Les économies émergentes dans la tourmente : un symptôme de la crise mondiale

Par Barry Grey
28 août 2013

La crise de cet été dans les pays dits « marchés émergents » a atteint une nouvelle étape la semaine dernière ; l'Inde, le Brésil la Turquie et l'Indonésie ont tous annoncé des mesures d'urgence pour tenter d'éviter un effondrement de leur monnaie et de leurs marchés boursiers et obligataires. 

L'Inde, dont la roupie a perdu 15 pour cent face au dollar depuis le début de l'année, a annoncé des restrictions sur la quantité de monnaie que les particuliers et les entreprises peuvent envoyer à l'étranger. La Turquie a augmenté ses taux d'intérêts dans l'espoir de réduire la fuite des capitaux qui a fait chuter sa livre de 10 pour cent. L'Indonésie a annoncé des mesures pour augmenter la disponibilité du dollar sur ses marchés, augmenter les taxes sur les produits de luxe, et réduire les importations de pétrole. La roupie indonésienne a chuté de 8 pour cent cette année. 

Le directeur de la banque centrale brésilienne, Alexandre Tombini, a annulé à la dernière minute ses projets de se rendre à la conférence annuelle de la Réserve fédérale américaine (Fed) à Jackson Hole, dans le Wyoming, afin d'annoncer un programme de 60 milliards de dollars visant à arrêter la chute du réal. La monnaie brésilienne a perdu 20 pour cent de sa valeur face au dollar. 

Le déclin de ces monnaies, ainsi que du rand sud-africain, s'est transformé en une débâcle à partir du 22 mai, quand le président de la Fed, Ben Bernanke, a indiqué son intention de commencer à revenir sur le programme de la banque centrale américaine qui consiste à imprimer des quantités massives de dollars et à acheter aussi massivement des obligations, ce qu'il pourrait commencer à faire dès septembre. Depuis décembre dernier, la Fed injecte 85 milliards de dollars par mois dans les marchés financiers en achetant des bons du trésor américains et des titres hypothécaires. 

Cette troisième vague de prétendus « assouplissements quantitatifs », ainsi que le maintien des taux d'intérêts à court terme à un niveau proche de zéro depuis 2008, a fait baisser les taux d'intérêts à long terme aux États-Unis et rendu l'argent frais pratiquement gratuit pour les pour les banques et les spéculateurs. En plus de l'augmentation de la valeur des actions et des obligations américaines, ainsi que des profits des entreprises, cette manne pour l'élite financière a aussi entraîné un afflux de capitaux spéculatifs vers les économies dites émergentes. 

Peu après le crash de Wall Street en septembre 2008, et pendant cinq ans, les banques et les fonds spéculatifs ont inondé de dollars à bon marché les économies comme celles de l'Inde, du Brésil, de la Turquie et de l'Indonésie où des taux d'intérêts plus élevés et une croissance économique plus rapide leur garantissaient des retours sur investissement énormes.

Maintenant, avec la perspective d'une réduction et finalement un arrêt des opérations de création monétaire de la Fed, qui étaient imitées par les banques centrales de Grande-Bretagne, d'Europe, et du Japon, les taux d'intérêts ont remonté aux États-Unis et le flux de capitaux s'est inversé. Pratiquement du jour au lendemain, l'argent facile qui avait donné un coup de fouet aux économies émergentes a cessé d'affluer, et ces pays ont été frappés par une fuite massive des capitaux vers les États-Unis et d'autres pays dits développés. 

Certaines statistiques donnent un aperçu de l'ampleur des ondes de choc financières qui ont frappé ces économies. D'après la Société Générale, les fonds d'obligations et d'actions des marchés émergents ont enregistré un reflux net de respectivement 20 et 26,5 milliards de dollars au cours des trois mois précédant le 21 août. 

En juin, les investisseurs ont retiré des fonds d'obligations et d'actions des marchés émergent une somme record de 37 milliards de dollars. Durant la semaine qui s'est terminée le 21 août, 1,76 milliard a été retiré des fonds d'actions, soit plus du double de ce qui avait été retiré la semaine précédente. 

Les fonds ont reflué des marchés obligataires émergents durant 13 semaines consécutives. Durant la semaine qui s'est terminée le 21 août, 1,3 milliard supplémentaire a été retiré, soit presque 500 millions de dollars de plus que la semaine précédente. 

L'indice MSCI des marchés émergents a baissé de plus de 10 pour cent cette année, tandis que l'indice mondial, qui couvre tous les marchés d'actions des pays développés, a augmenté de 10 pour cent. Les 10 plus importants marchés émergents ont tous perdu de l'argent cette année. 

De nombreuses banques centrales ont cherché à inverser ou, du moins, à ralentir le déclin des monnaies en se servant de leurs réserves de devises étrangères pour intervenir sur les marchés. Les Banques centrales des pays dits en voie de développement ont perdu 81 milliards de dollars de réserves d'urgence du fait des fuites de capitaux et leurs interventions sur les marchés monétaires depuis le début du mois de mai. 

