Les élections allemandes et la menace de dictature

Par Ulrich Rippert
14 août 2013

Dans sa dernière édition l’hebdomadaire allemand Der Spiegel se plaint de la « campagne électorale léthargique » en Allemagne et appelle les politiciens à faire preuve de plus de courage pour prendre des « décisions impopulaires. » Sous le titre « La république complaisante » les auteurs de Der Spiegel critiquent la « lâcheté politique » des partis et des politiciens qui se sont adaptés à la « réticence aux réformes » des citoyens allemands.

Le magazine cite le philosophe Jürgen Habermas, 84 ans, qui sermonne les lecteurs sur la « défaillance de l’élite ». Habermas pose la question : que signifie exactement « impopulaire » ? En répondant à sa propre question, il dit que l’électorat doit pouvoir supporter des solutions politiques qui sont nécessaires et raisonnables. Il n’est pas acceptable, affirme-t-il, que le gouvernement exige des mesures d’austérité douloureuses de tous les autres pays en Europe mais rechigne à l’idée d’appliquer de telles mesures dans le pays.

Selon Habermas, la pratique du « maintien opportuniste du pouvoir » fait que l’Allemagne n’assume pas ses responsabilités de direction en Europe. Bien que l’Europe se trouve dans un état d’urgence, l’Allemagne est en train de somnoler plutôt que de danser sur le volcan. »

Le gouvernement à Berlin n’est fort et intransigeant que lorsqu’il s’agit de coupes sociales pour les autres, écrit Der Spiegel. Il est prêt à infliger aux pays d’Europe méridionale des mesures d’austérité qui ont causé « des perturbations sociales et politiques spectaculaires » dans plusieurs pays. Celles-ci comprennent des « réductions du montant des retraites allant jusqu’à 30 pour cent, des coupes drastiques dans les protections sociales et les soins de santé et des licenciements de masse dans la fonction publique. » Bien que les auteurs pensent que de telles mesures sont nécessaires, ils allèguent que l’« Allemagne serait mieux à même d’exiger d’une manière plus crédible une politique sociale plus dure des pays méridionaux si elle-même était prête à introduire une fraction au moins de ces mesures. »

En d’autres termes, le prochain gouvernement devrait intensifier la contre-révolution sociale en Europe tout en la faisant progresser aussi en Allemagne. En cela, il ne devrait ni craindre le verdict de l’électorat ni reculer devant les protestations et l’opposition populaires.

C'est là un appel en faveur de formes autoritaires de gouvernement et de mesures dictatoriales.

De l’avis de Der Spiegel l’organisme politique le plus susceptible d’appliquer une telle ligne de conduite est le Parti social-démocrate (SPD). Sous Gerhard Schröder, la coalition SPD/Verts avait demandé à la population d’accepter « les difficultés sociales de la politique de l’Agenda 2010 » sans capituler devant la pression populaire.

Les auteurs s’emballent lorsqu’ils écrivent à propos du « Camarade [Franz] Müntefering, » l’ancien dirigeant sous Schröder du groupe parlementaire du SPD. Il aurait « osé ce que [l’actuelle chancelière Angela] Merkel n’a jamais osé. Ni à l’époque ni actuellement. Quelque chose que presque aucun politicien démocratiquement élu n’a jamais osé. » Il avait eu le courage de confronter le pays avec une politique impopulaire. Il s'est opposé à l'opinion majoritaire et engagé des réformes afin de « préparer le pays à l’avenir ».

L’article cite en l'approuvant la déclaration de Müntefering selon laquelle la démocratie était une très bonne chose « mais s'orientait malheureusement très fortement aux périodes législatives. » En d’autres termes : il est malheureusement vrai que la démocratie nécessite de temps en temps des élections et que des gouvernements peuvent être chassés du pouvoir. Si l’on poursuit son raisonnement, alors la solution la plus simple au « déficit démocratique » est de renoncer totalement aux élections ou de les organiser de manière à ce qu’il n’y ait rien à élire.

Pour justifier cette position réactionnaire et antidémocratique, les rédacteurs de Der Spiegel ont cherché de l’aide auprès de Herfried Münkler, professeur titulaire à l’Institut des sciences politiques et sociales à l’université Humboldt de Berlin. Il avait déjà écrit auparavant sur les avantages des formes autoritaires de régime et le « besoin de solutions bonapartistes. »

Dans l'article de Der Spiegel il exige: « Il devrait y avoir un groupe de politiciens influents prêts à prendre des risques [à savoir des protestations sociales et des défaites électorales] dans l’intérêt de l’avenir. » Il regrette que ceci ne soit pas le cas et que presque aucun politicien ne soit en mesure de penser à long terme. Il y a un manque « non seulement de courage pour engager des mesures impopulaires », mais aussi une réticence à mener une réflexion stratégique, a dit Münkler. Les récompenses vont à ceux qui « pensent moralement et non stratégiquement. » Ceci causera « à long terme de graves dommages » à la société.

