Dans une lettre à Obama, Bradley Manning défend la divulgation des crimes de guerre

Par David Walsh
24 août 2013

Le soldat américain Bradley Manning, qui a contribué à révéler les innombrables crimes commis par les forces armées et le gouvernement américains, a été condamné mercredi à 35 ans de détention dans une prison militaire, une peine sans précédent pour le « crime » de lanceur d'alerte.

Lors de la conférence de presse qui a eu lieu le même jour, l’avocat de Manning, David Coombes, a lu à haute voix une lettre ouverte que le jeune soldat de 25 ans a adressée au président Barak Obama. La déclaration sera jointe à une demande adressée au secrétaire des armées pour un recours en grâce auprès d’Obama ou pour que ce dernier commue sa peine en la peine de prison qu'il a déjà purgée.

Cette lettre est un document honnête et puissant qui présente les motifs qui ont conduit Manning à divulguer des centaines de milliers de documents classés. Elle est différente de la « confession » orchestrée que Manning a été obligé de faire le 4 août devant la cour martiale de Fort Meade, Maryland, où il a présenté des excuses pour ses actes.

Dans sa lettre à Obama, Manning explique d’abord que la décision de divulguer les documents incriminant a été « prise par souci pour mon pays et le monde dans lequel nous vivons. » Il ajoute qu’au début il avait été d’accord avec les méthodes adoptées par les autorités américaines après le 11 septembre. Ce n’est que lorsque Manning a été déployé en Irak et qu’il a commencé à lire « quotidiennement les rapports militaires secrets, » qu’il a commencé à « s’interroger sur la moralité de ce que nous faisions. »

Le soldat souligne qu’« en toute conscience » l’armée américaine a « choisi de dévaluer la vie humaine en Irak comme en Afghanistan. » Lorsque les forces américaines ont tué « des civils innocents… au lieu d’en assumer la responsabilité, nous avons décidé de nous retrancher derrière le voile de la sécurité nationale et des informations classées afin de ne pas avoir à rendre de comptes publiquement. »

Manning énumère d’autres crimes: « Nous avons détenu pendant des années des individus à Guantanamo sans respecter aucune procédure légale régulière. Sans raison apparente, nous avons fermé les yeux sur la torture et les exécutions perpétrées par le gouvernement irakien. Et nous avons laissé passer nombre d’autres actes au nom de notre guerre contre le terrorisme ».

Le jeune lanceur d’alerte compare les « actes moralement contestables » commis en Irak et en Afghanistan à d’autres «chapitres sombres » de l’histoire américaine : « la Piste des Larmes [l’exode forcé des Indiens d'Amérique dans les années 1830] et l'arrêt Dred Scott [pro-esclavage], le McCarthyisme et les camps d’internement des Japonais et Américains d'origine japonaise, pour n’en citer que quelques-uns. » Il a ajouté qu’il est convaincu « que la plupart des actions menées depuis le 11 septembre seront un jour perçues de la même manière. »

Manning cite la réflexion de feu Howard Zinn, « Aucun drapeau n’est assez large pour couvrir la honte d’avoir tué des innocents. »

Il conclut sa lettre à Obama en soulignant que si sa demande de grâce est refusée, « je purgerai ma peine en sachant qu’il faut parfois payer un lourd tribut pour vivre dans une société libre. Je paierai volontiers ce prix si cela signifie que nous pourrions avoir une nation conçue dans la liberté et vouée à la thèse selon laquelle toutes les femmes et tous les hommes sont crées égaux. »

Le gouvernement américain, le Pentagone et les médias américains ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour stigmatiser Manning, pour le salir et l’avilir aux yeux de l’opinion publique. Il convient toutefois de dire que dans la manière directe qu'il a d'aborder ces sujets, par le dégoût qu'il ressent à l’égard des crimes commis en Irak et en Afghanistan et par son courage, Manning ressemble bien, bien plus à la grande majorité de la population américaine que les responsables qui gouvernent en son nom.

Manning, en fait, fait valoir des points de vue et des sentiments que partagent des millions de gens aux Etats-Unis, y compris un attachement sincère aux principes énoncés par Abraham Lincoln dans son discours de Gettysburg [« Il y a quatre-vingt-sept ans nos pères donnèrent naissance sur ce continent à une nouvelle nation conçue dans la liberté et vouée à la thèse selon laquelle tous les hommes sont créés égaux. »]

L’Amérique officielle a trahi et répudié ces principes il y a bien longtemps, et elle préside une nation où les riches possèdent ou volent tout ce qui leur tombe sous la main et l’armée américaine fait la guerre partout pour protéger les intérêts d’une infime élite.

Dans le Washington officiel, la lettre de Manning tombera dans l’oreille de sourds, à vrai dire même de sourds hostiles. Barack Obama qui a été élu en 2008 comme le candidat du « changement » et le bénéficiaire politique de la haine accumulée par des quantités de gens à l’égard du gouvernement Bush-Cheney, s’est révélé être un défenseur implacable des intérêts capitalistes américains et l’ennemi implacable de la classe ouvrière et de ses droits démocratiques fondamentaux.

Comme l’a montré la violente réaction d’Obama face à la démarche de l’ancien employé de la NSA, Edward Snowden, presque rien n’indigne plus le bureaucrate du renseignement qui siège à la Maison Blanche que la divulgation des secrets relevant de la « sécurité nationale » de l’Etat américain.

