’une issue, d’une nouvelle perspective notamment grâce à l’alternative mise en avant par Léon Trotsky, a-t-il dit. « Dans cette situation, Robert Service est courtisé pour le livre qu’il a écrit et qui, comme il a été prouvé, vise à totalement discréditer Trotsky et ses idées, coûte que coûte, peu importe ce qu’il en coûtera à la réputation de l’auteur. »

Il ne disait pas seulement ceci en tant que trotskyste mais en tant qu’étudiant en histoire a expliqué Heymanns. Il est possible d’avoir des points de vue divergents sur l’œuvre de Trotsky. « Mais il faut approcher l’objet d’une enquête avec le sérieux et le soin requis ainsi qu’avec une méthode scientifique. Les outils de l’historien sont l’accès aux archives et l’évaluation des sources mais pas la falsification, les mensonges et le maniement de stéréotypes antisémites.

Que quelqu’un comme Service qui se sert de falsifications et de calomnies ait été invité à une université réputée comme la HU soulève des questions inquiétantes, a conclu Heymanns. « Les étudiants de cette université ne sont pas seulement confrontés à des réductions de coûts et de budget mais aussi une offensive intellectuelle. Son but est de barrer la voie à un débat scientifique sur les questions fondamentales du 20ème siècle et qui seules peuvent apporter la clé à la compréhension de la situation actuelle. »

Dans sa contribution, Wolfgang Weber, de la direction du Parti de l’Egalité sociale (Partei für Soziale Gleichheit, PSG), a présenté des renseignements détaillés relatifs au contexte de l’invitation faite à Robert Service.

Ceux qui, après l’effondrement de l’Union soviétique et de l’ouverture des archives, avaient escompté un nouvel épanouissement de la science historique qui éliminerait les mensonges staliniens concernant Léon Trotsky ont été déçus, a-t-il dit. Dès 1992 était apparue en Russie, une biographie sur Trotsky rédigée par un vétéran stalinien, l’historien Dmitri Volkogonov et qui a renforcé les vieux mensonges. Dix ans plus tard, trois historiens britanniques, Ian Thatcher, Geoffrey Swain et Robert Service, publiaient à brève échéance leurs propres biographies de Trotsky.

David North, le rédacteur en chef du World Socialist Web Site, entreprit une critique fondamentale de l’ensemble des trois livres en les caractérisant de « biographies préventives » qui ressuscitaient les vieux mensonges. Ce faisant, Robert Service s’était démarqué pour son manque de scrupules, comme Weber l’a prouvé à l’aide de nombreux exemples.

La critique des trois biographies faite par North est parue dans un livre intitulé Défense de Léon Trotsky, publié en 2010. Service a tout d’abord cru pouvoir ignorer la critique, a dit Weber, mais, des développements sont survenus auxquels il ne s’attendait pas.

La plus vieille et la plus prestigieuse revue d’histoire, The American Historical Review, avait confié à Bertrand Patenaude de l’université de Stanford, la tâche de fournir une revue des deux livres, celui de North et celui de Service. Pour Service, le résultat fut catastrophique. Patenaude confirma pleinement la critique de North en concluant, « North qualifie la biographie de Service de ‘travail bâclé’. Des mots forts mais entièrement justifiés. Les Presses de l’Université d’Harvard ont apposé leur marque sur un livre qui ne répond pas aux critères élémentaires d’un travail d’historien. »

Puis, quatorze historiens signèrent en Europe une lettre adressée à la maison d’édition Suhrkamp lui déconseillant fortement de publier le travail bâclé de Service.

« Chacun de ces historiens détient ses propres opinions politiques et qui sont plus ou moins éloignées de celle de Léon Trotsky, » a expliqué Weber. « Mais, ils s’accordaient tous sur une chose. La vérité historique doit être défendue en tant que principe fondamental de la recherche scientifique, indépendamment de toutes les divergences politiques. Il ne peut y avoir de compromis ou d’ambiguïté en cela. C’est précisément l’histoire de l’Allemagne et le national-socialisme qui illustrent cela : cela commence par des mensonges et finit par le meurtre de masse et la barbarie. »

Suhrkamp a suspendu la publication du livre qui était presque terminé pour retarder son impression pendant un an, a précisé Weber. Mais, au bout d’un an de silence et de querelles internes, il a finalement été publié en juillet 2012, quasiment inchangé, avec toutes ses erreurs, ses falsifications et ses calomnies.

