Nouvelle crise gouvernementale en Italie après la démission de cinq ministres

Par Marianne Arens
1 octobre 2013

Tout juste cinq mois après avoir pris ses fonctions, le gouvernement italien va s'effondrer. Samedi, la coalition dirigée par Enrico Letta et réunissant le Parti démocrate (PD) et le Peuple de la liberté (PDL), a éclaté quand les cinq ministres PL ont démissionné, suite à un appel du dirigeant du PDL, l'ex-Premier ministre Silvio Berlusconi, à faire tomber le gouvernement. 

Peu avant, le Premier ministre Letta (PD) avait appelé à un vote de confiance pour jeudi, afin d'établir, comme il l'a dit, une majorité claire. Il réagissait ainsi à la menace du PL de quitter le gouvernement si Berlusconi était exclu du Sénat. 

Pour justifier sa décision de se retirer du gouvernement Letta, le parti de droite PL a cité son opposition aux augmentations d'impôts qu’il avait critiquées durant la campagne électorale. Berlusconi a publié une lettre appelant les ministres PDL à démissionner, « pour qu'eux et le Peuple de la liberté ne soient pas complices des mesures par lesquelles la gauche oppresse les italiens. » 

Outre ses manœuvres pour capter de manière populiste le mécontentement contre les objectifs sociaux réactionnaires du gouvernement Letta, Berlusconi cherche également à échapper aux retombées politiques de sa condamnation pour fraude fiscale à une année de suspension de son activité politique, avec assignation à résidence, en août. On prévoit également pour bientôt la conclusion d'autres procès, pour des relations sexuelles avec des mineurs et pour avoir soudoyé des députés. 

À la mi-septembre, la Commission du Sénat sur les immunités a pris une décision en sa défaveur, et vendredi, la chambre des députés prendra la décision finale quant au maintien ou non de son immunité parlementaire. Jeudi dernier, plusieurs députés PDL ont démissionné pour protester contre l'exclusion de Berlusconi du Sénat. 

Letta, qui avait participé la semaine dernière à une assemblée générale de l'ONU à New York, a annoncé un vote de confiance immédiatement après son retour. Puis samedi, son adjoint, l'homme de confiance de Berlusconi Angelino Alfano (PDL), a annoncé la démission des cinq ministres PDL. 

Cette crise de gouvernement intervient dans le contexte d'une profonde crise économique et politique. L'Italie est dans la plus longue récession de son histoire et est tombée profondément dans la dette. Le FMI prévoit que l'économie italienne va se contracter de 1,8 pour cent cette année. La dette nationale se montait à plus de 2000 milliards d'euros, soit plus de 130 pour cent du Produit intérieur brut. La nouvelle dette devrait dépasser la limite des 3 pour cent fixée à Maastricht. 

Letta a brandi la menace d’une montée supplémentaire du coût de l’emprunt pour le gouvernement italien et d’une plongée de l'Italie dans le chaos du fait de la crise politique. Les taux d'intérêt pour les bons à dix ans du gouvernement ont récemment grimpé jusqu'à 4,5 pour cent. 

Le gouvernement a besoin de lever 84 milliards d'euros par an juste pour rembourser les intérêts de la dette, qui représente plus de 10 pour cent de l'ensemble des dépenses du gouvernement. Le gouvernement doit présenter un budget dit "de stabilité" pour l'année 2014 avant le 15 octobre et qui devra respecter les exigences de l'UE. 

Il manque 6 milliards d'euros pour boucler le budget 2014. Le gouvernement Letta prépare donc de nouvelles attaques contre les travailleurs. A partir de mardi 1er octobre, la TVA va passer de 21 à 22 pour cent, pour rapporter un milliard d'euros. Deux milliards et demi supplémentaire viendront de la taxe foncière sur le premier logement, que le parti de Berlusconi avait bloqué jusque maintenant. 

Le gouvernement veut maintenant privatiser en partie les entreprises publiques ; Letta s'est servi de sa visite à New York pour obtenir le soutien des investisseurs étrangers. La compagnie espagnole Telefonica veut s'allier à Telecom Italia, et Air France veut augmenter ses parts dans Alitalia à 50 pour cent. Dans les deux cas, les ventes seront liées à de fortes réductions d'effectifs, estimées à 16 500 pour Telecom Italia, et 2000 à Alitalia. 

