En Allemagne, le SPD fête le cent cinquantième anniversaire de son existence

Par Peter Schwarz
1 juin 2013

A quatre mois de l’élection législative de septembre, le SPD a célébré le 23 mai à Leipzig ses cent cinquante années d’existence. La cérémonie s’adressait tout entière à l’élite dirigeante, à laquelle le SPD a voulu confirmer qu’elle pouvait se fier à lui pour défendre ses intérêts en temps de crise.

Parmi les 1600 invités triés sur le volet se trouvaient, comme l’annonçait fièrement le chef du parti, Sigmar Gabriel, sur sa page web, dix chefs d’État, de nombreux anciens chefs de gouvernement ou des responsables représentants des chefs de gouvernement, des ministres des Affaires étrangères et des commissaires européens. La chancelière et présidente du parti conservateur CDU, Angela Merkel, a elle aussi participé à la fête, tout comme le président de la république, Joachim Gauk, et le président français François Hollande.

S’ajoutait à cela «environ trente chefs de partis et de nombreux haut responsables de partis comme le Parti démocrate, l’ANC sud-africaine, le Parti du Congrès indien, le parti gouvernemental chinois et le PT brésilien.»

La plupart de ces partis ont une longue tradition d’oppression de la classe ouvrière. Les démocrates d’Obama ont à répondre de guerres impérialistes criminelles, d’assassinats ciblés à l’aide de drones et de la suppression de droits démocratiques fondamentaux. L’ANC sud-africaine a massacré l’année dernière des dizaines de mineurs en grève à Marikana. Et le parti gouvernemental chinois assure, grâce à des moyens dictatoriaux, des conditions d’exploitation inhumaines tandis que ses propres membres s’enrichissent sans limites.

Un cadre convenant parfaitement à une cérémonie d’anniversaire du SPD!

Le dirigeant du SPD Sigmar Gabriel a présenté, en préparation à cette cérémonie, son interprétation de l’histoire du SPD au cours de longues interviews. Il n’a pas choisi par hasard le principal journal économique Handelsblatt pour exprimer ses vues.

Pour commencer, le SPD a choisi de façon toute arbitraire comme date de la cérémonie d’anniversaire la fondation de l’ADAV (Allgemeiner Deutscher Arbeiterverein- Association générale des travailleurs allemands) par Ferdinand Lassalle le 23 mai 1863 à Leipzig, une date qui n’est généralement pas considérée comme l’origine du SPD. August Bebel et Wilhelm Liebknecht ont réalisé un travail beaucoup plus sérieux que Lassalle qui dominait son association de façon dictatoriale, a rencontré Bismarck en secret et est mort dans un duel insensé un an seulement après la fondation de l’ADAV.

Bebel et Liebknecht étaient en contact étroit avec Marx et Engels et fondèrent en 1869 à Eisenach le SDAP (Sozialdemokratische Arbeiterpartei – Parti ouvrier social-démocrate). En 1875, le SPAD et le ADAV fusionnèrent et les Lassalliens perdirent rapidement en importance. Bebel et Liebknecht dirigèrent l’organisation et la construisirent pour en faire un puissant parti de masse, qui éduqua des centaines de milliers de travailleurs dans le marxisme. 1869 ou 1875 sont donc bien plus souvent considérés comme les dates de fondation du SPD que 1863.

Gabriel expliqua au Handelsblatt, pourquoi il préférait Lassalle. «Il pouvait nous enseigner que le comportement n’a rien à voir avec la condition sociale. Lassalle n’avait aucun souci d’argent et c’était plutôt un viveur. Malgré cela, il s’est engagé pour les enfants rachitiques dans les mines et pour la classe ouvrière». Le SPD n’a selon cette vue jamais été un parti ouvrier, mais seulement un parti qui s’occupait des ouvriers. Il «n’a jamais été un pur parti ouvrier, mais toujours un mélange de salariés engagés, de bourgeois éclairés et libéraux et d’intellectuels de gauche,» selon les mots de Gabriel.

Lorsque le Handelsblatt lui a fait remarquer que Bebel avait qualifié le SPD de «parti uniquement ouvrier», Gabriel a lancé une attaque virulente contre celui qui fut pendant longtemps le dirigeant du parti. Les «matérialistes» autour de Bebel avaient cru que «l’effondrement du capitalisme était une nécessité historique... La forme la plus extrême du matérialisme avait débouché sur le léninisme, pour lequel la voie vers le socialisme devait être accéléré par une dictature». Les idéalistes autour de Bernstein auraient au contraire compté sur la «capacité de l’homme à s’émanciper de façon démocratique et sociale.»

