L'EJIES de Berlin proteste contre la suppression d'une discussion démocratique à l'Université Humboldt par le professeur Jörg Baberowski

25 février 2014

La lettre publiée ci-dessous a été envoyée par l'Internationale étudiante pour l'égalité socialiste (EJIES) au conseil d'administration de l'Université Humboldt de Berlin.

Chers professeurs Jan-Hendrik Olbertz et Michael Seadle :

Le 12 février, le professeur Jörg Baberowski a utilisé des méthodes autoritaires pour empêcher la discussion lors d'un colloque organisé à l'Université Humboldt au sujet de la biographie de Trotsky par Robert Service. Son comportement met en question les droits démocratiques élémentaires et les libertés universitaires fondamentales à l'Université Humboldt.

L'EJIES de l'Université Humboldt en appelle au Conseil d'administration de l'Université pour qu'il sanctionne cet abus d'autorité du Professeur Jörg Baberowski.

Baberowski avait invité Service à un colloque du Département d'histoire d'Europe de l'Est auquel, d'après le site Web de la Faculté d'Histoire, « toutes les personnes intéressées sont les bienvenues. » Mais après la diffusion par le Parteï für Soziale Gleichheit (PSG – Parti de l'égalité socialiste) et l'EJIES de tracts mentionnant le fait que la biographie de Trotsky par Service était décrite par une revue spécialisée faisant autorité et des historiens à la réputation internationale comme « un travail bâclé, » Baberowski a répondu par des mesures qui sont normalement associées aux états policiers.

Baberowski (en veste verte) et son agent de sécurité interdisant à David North d'accéder au séminaire.

Pour empêcher toute question critique à Service, Baberowski a annulé le colloque au dernier moment. Aucune raison n'a été donnée pour cette action. De plus, ceux qui étaient venus au lieu annoncé officiellement ont été traités d'une manière tout-à-fait malhonnête. Le public n'a pas été averti que la réunion était déplacée vers un autre lieu. La nouvelle adresse n'a été révélée qu'à un petit nombre de collaborateurs et d'étudiants de Baberowski, dont aucun ne risquait de soulever une objection quelconque au travail bâclé de Service.

Cependant, une fois connue la nouvelle adresse de la réunion - une pièce du bâtiment principal de l'Université - plusieurs membres du public s'y sont rendus. Là, ils ont été confrontés à une scène extraordinaire.

Le professeur Baberowski se tenait à l'entrée de la salle de réunion, flanqué d'agents de sécurité. Chaque membre du public était interrogé par Baberowski, qui demandait à savoir qui il était et pourquoi il venait à cette réunion.

En violation flagrante de la liberté de parole et d'opinion, Baberowski a imposé des critères politiques pour déterminer qui serait autorisé à se rendre à une réunion annoncée publiquement et qui était organisée sur le site de l'Université. Toute personne que Baberowski soupçonnait d'avoir des divergences avec Service se voyait refuser l'entrée de cette salle de réunion de l'Université.

Parmi ceux qui se sont vu refuser l'entrée, il y avait David North, président du Socialist Equality Party américain. Un dirigeant du mouvement socialiste international depuis 40 ans, auteur de Défense de Léon Trotsky, un livre reconnu internationalement qui expose les erreurs et les falsifications de la biographie de Service. Quand North s'est identifié lui-même, Baberowski a crié de grossières insultes anti-communistes et menacé d'appeler la police.

Le Professeur Mario Kessler de l'Université de Potsdam, un historien internationalement reconnu, qui, avec 13 autres historiens, avait écrit une lettre ouverte protestant contre la publication de l'édition allemande de la biographie de Trotsky par Service, s'est également vu interdit d'entrée. Un certain nombre d'étudiants de l'Université Humboldt qui avaient assisté à une réunion de l'EJIES sur la biographie de Service se sont également vu refuser l'accès à la réunion.

Le comportement de Baberowski était une violation choquante des procédures démocratiques et de la tradition de discussion libre et ouverte des réunions publiques à l'université. Il n'y avait eu aucune menace que la réunion serait troublée.

Le PSG a publié ses objections à la biographie de Service, et lui a même envoyé une liste de questions pour faciliter la discussion. Dans deux lettres adressées à Baberowski, le PSG a donné l'assurance que « bien sûr, [il] respecter[a] le cadre du colloque. » De plus, les collaborateurs de Baberowski ont pu, eux, se rendre à la réunion de l'EJIES quatre jours plus tôt et y poser toutes leurs questions sans restriction.

Les mesures autoritaires de Baberowski visaient uniquement à empêcher les critiques de la biographie discréditée de Service. Une athmosphère d'intimidation prévalait au colloque, auquel seulement 30 participants avaient été admis. Il a eu lieu dans une salle aux allures de bunker, dont les portes étaient fermées de l'intérieur, avec plusieurs gardes de sécurité postés à l'extérieur. Lorsqu'en dépit de toutes ces précautions, une question critique a été posée, Baberowski a dit à celui qui la posait de se taire !

Le comportement de Baberowski était une atteinte aux droits démocratiques et violait toutes les normes de conduite appropriées dans une institution universitaire. La seule raison pour cette exclusion d'étudiants et d'historiens de sa réunion était le fait qu'ils critiquaient un livre !