Ces mesures vont encore augmenter le chômage. Officiellement, il est à 12,5 pour cent, après avoir augmenté de 1,5 pour cent au cours de la dernière année – même si cela sous-estime massivement l'étendue du chômage, toute personne ayant travaillé au moins une heure la dernière semaine étant comptée comme "employée". Le chômage réel est d'environ deux fois le chiffre officiel. 

Le chômage des jeunes est à un vertigineux 39,5 pour cent, 10 pour cent de plus qu'il y a deux ans. Près de 600 000 personnes ont perdu leur emploi au cours de l'année dernière. 

Tout cela a fait monter les tensions jusqu'au point de rupture. Pour cette raison, la plupart des politiciens importants sont opposés à de nouvelles élections. 

Le président Giorgio Napolitano a fortement critiqué le PDL et a appelé le gouvernement à serrer les rangs. Le pays a besoin d'un gouvernement stable, a déclaré Napolitano. De nouvelles élections ne seraient qu'un « dernier recours. » « Nous avons besoin d'un Parlement qui débat et qui travaille, et qui ne passe pas son temps à s'auto-dissoudre. Nous n'avons pas besoin de cette campagne électorale permanente. Le gouvernement a besoin de continuité, » a-t-il poursuivi, 

Beppe Grillo fait exception, il a écrit que Napolitano est responsable de la crise et qu’il ne devrait pas s'opposer à de nouvelles élections. 

Le Mouvement cinq étoiles de Grillo, est peut-être encore plus à droite politiquement que les partis du gouvernement. Il a appelé depuis longtemps à des coupes drastiques dans le budget de l'Etat. Dans un entretien récent accordé au Zeit allemand, Grillo a défini le problème de l'Italie ainsi : « notre problème est que nous avons neuf ou 10 millions de retraités et près de cinq millions d'employés de l'état, certains d'entre eux votent pour Berlusconi, d'autres pour les démocrates de gauche (PD). » 

Tous les autres voteraient pour lui, Grillo, et il est prêt à former un gouvernement seul, en utilisant la vieille loi électorale antidémocratique. Cette loi accorde un « bonus à la majorité » au parti qui a obtenu le plus de voix, même s'il n'a pas atteint la majorité absolue. Grillo a déclaré que la loi électorale était « absolument injuste », et qu'il « [voulait] l'abolir et introduire une représentation proportionnelle – mais seulement après avoir triomphé sous la loi électorale actuelle. » 

Guglielmo Epifani, chef des démocrates et ex-dirigeant de la CGIL (Confédération générale du travail italien), a qualifié la démission des ministres PDL de dernier acte de l'effondrement d'un gouvernement fragmenté. Il était aux côtés de Nichi Vendola et d'autres politiciens de centre-gauche sur le podium d'un colloque à Torre de Greco près de Naples quand la crise du gouvernement a éclaté. 

Epfani a également mis en garde contre de nouvelles élections, qui ne feraient qu'apporter plus d'instabilité. Avec Vendola, il soutient le regroupement de la « gauche » pour permettre la formation d'un gouvernement sans l'aide de Berlusconi. Le Parti démocrate ne peut plus se permettre de participer à un gouvernement qui peut être paralysé par des menaces et du chantage, a déclaré Epfani. 

Vendola, dirigeant du parti SEL qui a succédé à Rifondazione Comunista, et président de la région des Pouilles a demandé au PD de donner « une réponse forte ». Il a dit, « je demande au PD qu'il mette fin à l'alliance avec le crocodile [Berlusconi]. Au Parlement, une majorité doit être trouvée à la fois pour la nouvelle loi électorale et pour le pacte de stabilité. » 

À la Chambre des représentants, les Démocrates ont une bonne majorité, mais au Sénat, ils ont besoin des votes des représentants du PDL, ou de l'opposition, pour former une coalition au pouvoir. Ils peuvent espérer gagner une couche de renégats du PDL, qui est fortement divisé. 

Lors du week-end, Berlusconi a renommé son parti Forza Italia – le nom du parti populiste avec lequel il avait remporté les élections en 1994 et qui avait rejoint les « post-fascistes » pour former le PDL en 2009 – espérant manifestement pouvoir lancer le même genre d’appel populiste. Napolitano et Letta espèrent gagner des membres et des députés du PDL qui ne veulent pas participer à Forza Italia pour qu’ils changent de camp. 

(Article original paru le 30 septembre 2013)