Le bilan toujours plus meurtrier de la Forteresse Europe

Par Robert Stevens
12 octobre 2013

Le bilan du naufrage du 3 octobre au large de l'île de Lampedusa au Sud de l'Italie devrait dépasser les 350 morts.

La mort de plus de 300 migrants en provenance d'Afrique du Nord est maintenant confirmée, et de nombreux autres corps doivent encore être récupérés à proximité de l'épave qui se trouve à environ un kilomètre des côtes. Une fois retirés de la mer, les corps sont rangés dans un hangar, seul endroit assez grand pour contenir autant de cercueils.

La responsabilité de cette immense tragédie sociale revient aux gouvernements de l'Union européenne et leur politique de création d'une « Forteresse Europe. »

Avec l'augmentation du nombre de morts et de la colère populaire, le gouvernement italien et divers représentants de l'Union européenne (UE) ont adopté une position hypocrite de compassion envers les victimes. La pire de toutes étant les commentaires du premier ministre italien Enrico Letta qui a annoncé que « les centaines de gens qui ont perdu la vie au large de Lampedusa hier sont des citoyens italiens à compter d'aujourd'hui. »

Quant aux survivants de la tragédie, dont beaucoup ont perdu des membres de leur famille et des amis, ils risquent toujours d'être déportés une fois que les autorités en auront décidé ainsi. Les 155 personnes traumatisées sont détenues à Lampedusa sous étroite surveillance dans un refuge surpeuplé, et sont considérées comme des « immigrés clandestins. » D'après des lois passées en 2002, ils risquent non seulement la déportation mais aussi des amendes allant jusqu'à 5000 euros.

L'hypocrisie du gouvernement italien a continué avec l'annonce mercredi que des funérailles nationales seraient organisées pour les immigrés décédés.

Si ce type de déclarations étaient délibérément rédigées pour faire une satire de la politique réactionnaire de l'UE, elles seraient au niveau d'un Jonathan Swift. Pour qu'un immigré obtienne un statut légal qui lui accorde des droits démocratiques élémentaires, il lui faudrait d'abord mourir au large des côtes européennes dans d'atroces circonstances.

Depuis le désastre, les demandes du gouvernement italien et de l'UE ne visent pas un relâchement des restrictions sur le nombre de migrants qui entrent en Europe, mais un durcissement.

En décembre, un nouveau « système de surveillance des frontières européennes » nommé EUROSUR, mis au point par la Commission européenne, devrait être mis en application. L'un de ses principaux impératifs est de « réduire le nombre de migrants sans papiers qui entrent dans l'UE sans être détectés. » Il est « conçu pour soutenir les Etats-membres dans leurs efforts pour réduire le nombre de migrants non autorisés qui entrent dans l'Union européenne, en améliorant leur compréhension de la situation aux frontières extérieures et en augmentant les capacités de réaction des autorités douanières et du renseignement. »

La répression contre les réfugiés et les demandeurs d'asile continue à un rythme élevé sur le continent. Alors qu'on récupère les morts de Lampedusa, des réfugiés syriens à Calais, en France, étaient grève de la faim pour protester contre leur traitement inhumain par les autorités. Ce groupe de 65 hommes, femmes et enfants qui fuient la guerre civile syrienne, a manifesté sur une passerelle du terminal de ferries, encerclé par 50 policiers anti-émeute français.

L'un des grévistes de la faim a déclaré, « On est traités comme des chiens en France, » et que le groupe demandait l'asile en Grande-Bretagne. Le gouvernement britannique a refusé de les laisser entrer, disant qu'il examinerait les demandes des Syriens « au cas par cas » et uniquement pour ceux qui ont déjà de la famille au Royaume-Uni.

Cette violence contre des gens dont la vie a été dévastée par des années de guerre civile souligne un autre aspect fondamental de la crise des réfugiés.