Baberowski voulait s'assurer que le travail discrédité de Service ne serait pas remis en question, et dans ce but, il a lancé un assaut contre la libre expression à l'université. Avec son action, Baberowski a créé un précédent pour une censure politique.

Dans son livre le plus récent, Verbrannte Erde (Terre brûlée), Baberowski maintient que la source du régime brutal de Staline se trouve dans la psychologie de ce dictateur. Cependant, un examen du propre comportement de Baberowski donne un aperçu bien plus clair de la source de la violence politique. L'objectif de la dictature stalinienne était la suppression des idées qui remettaient ce régime en question. C'est une ambition que le Professeur Baberowski est bien placé pour comprendre. Quand il est mis au défi par des idées qu'il n'aime pas et auxquelles il ne peut pas répondre, Baberowski en vient à la censure, aux agents de sécurité et aux menaces d'appeler la police.

Un tract diffusé par l'EJIES parmi les étudiants posait la question : « Pourquoi le Professeur Baberowski a invité Robert Service à l'Université Humboldt ? » L'on peut maintenant répondre à cette question. Baberowski utilise sa position à l'université pour avancer les conceptions droitières de triste notoriété d'un Ernst Nolte, qui pendant trente ans a été associé à des écrits dont le but était de relativiser et diminuer l'importance des crimes nazis.

Le 10 février le magazine d'information Der Spiegel a publié un long article de Dirk Kurbjuwelt qui tente de réécrire l'histoire allemande. Baberowski, ardent défenseur des conceptions de Nolte, joue un rôle de premier plan dans cette campagne. Il est cité par Der Spiegel disant : « Hitler n'était pas un psychopathe, et il n'était pas vicieux. Il ne voulait pas que les gens parlent de l'extermination des juifs à sa table. »

Dans Der Spiegel, Baberowski défend explicitement Nolte. « Nolte a subi une injustice, » affirme-t-il à ce journal. « Historiquement, il avait raison. »

Mais de quelle manière Nolte avait-il ''raison'' ? peut-on se demander. Der Spiegel cite des déclarations de Nolte (qui a maintenant 91 ans) et que l'on trouve normalement dans les publications néo-nazies. Celui-ci affirme :

« Je suis de plus en plus convaincu que nous devrions attacher plus d’importance au rôle joué par les Polonais et les Britanniques que nous le faisons d'habitude. Hitler ne voulait pas mener une guerre pour le plaisir de mener une guerre, comme on le dit souvent. Il aurait préféré entrer dans une alliance anti-soviétique avec les Polonais. Ses revendications contre la Pologne n'étaient pas ''national-socialistes.'' Elles remontent plutôt aux jours de la République de Weimar. Si le gouvernement polonais avait envoyé un négociateur, comme le demandait Hitler, et avait accepté les demandes de ''Weimar'' de rendre Gdansk au Reich allemand et d'établir des couloirs d'accès extraterritoriaux par route et chemin de fer à travers le ''corridor'', Hitler n'aurait pas envahi la Pologne. »

Nolte accuse les Juifs d'être co-responsables d'Auschwitz parce que certains bolchéviques étaient juifs et donc avaient leurs ''propre part de responsabilité dans le goulag. » Der Spiegel dit sans ambages que de telles affirmations « ont été pendant longtemps un argument des antisémites. »

Nous vous laissons tirer vos propres conclusions politiques.

Le travail bâclé et affabulateur rentre dans ce cadre. Afin d'amoindrir la culpabilité des nazis, la Révolution d'octobre est dénoncée comme un acte criminel, et Trotsky, le plus important des marxistes opposés à Staline, est diabolisé.

Cette tentative d'établir une version fausse de l'histoire intervient à un moment critique de l'histoire allemande. De tels efforts devraient être vu dans le contexte des récentes déclarations du président Joachim Gauck et du ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier qui disent qu'il est temps de mettre fin à des décennies de retenue militaire en Allemagne. La résurrection du militarisme allemand exige une nouvelle interprétation de l'histoire qui minimise les crimes de l'époque nazie.

Une politique spécifique exige des moyens spécifiques. Le comportement de Baberowski le 12 février a montré qu'une telle révision de l'histoire ne peut être réalisée que par l'intimidation et la suppression de la dissidence.

L'attaque de Baberowski contre les droits démocratiques fondamentaux et les libertés académiques servent les intérêts de ceux qui veulent transformer l'Université Humboldt en un centre de propagande droitière et militariste. Il est bien connu que Baberowski a des liens étroits avec la Hoover Institution de l'Université de Stanford, qui est un centre universitaire de la politique de droite aux États-Unis.

Les étudiants n'ont aucun désir de voir l'Université Humboldt transformée en une sorte d'« Institution Hoover-sur-Spree. » Ils veulent que l'université reste un centre de discours scientifique et académique, et non un think tank de droite qui musèle toutes les opinions critiques.

Le Professeur Baberowski devrait être rappelé à l'ordre. Il est impermissible que les droits démocratiques et le libre débat démocratique soient traités avec mépris dans une université nommée d'après une des grandes figures des Lumières et située à quelques dizaines de mètres de la place où les nazis brûlaient des livres en 1933.

Sincères salutations,

Wolfgang Weber, pour l'EJIES

(Article original paru le 22 février 2014)