Recrudescence des manifestations à l'annonce d'un bilan probable de 400 morts dans la catastrophe de Lampedusa

Par Robert Stevens
10 octobre 2013

Six jours après qu'un navire transportant 500 migrants d'Afrique s'est échoué au large des côtes de l'île de Lampedusa au Sud de l'Italie, la mort de 250 d'entre eux a été confirmée. La plupart des gens à bord venaient d'Érythrée et de Somalie.

Avec seulement 155 survivants, on s'attend à ce que le bilan final de cette tragédie approche les 400 morts. C'est le nombre le plus élevé de migrants jamais tués en Méditerranée en tentant de rejoindre l'Europe. Le nombre de morts va dépasser celui du désastre de 1996 dans lequel 283 décès avaient été enregistrés, également au large de l'Italie.

Le bateau a coulé lorsque le feu a pris à bord, apparemment causé par le capitaine qui tentait de se servir d'une couverture pour envoyer un signal de détresse après une panne du moteur. Le feu se propageant, une grande partie des personnes à bord se sont ruées du même côté, ce qui a fait chavirer le navire. Cela s'est produit à seulement un kilomètre des côtes.

Lundi soir, des plongeurs des gardes-côtes ont libéré 38 corps supplémentaires de la coque du navire. Décrivant des scènes déchirantes, un plongeur a dit qu'ils avaient « défait un mur composé de personnes, » ajoutant que les corps étaient « tellement entremêlés » qu'ils étaient difficiles à extraire.

La police a indiqué que les plongeurs ont maintenant récupéré tous les corps qui avaient coulé et qui se trouvaient autour du navire ou sur sa coque, mais qu'il en reste encore beaucoup à l'intérieur du navire ou qui sont introuvables.

Le plongeur de la police Riccardo Nobile a déclaré, « Nous en avons trouvé certains dont les bras étaient tendus en avant. On essaie de ne pas trop penser à ce genre de choses, sinon la tâche devient trop difficile. »

18 autres corps ont été récupérés mardi.

La mort de centaines de migrants a entraîné des manifestations de colère. Des réfugiés érythréens ont été attaqués par la police anti-émeute dans des camps de réfugiés en Éthiopie quand ils ont organisé une veillée funéraire à la mémoire des victimes de la tragédie de Lampedusa.

L'International Business Times a cité le militant des droits de l'Homme Meron Estefanos qui décrivait comment « une émeute a éclaté dans le camp de réfugiés de Mai Ayni après que des réfugiés érythréens ont commencé à exprimer leur frustration contre les autorités. » L'IBT a ajouté, « la police a ouvert le feu pour disperser l'émeute et quatre enfants ont été blessés. Les troubles se sont propagés à d'autres camps comme celui d'Adi Harish et trois personnes ont été tuées. » Estefanos a dit que beaucoup d'autres réfugiés ont été blessés.

Les 154 survivants de la catastrophe maritime, tous, sauf un, originaires d'Érythrée, ont manifesté mardi contre les mauvaises conditions dans lesquelles ils sont détenus dans le « centre d'accueil » surpeuplé de Lampedusa. Ces survivants sont détenus dans un camp de 250 lits qui dépasse déjà les 1000 résidents. De nombreux réfugiés doivent dormir en plein air. Parmi eux, il y aurait 40 mineurs de 11 à 17 ans sans adultes pour les accompagner.

Les habitants de Lampedusa ont organisé une procession aux chandelles dans les rues de l'île à la mémoire des victimes. Les pêcheurs sont sortis en mer samedi pour rendre hommage aux noyés.

L'un des pécheurs, Salvatore Martello, a déclaré, « On ne peut pas oublier les morts, ils doivent être commémorés parce que ce sont des gens qui ont tenté de venir et de travailler pour avoir une vie meilleure. »

Cette tragédie et les manifestations qui ont suivi ont déclenché un déluge de larmes de crocodile de la part de l'élite bourgeoise en Italie et en Europe. Le gouvernement italien a déclaré vendredi dernier une journée de deuil national.

