Un groupe de réflexion de la pseudo-gauche allemande affirme qu’il n’y a « pas d’alternative » au capitalisme

Par Marianne Arens et Peter Schwarz
29 août 2013

« Un cataclysme qui semble imminent mais ne réussit pas à se produire » tel a été le sujet d’un forum de discussion organisé le 16 août par l’Institut pour la solidarité contemporaine (Institut für Solidarische Moderne, ISM) pour marquer l’ouverture de son « Atelier d’été 2013 » à l’université de Francfort.

L’Institut est géré par des représentants du Parti social-démocrate allemand (SPD), du parti La Gauche et des Verts ainsi que par des syndicalistes et des universitaires. Il se décrit comme « un atelier programmatique pour de nouvelles idées politiques de gauche » développées « au-delà des frontières de partis. » Il vise la constitution d’un gouvernement commun comprenant le SPD, les Verts et Die Linke [La Gauche – l’homologue allemand du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon en France].

L’ISM a été fondé en 2010 après que la tentative de la politicienne du SPD, Andrea Ypsilanti, a échoué en 2008 à former dans le Land de Hesse un gouvernement minoritaire SPD-Verts soutenu par Die Linke. Siègent au conseil exécutif de l’ISM, outre Ypsilanti, le fondateur d’Attac et politicien du parti des Verts, Sven Giegold, la présidente de Die Linke, Katja Kipping, l’économiste de Die Linke, Axel Troost, ainsi que plusieurs parlementaires du SPD, des Verts et de Die Linke.

Le forum de discussion à Francfort souligne la perspective réactionnaire qui se cache derrière le projet ISM du SPD, des Verts et de Die Linke. Les membres du forum ont essayé de se surpasser les uns les autres pour prêcher « l’absence d’alternative » à l’ordre social actuel et exprimé leur respect pour la chancelière Angela Merkel. Toutefois, vis-à-vis de la classe ouvrière, ils n’ont fait preuve que de mépris et d’hostilité.

Les politiciens, les syndicalistes et les universitaires bien payés, qui se sont réunis à l’ l’Institut pour la solidarité contemporaine sont évidemment inquiets face aux tensions sociales croissantes. Redoutant que de violentes luttes de classe ne viennent menacer leurs positions privilégiées, ils se rapprochent de plus en plus de la classe dirigeante. Ils tancent les travailleurs et les jeunes – ceux qui ne sont plus disposés à soutenir leur politique après les expériences faites avec l’antisocial Agenda 2010 de l’alliance SPD-Verts et les mesures d’austérité imposées par le gouvernement SPS-Die Linke du sénat de Berlin – les accusant d’être passifs et arriérés.

Ce sujet a été un thème récurrent se retrouvant sans arrêt au centre des interventions venues du podium. L’attaque fut lancée par Dr Sonja Buckel de l’Institut de recherches sociales de Francfort, où Max Horkheimer et Theodor Adorno avaient développé au siècle dernier les théories de l’Ecole de Francfort. Elle a débuté la réunion en remerciant les promoteurs dont la Fondation Rosa Luxembourg, les Verts du Parlement européen, le Forum 21 démocratique de gauche du SPD, Die Linke et les journaux Neues deutschland, taz et Freitag.

Buckel a rappelé la tentative ratée d’Andrea Ypsilanti de former un gouvernement minoritaire SPS-Verts avec le soutien de Die Linke. Elle a dit que cet échec avait été dû à des tireurs embusqués dans les rangs du SPD. Elle a déploré que l’establishment politique fût encore dominé par un esprit masculin et ignorât les développements progressistes. Aucune transformation sociale ne se produisait parce qu’il n’y avait pas d’alternative authentique au genre de politique que nous voyons de nos jours. A « l’époque de la post-démocratie », l’équilibre des forces sociales s’est dramatiquement détérioré depuis les bouleversements de 1968, a-t-elle dit. Un « projet de réforme de gauche » n’aurait absolument aucune chance.

Tom Strohschneider, le rédacteur en chef de Neues deutschland, estime que le problème est que le « travailleur moyen a disparu de la scène. » Les chômeurs et les bénéficiaires de Hartz IV ne sont plus accessibles : « ils ne lisent tout simplement pas. » Pour Strohschneider la question est « comment récupérer ces gens sans les regarder en face en disant nous avons toutes les réponses – parce que ce n’est pas ce que voulons faire. »

Le membre du directoire du syndicat Verdi, Dr Franziska Wiethold qui est à la retraite, s’est plainte de ce que « l’ambivalence dans le vie quotidienne » qui aurait éventuellement pu contrer le néo-libéralisme avait totalement disparu depuis la crise de 2008. « Les temps de crise ne sont jamais des temps de grand changement, » a-t-elle dit en soulignant que « Ce n’était jamais en ces temps-là que les masses enfoncent les limites du système. »

Selon Wiethold, il avait jadis été correctement prédit qu’une révolution avait lieu « lorsque les dirigeants ne sont plus en mesure de gérer les affaires ». Mais l’ancienne militante de l’Union des étudiants socialistes allemands (SDS) a alors ajouté : « Mme Merkel, elle peut. Et nous devons le comprendre. »