Avant cela, un total de 25 critiques parues dans des quotidiens, des émissions de radio et sur des blogs internet étaient apparues dans les pays de langue allemande. Les critiques avaient dans leur écrasante majorité fort sévères à l’égard de Service. Les exceptions furent celles des commentaires publiés par Ulrich Schmidt dans le journal Neue Zürcher Zeitung, de Lorenz Jäger dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung et de Stefan Scheil dans le journal d’extrême-droite, Junge Freiheit. Pour des raisons politiques, ils avaient encouragé Suhrkamp à publier le livre.

Puis, en été 2013, le professeur Jörg Baberowski rencontra Robert Service à l’atelier d’été de la Hoover Institution à l’université de Stanford. Cette Institution a été fondée peu de temps après la Révolution d’Octobre en tant que groupe de réflexion bien outillé pour l’idéologie, la politique et la stratégie anti-communiste, a poursuivi Weber. Parmi ses adhérents se trouvent des politiciens droitiers tristement célèbres comme Ronald Reagan et Margaret Thatcher. C’est là, a suggéré Weber, que l’invitation de Service fut convenue.

Ulrich Rippert

Le dernier intervenant, Ulrich Rippert, le président du PSG, s’est concentré sur le contexte politique de l’invitation de Service. L’annonce du nouveau gouvernement fédéral que la période durant laquelle l’Allemagne avait été contrainte de s’abstenir de toute action militaire était finalement révolue, marquait un tournant historique, a déclaré Rippert. Elle ouvre la voie à un nouveau stade d’une politique étrangère impérialiste et agressive.

« La lutte contre l’inégalité sociale, la dictature et la guerre soulève forcément la question d’un programme socialiste et la perspective de Trotsky, qui a clairement montré que le conflit entre le stalinisme et le socialisme était insurmontable, y joue un rôle central, » a dit Rippert. « La diatribe de Service est une tentative d’empoisonner la source et d’étouffer l’intérêt grandissant manifesté pour les écrits de Trotsky. Ils préféreraient brûler les écrits de Trotsky et de tous les autres marxistes, comme ils l’avaient fait ici sur la place en face de l’HU durant l’autodafé de mai 1933. »

Rippert a ensuite évoqué son expérience personnelle. Il avait été confronté aux crimes du national-socialisme lors d’un séminaire syndical alors qu’il était un apprenti de 16 ans et il avait été choqué. Il a rapidement compris le lien entre le fascisme et le capitalisme. Mais ceci avait soulevé une autre question : « Pourquoi la classe ouvrière n’a-t-elle pas pu empêcher cette catastrophe ? »

« Et donc, nous avons étudié d’un peu plus près le mouvement ouvrier, » a-t-il dit. Il s’était opposé au stalinisme qui avait réprimé en 1953 le soulèvement des travailleurs en Allemagne de l’est, en 1956 la révolution hongroise et le Printemps de Prague en 1969. Mais, seuls les écrits de Trotsky avaient apporté de la clarté. « Nous avons étudié La Révolution trahie, et nous nous sommes plongés dans ses écrits sur l’Allemagne lorsqu’ils furent publiés en été 1971. Maintenant, on pouvait comprendre la situation en Allemagne clairement. Du fait de la politique réactionnaire pratiquée par les partis staliniens, la classe ouvrière n’avait pas été en mesure d’empêcher le fascisme. »

Rippert a conclu en lançant un appel aux étudiants et aux jeunes présents : « certains d’entre vous ont sûrement vu le film ‘Nos mères, nos pères.’ Maintenant, c’est vous qui êtes concernés. Vous êtes les futurs pères et mères qui devront répondre aux questions de la génération à venir et vous devez vous demander : ‘qu’est-ce que nous avons fait lorsque tout à commencé, lorsque des idéologues droitiers furent invités aux universités pour répandre des mensonges et des falsifications historiques ?’ »

Un débat animé fit suite aux principales contributions et se poursuivit dans le hall longtemps après la fin de la réunion. Pas une seule personne de l’auditoire n’a cherché à défendre Service ou Baberowski. Durant la discussion, il y eut un échange de points de vue vigoureux et instructif sur la manière dont les différentes formes de la pensée postmoderniste et poststructuraliste qui nie l’existence d’une vérité historique objective, avait préparé le terrain aux déformations qui sont contenues dans la biographie de Service.

(Article original paru le 12 février 2014)