Le même jour, le premier ministre italien Enrico Letta a annoncé, « les centaines de personnes qui ont perdu la vie au large de Lampedusa hier sont citoyens italiens à compter d'aujourd'hui. »

C'est d'une hypocrisie à vomir. Le gouvernement italien est pleinement responsable de ces morts, en raison de ses lois répressives qui traitent les demandeurs d'asile et les réfugiés comme des criminels. Alors même que Letta accordait la citoyenneté aux morts, des lois passées en 2002 par le gouvernement de droite de Silvio Berlusconi font des survivants de cette tragédie des « immigrés clandestins » qui ont tenté d'entrer illégalement en Italie. Ils risquent jusqu'à 5000 euros d'amende.

Le gouvernement est également accusé d'avoir réagi trop lentement au désastre. Ce week-end, Vito Fiorino, un pêcheur arrivé le premier sur les lieux du naufrage, a affirmé que les garde-côtes italiens ont perdu du temps en voulant filmer les tentatives de sauvetage.

Fiorino a déclaré à l'agence de presse Ansa, « ils ont refusé de prendre à bord certaines personnes que nous avions déjà sauvées parce qu'ils disaient que le protocole l'interdisait. »

Un article de La Sicilia a indiqué que deux navires appartenant à la douane italienne, qui ont pour tâche des missions de police et de sauvetage, étaient restés au port.

D'après une déclaration des garde-côtes italiens, « Après avoir reçu l'alerte par radio à 07:00 nous sommes immédiatement intervenus avec nos navires, arrivant sur les lieux du naufrage à 07:20. »

Cecile Kyenge, ministre italienne de l'intégration, a visité l'île dimanche et face à la colère croissante devant les pertes massives de vies, elle a déclaré, « Les règles doivent être changées, nous ne pouvons pas nous contenter d'une approche répressive de l'immigration, nous avons également besoin d'une approche d'acceptation. »

La « répression » à laquelle elle fait référence est systématique et brutale et est un trait majeur de la politique italienne de lutte contre l'immigration depuis plus de dix ans. En mars 2002, la coalition de Berlusconi avait fait passer un « état d'urgence » qui accordait à la police le pouvoir de prendre des décisions rapides sur les questions relatives aux immigrés, y compris sur les demandes d'asile et les procédures d'expulsion.

Par la suite, une loi « Bossi-Fini », passée en juillet et nommée d'après le ministre des réformes Umberto Bossi et du vice-premier ministre Gianfranco Fini, un ex-fasciste, exigeait que tous les immigrés non-européens aient leurs empreintes digitales relevées et autorise l'usage des navires de guerre pour patrouiller les côtes et intercepter les navires transportant des migrants.

En septembre 2011, la police anti-émeute italienne a brutalement attaqué des centaines d'immigrés tunisiens détenus dans un bâtiment où étaient confinés 1500 personnes. Des dizaines de migrants avaient été blessés, alors qu'ils manifestaient pacifiquement contre un accord entre l'Italie et la Tunisie qui forçait plus de 1000 tunisiens à être renvoyés en Tunisie. Une vidéo ici montre l'attaque de la police, durant laquelle on les voit frapper des gens contraints de fuir pour sauver leur vie, alors même qu'ils sautent d'un balcon à 4 mètres du sol.

Le maire Bernardino De Rubeis avait cherché à attiser l'hostilité contre les migrants. Révélant qu'il gardait une batte de baseball dans un tiroir de son bureau, il avait déclaré à Al Jazeera, « je dois me défendre et je suis prêt à m'en servir. C'est comme une zone de guerre. »

De Rubeis avait demandé au gouvernement d'« envoyer immédiatement des hélicoptères et des navires pour évacuer les Tunisiens. »

En janvier 2009, 650 réfugiés africains s'étaient échappés [article en anglais] de leur camp qui étaient lourdement gardés par les Carabinieri, sur l'île de Lampedusa. Manifestant contre les conditions déplorables dans lesquelles ils étaient maintenus en attendant la déportation, ils avaient traversé le centre de la principale ville de l'île en criant « Liberté ! » et « Aidez-nous ! »

À lire également :

Italian government closes refugee camp on Lampedusa

[10 Octobre 2011]

(Article original paru le 9 octobre 2013)