Des centaines de milliers de gens ont dû fuir leur pays en Afrique du Nord et au Moyen-Orient suite aux actions criminelles des États-Unis et des principales puissances européennes. Les guerres menées en Libye, en Somalie et en Syrie comme ailleurs ont dévasté une région qui était déjà victime du pillage par les banques et les grands groupes multinationaux.

En Syrie, en conséquence de près de trois ans d'une guerre menée par procuration pour les États-Unis et les puissances européennes, plus d'1,5 million de gens sont devenus des réfugiés. Sur les plus de 30 000 migrants qui ont fait la traversée vers l'Italie cette année, 7 500 étaient des Syriens fuyant la guerre civile, 7 500 des Érythréens fuyant un régime brutal, et 3 000 fuyaient les violences en Somalie.

La vie de dizaines de millions de gens a été ruinée. Ceux qui cherchent un refuge sont ensuite diabolisés, qualifiés de « migrants économiques », comme s'il n'était pas légitime de fuir des souffrances pareilles !

Cette situation infernale est créée par tous les partis capitalistes d'Europe. Qu'ils se disent sociaux-démocrates, libéraux, conservateurs, ou chrétiens-démocrates, ils adhérent tous à des sentiments et des politiques anti-immigrés. Le but de cette propagande est de faire des immigrés et des demandeurs d'asile des boucs émissaires, de leur attribuer la responsabilité des effets des mesures de rigueur qui détruisent les emplois, les salaires et les services publics essentiels et qui ruinent la vie de millions de gens à travers toute l'Europe.

Cette rhétorique xénophobe devient ensuite le ferment où germent les groupes fascistes comme Aube dorée en Grèce.

La responsabilité de cette terrible situation est également partagée par une myriade de tendances de pseudo-gauche. Tout en se déclarant opposés aux attaques contre les immigrés, les partis comme Die Linke en Allemagne, le Nouveau Parti anticapitaliste en France et Syriza en Grèce sont tous des défenseurs de l'Union européenne et du capitalisme européen qui participent à la propagande du militarisme européen.

Ils ont tous facilité les interventions militaires en Libye et en Syrie, soit en déclarant que les forces dont les impérialistes se servent sur place sont des «révolutionnaires, » soit en acceptant la rhétorique « humanitaire » qui est maintenant utilisée régulièrement pour légitimer les objectifs prédateurs des grandes puissances.

De nombreux travailleurs et jeunes dans toute l'Europe ressentent une grande sympathie envers ceux qui ont péri au large de Lampedusa. Pourtant, il est certain que ces gens ne seront pas les derniers à mourir. Au cours des 20 dernières années, 25 000 personnes sont mortes en tentent d'entrer en Europe. Une grande partie des frontières terrestres étant maintenant scellées, la seule option qui reste à ceux qui cherchent une vie meilleure est une périlleuse traversée en bateau sur la Méditerranée.

Pour mettre les choses en perspective, l'an dernier seulement 100 000 demandeurs d'asile et réfugiés ont été autorisés à entrer dans l'UE qui compte plus de 500 millions d'habitants.

Il faut cesser de diaboliser les migrants et de les traiter comme des boucs émissaires. Le point de vue fondamental de la classe ouvrière en Europe et partout ailleurs doit être la défense inconditionnelle des migrants et des demandeurs d'asile contre ces persécutions cruelles et systématiques.

Mais cela ne suffit pas. La tâche centrale des travailleurs est de renverser et de détruire le capitalisme et l'ensemble du système d'Etats-nations. C'est la seule chose qui puisse mettre fin aux horreurs infligées quotidiennement aux peuples du monde.

Cela nécessite le développement d'un mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière qui se consacre à mettre fin à cette Europe des frontières barbelées, de l'inégalité sociale croissante et de la paupérisation. Face à une guerre impérialiste à venir, face à la pauvreté et au chômage de masse, l'unique voie progressiste pour avancer est la création des États socialistes unis d'Europe dans le cadre d'une fédération socialiste mondiale.

(Article original paru le 11 octobre 2013)