Selon l’Associated Presse, la Maison Blanche a indiqué, avec une brutalité et une indifférence typiques, que la demande de Manning serait considérée « comme toutes les autres demandes. » L’AP a poursuivi en disant, « Cependant, une grâce présidentielle semble improbable. Le cas de Manning fait partie d’une série de poursuites sans précédent qui ont été intentées par le gouvernement américain dans sa répression contre des violations de la sécurité. Le gouvernement Obama a inculpé sept personnes pour avoir divulgué des informations à la presse ; sous tous les autres présidents précédents réunis, seulement trois personnes avaient été poursuivies.

Soulignant à quel point les guerres et les invasions illégales de l’Irak et de l’Afghanistan représentent la politique consensuelle de l’élite dirigeante américaine, le ministère de la Justice d’Obama a saisi le tribunal fédéral de San Francisco la veille de la condamnation de Manning, pour défendre George W. Bush, Dick Cheney et d'autres qui font l’objet de poursuites judiciaires de la part d’une Irakienne pour violation du droit international.

Sundus Sahker Saleh, mère célibataire de trois enfants vivant actuellement en Jordanie, est la plaignante principale d’un recours collectif visant six membres clé du gouvernement précédent : Bush, Cheney, Donals Rumsfeld, Condoleezza Rice, Colin Powell et Paul Wolfowitz.

L’action en justice allègue que les responsables du gouvernement Bush « ont violé la loi en se rendant coupable de complot en vue de commettre le crime d’agression contre la population irakienne. » Elle accuse, de plus, les prévenus d’avoir planifié la guerre contre l’Irak dès 1998 ; d’avoir manipulé la population américaine pour qu'elle soutienne la guerre en l'effrayant avec des images de ‘champignon atomique’ et en associant le régime de Hussein avec al Qaïda ; d'avoir violé le droit international en commençant l’invasion sans l’autorisation légale due. »

De plus, l'action en justice de Saleh précise, « Il y a plus de soixante ans, à Nuremberg en Allemagne, des procureurs américains ont déclaré les dirigeants nazis coupables d'avoir conspiré et mené des guerres d'agression. Ils ont déclaré les nazis coupables d'avoir préparé et mené des guerre qui n'avaient aucun fondement juridique et qui ont tué des millions d’innocents. »

La plaignante « est une victime civile innocente de la guerre en Irak. Elle cherche à obtenir justice en vertu des principes de Nuremberg et de la loi américaine pour les préjudices qu’elle-même, et d’autres comme elle, ont subis en raison du plan prémédité des prévenus d’envahir l’Irak. »

La plainte de Saleh soulève une question cruciale à laquelle le WSWS fait souvent référence, à savoir que le crime principal pour lequel les nazis ont été jugés aux procès de Nuremberg « est le crime d’agression, consistant à se livrer à une guerre préméditée sans motif légal. » [souligné dans l’original.] Elle cite le commentaire fait par le procureur général pour les Etats-Unis au procès de Nuremberg, Robert H. Jackson : « Tout recours à la guerre – à toute forme de guerre – est un recours à des moyens qui sont criminels en soi. La guerre est inévitablement un exercice de tuerie, d’assaut, de privation de liberté et de destruction de la propriété. » [souligné à nouveau dans l’original]

La plainte se poursuit en expliquant, à juste titre, comment (a) « Une fois au pouvoir, les prévenus ont recouru au 11 septembre comme couverture pour préparer leur guerre d'agression contre l’Irak, » (b) « Les prévenus ont exécuté un plan pour effrayer l’opinion publique américaine afin de pouvoir envahir l’Irak » et finalement (c) « Les prévenus ont commis le crime d’agression contre l’Irak. »

Ce document juridique crée une classe de « Victimes civiles irakiennes, » en précisant qu’« il est probable que des centaines de milliers voire même des millions d’Irakiens ont pu être victimes de préjudices suite aux actes des prévenus. »

Cette action en justice qui résume avec précision et éloquence le caractère agressif et criminel de l’intervention américaine en Irak n’a aucune chance d'aboutir dans un tribunal américain où le système juridique a, lors de tous les contestations judiciaires précédentes portées contre la politique de guerre en Irak, exonéré les responsables américains.

Le 20 août, les responsables du ministère américain de la Justice ont déposé des documents en réponse au procès intenté par Saleh, arguant que Bush, Cheney et les autres devraient bénéficier de l'immunité au motif qu’ils « agissaient tous dans le cadre de leurs compétences fédérales ou de leur emploi au moment des faits » et desquels sont issus les chefs d’accusation.

En d’autres termes, dans le véritable esprit des prévenus nazis à Nuremberg, ils ne ‘faisaient que leur devoir’. Dans les faits, bien sûr, c'est ce qu'ils faisaient. Ils agissaient en serviteurs dociles de l’élite patronale et financière américaine.

Le 20 août, le gouvernement Obama a saisi la justice pour protéger les auteurs de crimes de guerre en Irak. Le 21 août, les autorités américaines ont prononcé une peine brutale contre une personne qui a contribué à démasquer certains de ces crimes. Les choses sont on ne peut plus claires.

(Article original paru le 23 août 2013)