Nouvelles révélations sur l'espionnage de l'Europe par la NSA

La presse et les politiciens allemands préviennent d'une rupture dans les relations américano-allemandes

Par Ulrich Rippert
1 novembre 2013

Les nouvelles révélations sur les activités de la National Security Agency et les conséquences de ses écoutes du téléphone portable de la chancelière allemande Angela Merkel ont dominé les médias allemands au début de la semaine. 

Sous le titre « le sinistre ami, » L'hebdomadaire allemand Der Spiegel a prévenu lundi du risque d'un « âge glaciaire » dans les relations américano-allemandes. Il a fait savoir que l'un des centres utilisés par les États-Unis pour leurs opérations d'espionnage est probablement l'imposante ambassade américaine récemment construite près de la Porte de Brandebourg, à quelques pas de la chancellerie et des principaux bâtiments du gouvernement allemand. Der Spiegel a suggéré qu'un centre d'écoute a été établi dans l'ambassade, qui a toute une forêt d'antennes sur son toit.

Les images infrarouges indiquent que d'énormes quantités d'énergie sont consommées dans le bâtiment, ce qui indique des activités d'espionnage. 

La surveillance systématique des principaux politiciens et hauts responsables allemands a commencé en 2002, quand le gouvernement social-démocrate (SPD-Verts) dirigé par le chancelier Gerhard Schröder (SPD) s'est prononcé contre la participation allemande à la guerre d'Irak en préparation. Au cours des années suivantes, la surveillance du gouvernement allemand a été systématiquement étendue. Outre la chancelière allemande, la NSA a surveillé au moins 34 autres dirigeants internationaux. 

Les opérations de surveillance de la NSA ne sont pas limitées aux politiciens, mais visent également les masses populaires de toute l'Europe. Il a été rapporté lors du week-end que les services secrets américains avaient passé en revue 60 millions d'appels téléphoniques en Espagne rien qu'en décembre dernier. D'après les actualités espagnoles, la NSA avait rassemblé de l'information sur les numéros de téléphone, les origines et la durée des appels, ainsi que leur contenu. 

Lundi, le ministère des affaires étrangères espagnol a officiellement convoqué l'ambassadeur américain pour l'informer du mécontentement du gouvernement espagnol et demander une explication.

Commentant le reportage de Der Spiegel, le chroniqueur Jakob Augstein a écrit : « la dure vérité est que l'omnipotence informatique a fait tourner la tête aux Américains. Est-ce que le pays dans sa situation actuelle est seulement capable de maintenir une alliance ? » 

Augstein est allé jusqu'à dire que les États-Unis « considèrent leur droit à la sécurité comme absolu et s'appliquant à toutes les situations – ils sont par conséquent devenu quelque peu autodestructeurs. » Il conclut qu'il n'y a aucun bénéfice imaginable qui pourrait compenser les dommages déjà faits par l'espionnage révélé récemment. 

Le journal conservateur Die Welt a déclaré que le gouvernement Obama était « plongé dans sa crise la plus dangereuse, » et le suisse Neue Zürcher Zeitung a indiqué que la colère des allemands à propos de l'espionnage américain était intense. L'« Obama-mania » qui avait prévalu dans certaines couches de la population européenne avait son élection en 2008 s'est évanouie. 

Les hauts responsables du gouvernement allemand et du parlement de tous les partis ont déclaré leur indignation dans des communiqués de presse. À la fin de la semaine dernière, la chancelière allemande Angela Merkel a sermonné l'administration américaine. « Espionner des amis n'est pas acceptable, » a-t-elle déclaré avant le sommet européen de Bruxelles, ajoutant, « nous avons besoin de confiance entre alliés et partenaires, et une telle confiance doit être restaurée. » 

Malgré les critiques et les demandes d'explications ou d'excuses adressées à Washington, le gouvernement allemand tente de limiter les dégâts. 

