Les élections de Detroit

Par Barrey Grey et Andre Damon
15 août 2013

Dans les élections primaires à la mairie de Detroit tenues le 6 août, deux candidats de droite, Mike Duggan et Benny Napoleon, ont atteint le tour décisif qui prendra place en novembre. L’aspect le plus important de ces élections fut le taux de participation extrêmement faible.

La crise financière qui se développe à Detroit est suivie à travers les États-Unis et internationalement. Un «administrateur spécial» non élu a mis la ville en faillite, en dépit de l’opposition populaire, afin d’éliminer les conventions collectives et imposer des coupes brutales dans les pensions et l’assurance maladie des travailleurs municipaux, privatiser et réduire les services publics, et vendre les biens publics, y compris la collection de renommée mondiale du musée d’art de Detroit (Detroit Institute of Arts). Et toutes ces mesures sont prises dans le but de protéger les investissements des banques et des spéculateurs qui possèdent des obligations de la ville.

Malgré tout, seulement 18 pour cent des électeurs inscrits ont voté. Cette abstention de masse exprime combien la classe ouvrière est profondément aliénée de tout le système politique. La très grande majorité des habitants de Detroit croit que ses votes ne sont d’aucune valeur et que, peu importe qui est élu, son opinion n’aura aucune influence sur les politiques du gouvernement. À ce niveau, cette majorité à tout à fait raison.

Ce sentiment est partagé par la classe ouvrière à travers le pays. Les tromperies usées de la démocratie ne peuvent plus dissimuler la tyrannie de l’oligarchie financière et patronale. L’affirmation qu’il existe des différences importantes entre les deux principaux partis devient de plus en plus absurde, et ce, malgré la démagogie qu’emploient le président Obama et le Parti démocrate pour s’afficher en tant que défenseurs de la «classe moyenne». Surtout depuis le krach de Wall Street en 2008, tous les gouvernements — au fédéral, au niveau de l’État ou des municipalités, qu’ils soient démocrates ou républicains — se sont avérés des outils du 1 pour cent le plus riche.

Un financement illimité a été accordé pour sauver de la faillite et enrichir les criminels de la finance et du patronat qui sont responsables de la plus profonde crise économique depuis la Grande Dépression. Au même moment, le mensonge qu’il n’y a «pas d’argent» est utilisé pour supprimer les emplois, baisser les salaires et détruire l’éducation, la santé, les pensions et les services sociaux.

Lorsqu’il s’agit d’attaquer la classe ouvrière, les deux partis ne font qu’un. À Detroit, la faillite de la ville et l’assaut sur les travailleurs municipaux et les services sociaux ont l’appui du maire démocrate et du gouverneur républicain.

Obama incarne l’antagonisme qui existe entre tout le système politique et les besoins fondamentaux de la vaste majorité de la population. Il a remporté les élections de 2008 en se présentant comme l’alternative progressiste à l’administration détestée de George W. Bush et ses politiques de guerre, de réaction sociale et d’attaques sur les droits démocratiques. Mais aussitôt président, il a commencé à renier ses promesses électorales.

Obama a intensifié les politiques de droite de Bush: en poursuivant les guerres en Afghanistan et en Irak, en en déclenchant de nouvelles en Libye et en Syrie, et en accentuant les attaques sur les droits démocratiques et l’assaut sur les conditions de vie de la classe ouvrière. Le fait qu’il s’oppose à ce que le gouvernement fédéral aide financièrement Detroit indique que son administration souhaite que la faillite de la ville serve de modèle à l’attaque sur les pensions des travailleurs de tout le pays.

La réélection d’Obama, qui se présentait contre un multimillionnaire qui a fait sa fortune sur Wall Street en dépouillant des entreprises de leurs actifs, reflétait le fait que les illusions populaires qui l’avaient porté au pouvoir quatre ans plus tôt étaient tombées. Dix millions de personnes de moins ont voté en 2012 par rapport à 2008. Le nombre de votes pour Obama a chuté considérablement : il devenait en effet le premier président en plus de 60 ans à être réélu avec moins de voix à son deuxième mandat qu’à son premier.

Seulement 57,5 pour cent de la population en âge de voter ont participé aux élections de 2012, soit le plus faible taux de participation de toute élection présidentielle depuis 2000. Le déclin à plus long terme de la participation électorale continue donc de se manifester. Le taux de participation dans les élections de mi-mandat a chuté de près de 10 points de pourcentage depuis le début des années 1970.

Tous les deux ou quatre ans, on donne à la population américaine le choix entre les représentants de deux partis de droite, tous deux financés et sous la direction de Wall Street et intégrés à l’appareil militaire et de renseignement. Les élections sont dominées par l’argent des grandes sociétés et manipulées par les grands médias du patronat.

