Comment le parti allemand Die Linke défend l’Union européenne

Par Peter Schwarz
15 février 2014

Le week-end prochain, lors du congrès du parti à Hambourg, Die Linke (La Gauche – homologue allemand du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon) adoptera son manifeste électoral pour les élections européennes. Bien que l’opposition populaire à l’Union européenne soit généralisée et continue de croître, le parti Die Linke ne demande qu'à se présenter en loyal défenseur de l’UE.

Cette question a suscité, en amont du congrès, une certaine polémique. Le préambule du projet initial du manifeste renfermait un passage décrivant l’UE comme une « puissance militariste néolibérale et en grande partie antidémocratique ». Lorsque les médias se sont intéressés à cette formulation en la citant comme preuve d’une attitude manifestement anti-UE de la part de Die Linke, le dirigeant du groupe parlementaire du parti, Gregor Gisy, s’en est démarqué et a promis que le congrès du parti y apporterait des modifications.

Samedi dernier, en prévision du congrès, la direction du parti a supprimé ce paragraphe du projet, à l’unanimité avec seulement une voix contre et cinq abstentions. Selon les articles de presse, la direction du parti tient à éviter tout débat de fond sur le caractère de l’UE durant le congrès.

« Nous disons un ‘oui’ clair et net à l’Europe en l’associant à une critique constructive de l’UE, » a dit la présidente du parti, Katja Kipping, et en expliquant la suppression du paragraphe. La vice-présidente, Sarah Wagenknecht qui, à l’origine, soutenait la formulation controversée, a entre-temps déclaré que le paragraphe était superflu.

Ce fait est symptomatique de Die Linke. La nature néolibérale, militariste et antidémocratique de l’UE est indéniable. Les responsables de Bruxelles qui n’ont aucune légitimité démocratique, dictent les programmes d’austérité à la Grèce et à d’autres pays, ce qui signifie une misère noire pour des millions de personnes. L’UE joue un rôle de premier plan dans les guerres impérialistes en Afrique et au Moyen-Orient.

Die Linke est néanmoins clairement en train de nier l’évidence et d'exprimer un soutien inconditionnel à l’UE. La « critique constructive » (Kipping) ne sert qu’à occulter cet état de fait.

L’ensemble des différentes factions du parti s’accordent là-dessus. Personne au sein de Die Linke ne rejette l’UE, ni ne réclame son abolition. La querelle interne au parti tourne autour de formulations, mais pas sur le contenu.

Alors qu’une faction demande un « changement » au sein de l’UE, une autre exige un « nouveau départ ». Ce qui les préoccupe tous c’est la manière de réprimer une opposition grandissante à l’UE. L’aile droite du parti craint qu’une critique trop sévère de l’UE ne réduise les chances de participation à un gouvernement. L’aile dite de « gauche » croit que le parti perdra toute son influence s’il ne se dissocie pas en parole de l’UE.

La conférence de la fédération régionale du parti en Hesse, qui s'est tenue à Francfort le 1er février, et qui a débattu du programme électoral européen le montre parfaitement. Des courants de pseudo-gauche comme Marx21, le SDS (Union des Etudiants socialistes allemands) et la Sozialistische Linke (Gauche socialiste) sont particulièrement bien représentés au sein de la fédération de Hesse. L’un des trois membres siégeant au Bundestag (parlement fédéral), Christine Buchholz, et l’un des six membres du parlement régional de Hesse, Janine Wissler, sont membres de Marx21.

La conférence a porté sur la construction d’un pont pour l’exécutif du parti en cherchant à concilier les différentes factions. Pour le préambule du manifeste électoral européen, elle a adopté une formulation alternative dans laquelle le passage contesté sur le caractère militariste et antidémocratique de l’UE a été amputé. Après quelques paragraphes critiques, la version rédigée en Hesse, tout comme celle de la direction nationale, appelle à réformer l’UE et accepte de ce fait son existence même.

Dans son introduction au projet proposé par le Land de Hesse, Janine Wissler dit que l’allégation selon laquelle Die Linke était hostile à l’Europe était une « mauvaise blague ». Cependant, pour le public, il est nécessaire de caractériser succinctement l’UE, a-t-elle dit. Elle a expliqué qu'il fallait voir clairement que la déception concernant l’UE était en train de renforcer l’extrême-droite.