Münkler n’explique pas ses propositions plus en détail, mais les implications sont évidentes. L’appauvrissement systématique des millions de personnes touchant l’aide sociale Hartz IV et des travailleurs à bas salaire est peut être moralement répréhensible mais il est, dans l’intérêt de l’aristocratie financière, tout autant inévitable et nécessaire « stratégiquement » que les plans d’austérité draconiens octroyant 700 milliards d’euros (933 milliards de dollars US) pour renflouer les banques.

Il y a trois ans, Münkler, un partisan du SPD, avait publié un essai intitulé « La Dame Démocratie boiteuse » et appelé à jeter un « regard nouveau et désinvolte sur les relations entre la démocratie et la dictature. »

L’appel à la mise en place de nouvelles formes de pouvoir est directement lié à l’aggravation de la crise. Le plan d’austérité brutal exigé par Merkel a plongé les pays d’Europe méridionale dans une crise sociale et politique dévastatrice. Cet état de fait a rebondi sur l’Allemagne où la crise sociale est déjà à un stade bien avancé en dépit d’affirmations contraires. La division de la société a davantage progressé en Allemagne que dans la plupart des autres pays européens.

Près d’un quart des salariés ou 8 millions de personnes occupent des emplois à bas salaire. La moitié d’entre eux, 4,1 millions, gagne moins de 7 euros (9,30 dollars US) l’heure. La réduction systématique des salaires est à l’ordre du jour dans les usines et les bureaux. En plus des travailleurs intérimaires qui sont exploités depuis des années par les agences de recrutement, il y a eu un grossissement de l’armée des « travailleurs contractuels » travaillant à la pièce sans bénéficier d’une protection sociale. Quelque 4,5 millions de personnes vivent des maigres allocations Hartz IV – c’est-à-dire de 374 euros (500 dollars US) par mois, plus loyer et chauffage.

A l’autre extrémité de la société, la richesse augmente. Le luxe d’une couche privilégiée ne connaît pas de limites. Le nombre de millionnaires vivant en Allemagne a pour la première fois dépassé la barre du million. « Il y a exactement 1,015 millions de millionnaires – une augmentation de 6,7 pour cent par rapport à l’année dernière, » rapporte le quotidien Tageszeitung et ajoute, « Le capital des millionnaires a augmenté plus rapidement que leur nombre. Il est passé de 3400 milliards de dollars US à 3700 milliards de dollars US – une progression de 7,7 pour cent. »

En d’autres termes, les attaques sociales qui ont eu des conséquences dévastatrices pour des millions de familles sont utilisées pour canaliser la richesse sociale vers les poches des riches et des ultra-riches.

Compte tenu de l’opposition grandissante vis-à-vis de cette politique de contre-révolution sociale, les porte-parole politiques des classes dirigeantes, les médias et les universités réclament des structures et des formes autoritaires de gouvernement. Edward Snowden, le lanceur d’alerte et ancien employé de l’Agence nationale de sécurité (NSA) a révélé à quel point la population était surveillée, y compris en Allemagne. Derrière une façade démocratique, la mise en place d’un Etat policier est déjà bien avancée.

Tous les partis traditionnels soutiennent cette évolution. Face à l’accroissement de la crise sociale, ils serrent les rangs. Alors que la chancelière Merkel défend son programme d’austérité réactionnaire, le SPD a nommé l'ancien ministre des Finances de celle-ci, Peer Steinbrück, candidat à la chancellerie afin de souligner son accord avec le gouvernement sur toutes les questions importantes. Les Verts recherchent une coalition avec le SPD mais restent aussi disponibles comme partenaires pour une coalition avec l’Union chrétienne-démocrate (CDU) de Merkel. Le parti La Gauche (Die Linke) offre son soutien au SPD et aux Verts et bénéficie de l’appui de tous les groupes de la pseudo-gauche.

Cette « grande coalition » de tous les partis bourgeois, qui va de l’aile droite de l’Union chrétienne-sociale (CSU) à l'aile gauche de Die Linke, n’est contestée que par un seul parti : le Parti de l’Egalité sociale (Partei für soziale Gleichheit, PSG). Le PSG aspire à mobiliser la classe ouvrière sur la base d’un programme socialiste international et met en garde que, comme dans les années 1930, la classe dirigeante n’hésitera pas à défendre le système de profit en recourant à la dictature et au fascisme.

(Article original paru le 12 août 2013)