La Turquie a dépensé près de 15 pour cent de ses réserves depuis mai. Les réserves de l'Indonésie sont en baisse de 26 pour cent par rapport à leur pic de 2013. La fuite des capitaux et la chute des monnaies ont fait des ravages dans ces économies de différentes manières. Elles attisent l'inflation qui est déjà de 10 pour cent en Inde. Elles ont fait monter le coût des importations, y compris celui des ressources vitales comme le pétrole. Et elles augmentent le coût réel du remboursement des dettes contractées en dollars et autres monnaies étrangères. 

Dans bon nombre de ces pays, les banques et les grandes entreprises ont tiré avantage du taux de change relativement élevé de leur monnaie, dans une situation où la politique de la Fed faisait baisser la valeur du dollar, pour contracter des dettes en dollars. Maintenant, elles ont des difficultés à rembourser parce que cela leur coûte plus cher d'acheter des dollars avec leur monnaie nationale. 

La crise est particulièrement aiguë pour les pays qui ont constitué des déficits importants de leur balance des opérations courantes et se sont servis de l'argent facile qui affluait pour couvrir leurs dettes. Ils risquent maintenant l'insolvabilité. L'Inde fait partie des pays dans cette situation. Elle a un très important déficit de sa balance des opérations courantes et une importante dette publique. Le bruit court déjà que l'Inde serait en train de demander un prêt de renflouement auprès du Fonds monétaire international. 

Parmi les autres pays dans cette situation difficile, il y a le Brésil, la Turquie, l'Afrique du Sud et l'Indonésie. Cette dernière a récemment indiqué une forte augmentation de son déficit de la balance des opérations courantes au deuxième trimestre de cette année. 

Ce qui sous-tend les problèmes financiers des pays émergents, c'est l'absence de toute véritable reprise des économies réelles des États-Unis, de l'Europe et du Japon, et, au lieu de cela, une détérioration qui se poursuit de l'économie mondiale. L'injection massive d'argent à bas prix par les banques centrales des États-Unis, de l'Europe et du Japon sur les marchés financiers est en soi une tentative d'insuffler un peu de vie dans une économie mondiale qui est presque au point mort. 

Mais tandis que cela soutient les profits des grandes entreprises et les fortunes des riches et des ultra-riches, cela ne sert pratiquement à rien pour résoudre le chômage de masse, le déclin du niveau de vie et la montée de la pauvreté. Au contraire, les classes dirigeantes et les gouvernements des États-Unis, d'Europe et du Japon combinent tous de vastes concessions aux banques avec une politique d'austérité pour la masse des travailleurs. Leur discours sur la promotion de la croissance et la création d'emplois est toujours lié aux prétendues « réformes structurelles », un euphémisme désignant la destruction de toutes les formes de sécurité économique pour les travailleurs, les réductions de salaires, la précarisation du travail, la privatisation et l'abandon des réglementations de l'activité économique. 

La détérioration financière des économies émergentes est liée à un ralentissement rapide de la croissance économique. Le Brésil, dont le PIB a augmenté de 7,5 pour cent en 2010, a vu son PIB n'augmenter que de 1 pour cent en 2012. L'Inde, qui avait une moyenne de 8 pour cent de croissance annuelle entre 2006 et 2011, ne devrait avoir que 5 pour cent de croissance l'an prochain. 

Cependant, le fort ralentissement de ces économies comme celles d'autres pays en voie de développement, dont la Chine, est lui-même le résultat du déclin continuel aux États-Unis, en Europe, et au Japon. L'économie américaine augmente à peine, l'Europe est embourbée dans la récession et le Japon lutte pour enregistrer une croissance notable alors qu'il a adopté une politique radicale à haut risque de stimulation monétaire et de dévaluation du yen. 

Dans ces conditions, le boom des exportations et des biens de consommation qui avait porté l'économie réelle du Brésil, de l'Inde de la Turquie et d'autres pays ne peut que s'effondrer. C'est, d'après Citigroup, ce qui sous-tend l'inversion de la balance des opérations courantes des économies émergentes, hormis la Chine et les pays du Golfe, qui est passée d'un excédent de 2,3 pour cent en 2006 à un déficit de 0,8 pour cent cette année. 

S'exprimant lors de la conférence de la Fed à Jackson Hole mardi, la directrice du FMI, Christine Lagarde, a fait allusion à la crise des pays émergents : « les développements de cet été ont indiqué que nous sommes dans une nouvelle phase dangereuse. Les enjeux sont clairs : nous risquons de voir la fragile reprise dérailler. » 

Sans proposer de plan d'action concret, en dehors d'une continuation de la « consolidation fiscale » et des « réformes structurelles, » Lagarde a cherché à rassurer les marchés en promettant que le FMI est prêt à « accorder son soutien matériel chaque fois qu'on le lui demande et que c'est approprié. » 

Mais la réalité est que les classes dirigeantes au nom desquelles parle Lagarde n'ont aucun moyen de sortir d'une crise qui, depuis cinq ans, est plus clairement que jamais une crise systémique du système capitaliste mondial. 

(Article original paru le 27 août 2013)