La principale intervenante à Francfort était Gabi Zimmer, présidente du Groupe confédéral de la Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL) au parlement européen. Dans sa jeunesse, elle fut un membre du parti d’Etat stalinien en Allemagne de l’Est et, de 2000 à 2003, présidente du Parti du socialisme démocratique (PDS), prédécesseur de Die Linke. Elle a admis sans réserve son soutien pour l’UE. « Nous luttons pour cette Union européenne, » a-t-elle déclaré.

Zimmer a appelé à l’unité de la Gauche européenne et à la coopération avec les sociaux-démocrates et les Verts. Surtout s’il est question de l’Europe, il ne devrait pas y avoir de querelles internes qui affaiblissent la Gauche européenne parce que le travail au sein des organismes de l’UE est déjà suffisamment difficile, a-t-elle dit. Et puis, compte tenu que le GUE/NGL ne comprend guère plus de 35 députés issus de 14 pays, les candidats doivent être prêts à s’impliquer avec la gamme complète, y compris les Verts, les sociaux-démocrates et autres.

Les partis énumérés par Zimmer sont totalement engagés dans la politique communautaire d’austérité et de militarisme et, comme le Parti socialiste en France, sont en train de l’appliquer partout où ils sont au gouvernement. Même au sein du GUE/NGL, il y a des partis, tels le parti communiste chypriote AKEL et le Parti communiste français, qui ont longtemps été impliqués dans des gouvernements qui soutiennent inconditionnellement l’UE. L’appel de Zimmer à l’unité et à la coopération avec de tels partis réfute sa propre affirmation de vouloir « changer » l’UE.

Le principal candidat de la Gauche européenne aux élections européennes, le président de SYRIZA, Alexis Tsipras de Grèce, est lui aussi attaché à l’UE. Il s’est rendu plusieurs fois à Washington et à Berlin pour dire à ceux qui sont au pouvoir qu’ils n’ont rien à craindre de SYRIZA, au cas où le parti prendrait les rênes du gouvernement à Athènes.

A Francfort, de nombreux orateurs ont justifié le soutien à l’Union européenne en disant que le rejet de l’UE apporterait de l’eau au moulin de l’extrême-droite et des racistes. Défendre cette position c'est marcher sur la tête. Les partis d’extrême droite parviennent à tirer profit de l’opposition populaire grandissante à l’UE parce qu’ils ne se heurtent à aucune opposition de la soi-disant gauche. Le soutien pour l’UE de la part de Die Linke et de ses alliés européens apporte de l’eau au moulin des démagogues de droite.

La défense de l’UE par Die Linke n’est pas une coïncidence. Elle est fortement enracinée socialement. Dans un article précédent sur le sujet, le WSWS écrivait : « Le parti Die Linke ne défend pas l’UE parce qu’il aurait des illusions sur le fait qu'elle puisse être réformée, mais parce qu’il représente les mêmes intérêts sociaux que l’UE. » (Voir : « Allemagne: Le parti Die Linke défend l’Union européenne »)

Die Linke est né du parti d’Etat stalinien d’Allemagne de l’est et d’une aile de la social-démocratie d’Allemagne de l’ouest, et qui, l’un et l’autre, ont étouffé des décennies durant la lutte des classes au nom de la « paix sociale ». Die Linke représente les intérêts des couches riches qui gravitent autour des syndicats et de l’appareil d’Etat et qui considèrent une mobilisation de la classe ouvrière comme étant une menace sur leurs propres privilèges.

L’unique parti qui se présente aux élections européennes en Allemagne dans le but de mobiliser la classe ouvrière contre l’UE sur la base d’un programme socialiste est le Partei für Soziale Gleichheit (Parti de l’Egalité sociale, PSG), section allemande du Comité international de la Quatrième Internationale.

« Nous cherchons à mobiliser un mouvement politique et social de masse de la classe ouvrière européenne contre le grand patronat, ses partis et ses gouvernements, » dit la déclaration commune du PSG et du Socialist Equality Party (SEP) de Grande-Bretagne pour les élections européennes 2014. « Nous rejetons l’Union européenne et toutes ses institutions antidémocratiques, dont le parlement européen… Notre objectif est l'établissement des Etats unis socialistes d'Europe. Seules la formation de gouvernements ouvriers dans chaque pays et l'unification de l'Europe sur une base socialiste peuvent empêcher le déclin de l'Europe dans le nationalisme et la guerre et créer les conditions de l'utilisation et du développement de ses ressources extensives et de ses forces productives dans l'intérêt de la société dans son ensemble. » (Voir : « Contre l'Union européenne, pour les Etats-unis socialistes d'Europe ! . »)

(Article original paru le 13 février 2014)