La fonctionnaire de longue date de Verdi a dit que le gouvernement Merkel a été capable de dissiper les conflits et les protestations, affirmant sans rougir qu’elle en était surtout redevable aux syndicats. Les syndicats avaient craint que la participation des travailleurs à la direction et aux accords collectifs serait abolie sous un gouvernement Union chrétienne-démocrate (CDU)-Union sociale-chrétienne (CSU)-Parti libéral démocrate (FDP), mais le contraire est le cas. « Tout ceci pourrait bien être considéré comme étant du corporatisme, » mais l’on ne devait « pas sous-estimer l’importance d’une avance à petits pas. »

Il est bien vrai que le gouvernement Merkel doit beaucoup aux syndicats. Ils lui ont servi de couverture lorsque qu’elle a imposé les programmes d’austérité brutaux en Grèce et dans d’autres pays européens et ouvert en Allemagne la voie aux bas salaires, aux licenciements et à l’expansion du secteur à bas salaire. Comme l’a confirmé Wiethold à Francfort, les syndicats ont largement profité de l’arrivée au pouvoir du gouvernement Merkel. Ils sont pris au sérieux et connaissent une certaine prospérité : « Nous sommes de nouveau des gens avec qui il faut compter. »

Benjamin Mikfeld, l’ancien président des Jeunes socialistes (Jusos) et le dirigeant du groupe de réflexion Brain Trust (« Denkwerk Demokratie »), a dit « le retour en arrière néolibéral » que la « gauche » avait craint à l’arrivée au pouvoir de Merkel n’était survenu que dans une moindre mesure. La « gauche » avait en fait été en mesure de promouvoir son programme, a-t-il affirmé, notamment en ce qui concerne le mariage homosexuel et le débat sur le salaire minimum. Ce n’est que dans le domaine économique que la droite avait tenu le haut du pavé et ce, parce que la gauche n’avait aucune réponse à apporter à la crise économique, a-t-il conclu.

« Pourquoi la crise n’a-t-elle pas conduit à un changement ? » a demandé Mikfeld. Sa réponse a été que le CDU avait habilement collaboré avec le syndicat IG Metall dont les idées ont considérablement marqué la gestion de crise du gouvernement. « Nous avons sous-estimé la flexibilité des conservateurs », a-t-il précisé. Merkel a réussi à « détourner l’attention de la question du système [c’est-à-dire du capitalisme] ». Il a affirmé qu’une étude réalisée par l’IG Metall avait montré que la plupart des travailleurs d’aujourd’hui ne veulent « pas de changement. »

Alex Demirovic, un membre gestionnaire de la direction de la Fondation Rosa Luxembourg, a résumé la position des membres du forum lorsqu’il a dit que la société allemande se trouvait « dans un état végétatif » et « d’anesthésie générale. » Il fallait de nouveau repartir à zéro.

L’orientation antimarxiste et anti-ouvrière de l’ISM avait déjà été mise à nu dans son manifeste fondateur. Celui-ci s’était expressément distancé des « principes politiques directeurs qui gouvernent les pensées et les actions d’organisations qui sont ‘habituellement’ à gauche : l’égalité et l’équité, la solidarité et la démocratie. »

Selon le texte fondateur, « Une erreur grave de la gauche politique » a certes été d’identifier le capitalisme à un système d’exploitation de la grande majorité par une minorité privilégiée tout en négligeant de concentrer, parallèlement, sa critique sur d’autres structures de domination tels le patriarcat, le système responsable de l’oppression des femmes. »

Ce programme met l’accent sur des questions de genre et de politique identitaire dans le but de mobiliser des sections affluentes de la classe moyenne contre les revendications sociales de la classe ouvrière.

Où cela a mené a été révélé par les événements en Egypte. Les adhérents du SPD, des Verts et de Die Linke, qui avaient en grande partie montré de la sympathie envers le soulèvement révolutionnaire contre Moubarak il y a deux ans, soutiennent actuellement totalement la contre-révolution militaire. Hasim al-Beblawi, le premier ministre nommé par l’armée est même un membre du parti égyptien affilié au SPD.

Friedrich Engels avait jadis écrit au sujet des députés réunis à l’église Saint-Paul de Francfort-sur-le-Main, la première séance plénière du parlement en 1848 : « Dès sa toute première séance, cette assemblée de vielles femmes a été plus effrayée par le moindre frémissement d’un mouvement populaire que de tous les complots réactionnaires de tous les gouvernements provinciaux allemands réunis. »

Cette description s’applique également aux représentants de l’ISM. Leurs lamentations au sujet de « l’absence d’alternative » et leurs courbettes devant Merkel ne sont pas le produit de la démoralisation de « gens de gauche », par ailleurs bien intentionnés. Leur attitude exprime la réaction de membres fortunés des classes moyennes face à une polarisation sociale croissante. Le SPD, les Verts et Die Linke sont pareillement déterminés à s’opposer à tout mouvement social venant d’en bas et à le réprimer.

(Article original paru le 27 août 2013)