Le gouvernement italien survit au vote de confiance

Par Peter Schwarz
4 octobre 2013

Le premier ministre italien Enrico Letta a survécu à un vote de confiance mercredi. Au Sénat, où le Parti démocrate (PD) de Letta n'a pas de majorité absolue, 235 sénateurs ont voté en faveur du gouvernement et 70 contre. A la Chambre des représentants, le PD dispose d’une nette majorité. Le parti du Peuple de la Liberté (Popolo della Liberta, PdL), qui est mené par le magnat de la presse et ancien premier ministre Silvio Berlusconi, a aussi voté en faveur du gouvernement bien que Berlusconi ait lui-même provoqué la crise.

Berlusconi avait ordonné samedi dernier à cinq ministres de son parti de quitter le gouvernement. Il avait justifié ce retrait sur la base d’une hausse du taux de la TVA (taxe à la valeur ajoutée) de 21 à 22 pour cent et qui avait été convenue entre le ministre de l'Economie Fabrizio Saccomanni et l’Union européenne.

Mais la véritable raison de la crise est l'imminence de la perte par Berlusconi de son immunité de sénateur suite à une condamnation à quatre ans de prison pour fraude fiscale. En début de semaine, les députés de PdL avaient annoncé qu'ils prévoyaient de « démissionner en masse » du parlement si la commission spéciale sur l’amnistie du Sénat décidait contre Berlusconi le 4 octobre.

Berlusconi aurait pris la décision de faire tomber le gouvernement sans consulter aucun des ministres de son parti ni de son groupe parlementaire. Dans le passé, ils lui étaient toujours restés fidèles mais cette-fois il a présumé de ces forces.

Bien que les ministres PdL aient effectivement soumis leur démission, ils ont exprimé leur opposition à cette décision. Le premier ministre Letta et le président Giorgio Napolitano ont refusé d’accepter les démissions, ce qui signifie que les ministres sont donc restés en fonction.

Puis dans la soirée de lundi, Berlusconi a tenu un monologue de 40 minutes devant le groupe PdL pour exiger la chute du gouvernement et de nouvelles élections. Les membres du PdL ont réagi par une rébellion ouverte. Un groupe, dirigé par le secrétaire du PdL et ministre de l’Intérieur, Angelino Alfano, s’est formé et a annoncé vouloir voter la confiance à Letta.

Alfano, 42 ans, avait longtemps été considéré comme le confident le plus proche de Berlusconi et le prochain dirigeant. Entre 2008 et 2011, Alfano était responsable, en tant que ministre de la Justice du gouvernement de Berlusconi, de nombreuses lois protégeant son mentor contre des poursuites judiciaires et l’emprisonnement.

Mardi, d’innombrables rumeurs ont surgi au sujet d’un certain nombre de sénateurs qui étaient prêts à rompre avec Berlusconi et à voter pour Letta. Une scission du parti semblait de plus en plus probable. Le politicien PdL et président de la région Lombardie, Roberto Formigioni, a annoncé la formation d’une nouvelle « alternative conservatrice et indépendante. »

Un certain nombre de députés a aussi clairement fait comprendre ne pas vouloir suivre Berlusconi qui a annoncé le retour du PdL – qui est une fusion de plusieurs groupes – à sa formation initiale, Forza Italia.

Lorsqu’il est clairement apparu que Letta survivrait à un vote de confiance, Berlusconi a cédé. Mercredi, il a appelé à soutenir le premier ministre et à voter en faveur du gouvernement. En conséquence, loin d’être résolue la crise politique n’a été que reportée.

Le conflit entre Berlusconi et Letta est invariablement décrit dans les médias comme la confrontation entre un égocentrique qui défend ses propres intérêts et un premier ministre désintéressé qui place les intérêts du pays au premier rang. En réalité, derrière tous les rebondissements il y a la tentative d’établir un gouvernement qui soit suffisamment stable pour imposer des attaques sociales, jusque-là inimaginables, contre la classe ouvrière italienne.

Letta est un chrétien démocrate qui doit sa carrière politique au soutien que lui a apporté l’organisation qui a succédé au Parti communiste italien. Il passe actuellement, auprès des deux bourgeoisies européenne et italienne, comme le mieux placé pour entreprendre la tâche d’imposer de nouvelles mesures d’austérité. C’est pourquoi il jouit du plein appui de tous les gouvernements européens et de l’Union européenne, et c’est aussi pourquoi une aile du PdL de Berlusconi s’est à présent dressée contre son mentor pour se ranger derrière Letta.

Lorsque Berlusconi a retiré son soutien au gouvernement, les prix des actions italiennes ont dégringolé et les taux d’intérêt des obligations gouvernementales ont grimpé en flèche. Mardi, lorsqu’il est devenu de plus en plus probable que Letta obtiendrait une majorité, la tendance sur les marchés boursiers s’est inversée. Les taux des obligations d’Etat italiennes ont fortement chuté et les cours à la bourse de Milan ont bondi de 3,1 pour cent. L'ironie veut que l’action du groupe Mediaset de Berlusconi a aussi grimpé de 6 pour cent.

Mercredi, dans son discours au Sénat, Letta a tenté d’obtenir du soutien en promettant de réduire les impôts et les dépenses publiques et de réformer les institutions politiques afin de garantir une gouvernance stable.

Quant à Berlusconi, il a justifié son appui pour Letta en citant l’engagement de ce dernier à réduire les impôts, à initier des réformes du système judiciaire et en particulier à réduire les coûts de main-d’œuvre.

Les économies et les réformes du marché du travail proposées par Letta sont énormes et ramèneront le niveau de vie de la population laborieuse à ceux qui existaient au début du siècle dernier, c'est à dire une période de pauvreté extrême et dont parlent de nombreuses œuvres littéraires remarquables.

L’Italie connaît actuellement une profonde récession. La production industrielle a chuté d’un quart depuis 2007, et le PIB s’est contracté cette année de 2 pour cent. Le taux de chômage officiel est de 12 pour cent et les jeunes sont frappés par un taux massif de 40 pour cent. La dette nationale atteint 135 pour cent du BIP et continue de croître. Pour renverser la tendance, Letta projette de réduire drastiquement de plusieurs de millions les dépenses sociales.

Plutôt que de représenter un « jour historique pour la démocratie italienne, » comme l’a affirmé Letta dans son discours au Sénat, le vote de confiance de mercredi démontre un resserrement des rangs de la classe dirigeante dans le but de lancer une nouvelle attaque contre la classe ouvrière.

(Article original paru le 3 octobre 2013)