Dans les élections municipales de Detroit, la supercherie entourant tout le processus est flagrante. Peu importe qui des deux gagnants des primaires est élu en novembre, le millionnaire Duggan ou l’ancien chef de police et actuel shérif de comté Napoleon, le nouveau maire n’aura aucun pouvoir tant que l’administrateur spécial Kevyn Orr, dont le rôle est d’imposer le diktat des banques, demeurera en poste.

Les syndicats ont indiqué qu’ils appuyaient la faillite de Detroit et l’assaut sur ses travailleurs en appuyant Napoleon, le policier devenu politicien de la loi et l’ordre, lors des primaires. Le fait que Duggan ait beaucoup mieux fait que l’ancien chef de police, malgré que son nom ne fût pas sur le bulletin de vote après avoir été exclu pour un détail technique, montre à quel point les travailleurs n’ont aucune confiance en ces organisations.

Toutes illusions que les habitants de Detroit peuvent avoir dans le fait que Duggan représenterait une véritable alternative au statu quo seront rapidement anéanties s’il est élu en novembre. Il y avait cependant un élément de protestation dans le vote en son appui. Les travailleurs de Detroit, dont les conditions de vie ont été constamment attaquées durant les 40 dernières années durant lesquelles la ville était gouvernée par une section riche et corrompue de politiciens afro-américains, en ont assez.

Les travailleurs n’ont rien en commun avec cet establishment politique constitué de représentants syndicaux et d’organisations des droits civiques, de ministres, d’intellectuels et d’hommes d’affaires qui gère Detroit et les autres villes au nom de l’élite dirigeante américaine. La polarisation sociale parmi les Afro-Américains est encore plus marquée que dans la population en général. Cette situation est le résultat de la promotion d’une mince couche sociale sur la base de politiques raciales et de programmes tels que la discrimination positive, et ce pendant que la très vaste majorité des travailleurs afro-américains subissait un déclin dévastateur de ses conditions de vie.

En 2011, les 10 pour cent les plus riches des ménages afro-américains possédaient 67 pour cent de la richesse de tous les ménages afro-américains, comparativement à 59 pour cent seulement 3 années plus tôt.

Les travailleurs de Detroit, et à travers le pays, cherchent des alternatives. Mais ils ne vont pas les trouver dans l’establishment politique ou ses deux partis de la grande entreprise.

L’aliénation politique des travailleurs fait partie d’un processus qui mène inévitablement à de grands bouleversements sociaux. Jusqu’à maintenant, la radicalisation politique de la classe ouvrière a pris un caractère essentiellement passif. Mais cela va changer.

Le Parti de l’égalité socialiste et son candidat à la mairie de Detroit, D’Artagnan Collier, ont été les seuls à parler au nom de la classe ouvrière et à lutter pour ses intérêts durant la campagne électorale. Seul le SEP s’est opposé à la faillite de Detroit et a exhorté les travailleurs à s’opposer à toute coupe sociale ou concession.

La campagne de Collier était axée sur le développement d’un mouvement des travailleurs de Detroit pour se débarrasser de l’administrateur spécial, remplacer le conseil municipal par un conseil ouvrier et mettre en œuvre des politiques socialistes, y compris la nationalisation des sociétés et des banques, pour assurer à chaque travailleur un emploi et un salaire décents, la santé, une pension, une éducation de qualité et un bon logement.

Il a encouragé les travailleurs à bâtir de nouvelles organisations démocratiques de lutte de la classe ouvrière, des comités d’action ouvriers, sur les lieux de travail, dans les écoles et dans les quartiers, indépendamment des syndicats et du Parti démocrate, dans le but d’organiser des manifestations et des grèves et développer un mouvement de grève générale dans la région métropolitaine de Detroit.

La campagne du SEP a suscité beaucoup d’intérêt et obtenu un appui enthousiaste parmi les travailleurs et les jeunes, y compris de la part de pompiers qui avaient organisé des manifestations contre les coupes et de locataires qui luttent pour empêcher leur éviction aux mains de spéculateurs immobiliers.

Le SEP cherche maintenant à intensifier sa lutte pour la mobilisation des travailleurs à Detroit et à travers les États-Unis et la construction d’une nouvelle direction dans la classe ouvrière. Dans la même manière que la classe dirigeante tente de faire de Detroit un modèle à suivre pour attaquer tous les travailleurs au pays, la classe ouvrière doit livrer la Bataille de Detroit pour que cela devienne l’inspiration des luttes ouvrières à travers les États-Unis et internationalement.

(Article original paru le 9 août 2013)