Lundi après-midi, il a été annoncé que le Parlement fédéral (Bundestag) organiserait une session spéciale pour discuter des activités d'écoutes de la NSA. La réunion est prévue cependant pour dans 3 semaines – le 18 novembre. Un porte-parole de l'union des deux partis conservateurs (Union chrétienne-démocrate – CDU ; et Union sociale-démocrate – CSU) a confirmé que le dirigeant de la CDU, Volker Kauder, et son homologue du SPD Frank-Walter Steinmeier, avaient donné leur accord à cette réunion. 

Les Verts et Die Linke ont tous deux bien accueilli cette décision, renouvelant leur appel à une enquête parlementaire sur les accusations d'espionnage. Cette proposition pourrait être mise au vote lors de la réunion de novembre. 

Dimanche soir, Kauder a déclaré à la chaîne de télévision ZDF que la CDU-CSU ne s'opposerait pas à une telle enquête parlementaire. « Si les deux petits partis d'opposition (Verts et Die Linke) veulent cette commission, nous l'autoriseront, » a-t-il dit. La veille, il avait catégoriquement rejeté les demandes pour une telle enquête. 

La CDU/CSU et le SPD, qui sont actuellement engagés dans des négociations pour un nouveau gouvernement de coalition, ont apparemment conclu que la crise politique est si profonde et a des conséquences si importantes que la coopération entre tous les partis est vitale. 

Les trois semaines qui précédent la session parlementaire prévue sur le sujet seront mises à profit pour désamorcer la crise autant que possible. La chancelière a saisi chaque opportunité pour signaler au gouvernement Obama qu'elle était très inquiète de « la perturbation des relations transatlantiques » et pour assurer de son engagement à continuer et renforcer cette relation. 

Tout en répétant sa colère contre les écoutes de la NSA, Merkel a rejeté les appels à des mesures concrètes contre les États-Unis, notamment une fin des négociations actuelles pour un accord de libre-échange entre l'Europe et les États-Unis. 

Le porte-parole du gouvernement Steffen Seibert a déclaré que les intérêts allemands dans un accord de libre-échange restaient intacts. Il répondait aux demandes de certaines sections du SPD, des Verts et du Parti de gauche (Die Linke), ainsi que de certaines voix au sein de la CSU, pour suspendre les négociations jusqu'à ce que les allégations contre les États-Unis reçoivent une réponse. 

Néanmoins, la tentative de conciliation de Merkel ne peut cacher le fait qu'une rupture profonde dans les relations internationales a eu lieu, avec des conséquences profondes qui n'émergent que progressivement. 

Pendant des décennies, les services de renseignement allemands ont travaillé en étroite collaboration avec leurs homologues américains. Les gouvernements des deux côtés de l'Atlantique veulent renforcer leur appareil policier afin de réprimer leurs populations respectives. C'est ce qu'il y a derrière l'hostilité de Washington et Berlin aux révélations faites par Edward Snowden. 

La révélation de la nature criminelle des activités des services secrets américains est une gêne pour les partenaires allemands des agences de renseignements américaines. Une discussion a déjà commencé dans la presse et les cercles politiques en ce qui concerne les besoins de renforcer les services de renseignements allemands pour les autoriser à mener des opérations d'espionnage chez eux et à l'étranger avec une plus grande indépendance vis-à-vis des États-Unis. 

Écrivant à la fin de la semaine dernière dans le Financial Times, l'éditeur de Die Zeit, Josef Joffe, membre de la Hoover Institution de l'Université de Stanford et proche allié des États-Unis a demandé aux gouvernements de Berlin et de toute l'Europe d'« arrêter de se plaindre. » Il vaut mieux, a écrit Joffe, « se rappeler les règles : un bon contre-espionnage est plus efficace que de faire la tête ; la meilleure défense c'est l'attaque – si vous, mes bons amis, m'espionnez, je vous espionne ; et le plus important – ne pas se faire prendre. » 

Joffe s'est plaint de l'obsolescence du système de communications allemand et est allé jusqu'à évoquer les fameux services secrets des nazis comme modèle. « Berlin a encore beaucoup de chemin à faire pour arriver au niveau de l'âge d'or de l'Abwehr pendant la seconde guerre mondiale, » a-t-il conclu. 

(Article original paru le 29 octobre 2013)