En fait la conception de Bernstein d’une réforme pacifique du capitalisme s’est effondrée au milieu des bombes de la Première Guerre mondiale. La crise a apporté la preuve que le capitalisme s’effondre de par ses propres contradictions. L’attaque menée par Bernstein contre le marxisme a préparé la trahison du SPD en 1914, une trahison qui devait marquer tout le 20e siècle. Le SPD a soutenu une guerre au cours de laquelle on a sacrifié de façon absurde aux intérêts impérialistes la vie de millions d’hommes jeunes.

Le soutien à la Première Guerre mondiale en 1914 a marqué le passage du SPD avec armes et bagages dans le camp de la réaction bourgeoise. Lorsque la révolution de novembre 1918 balaya le régime de Guillaume II, elle entreprit la tâche de rassembler la soldatesque éparse dans les «Freikorps», d’abattre par les balles les soulèvements des ouvriers et d’instaurer un État bourgeois ; derrière la mince façade démocratique de celui-ci, la réaction dans l’État, l’armée, la grande industrie et l’aristocratie continuèrent leurs activités et aidèrent quinze ans plus tard à porter Hitler au pouvoir.

Le cynisme sans bornes de Gabriel est le plus évident lorsqu’il qualifie le refus de la fraction sociale-démocrate au Reichstag (parlement ndt), en mars 1933, de voter la Loi des pleins pouvoirs de «moment certainement le plus fier dans l’histoire du SPD.»

Pendant des années, le SPD a tout fait pour lier les mains des travailleurs qui voulaient lutter contre Hitler. Bien avant que Hitler ne prenne le pouvoir, il a éliminé la démocratie dans les faits en partageant la responsabilité des décrets d’urgence du chancelier Brüning, dirigés contre la classe ouvrière au plus fort de la crise économique. En 1932, il a soutenu l’élection à la présidence de Paul von Hindenburg qui a ensuite nommé Hitler chancelier. Et lorsque la même année, un coup d’État de droite lui a arraché le pouvoir en Prusse, il a capitulé sans combat.

On ne peut pas, dans ces conditions, considérer comme un mérite le fait que le SPD n’ait pas approuvé par-dessus le marché son arrêt de mort par un vote en faveur de la Loi des pleins pouvoirs.

Après la Deuxième Guerre mondiale, le SPD a joué un rôle clé dans la reconsolidation de l’État bourgeois au sein duquel de nombreux anciens nazis ont fait carrière et où les grands industriels qui avaient financé Hitler et s’étaient enrichis grâce au travail forcé purent garder leur propriété, et leur pouvoir.

Lorsque le Handelsblatt lui demanda en quoi consistait l’héritage concret des trois chanceliers du SPD Willy Brandt, Helmut Schmidt et Gerhard Schröder Gabriel répondit : «à prendre la responsabilité dans les temps difficiles.»

Il souligne que tous trois ont défendu l’ordre bourgeois contre la pression venue d’en bas et de leur propre parti : «Ce fut le cas avec Brandt dans la première grande crise économique, avec Schmidt à l’époque du terrorisme et de la grande crise pétrolière – et avec Schröder pour l’Agenda 2010 et la guerre en Irak. Dans le doute, les chanceliers sociaux-démocrates Brandt, Schmidt et Schröder ont placé les intérêts du pays au-dessus du bien-être du parti.»

Gabriel se plaint amèrement de ce que la CDU et le FDP se décrivent encore aujourd’hui comme une «coalition bourgeoise» et essaient de présenter le SPD comme quelque chose en dehors de la société, alors que le SPD a toujours défendu l’ordre bourgeois.

Pour finir, il fait état de sa fierté à l’égard de l’Agenda 2010 du gouvernement Schröder. «Je suis fier du courage du SPD, d’avoir mis un terme au système insensé des allocations chômage et de l’aide sociale» a-t-il dit. «Mais l’extension du secteur des bas salaires n’était pas juste et a détruit l’étique de travail de notre société.»

Avec la deuxième phrase, que chaque personne affectée doit ressentir comme une insulte, Gabriel cherche à brouiller les cartes. En vérité, c’est précisément l’élimination de l’allocation chômage qui a assuré la création d’un énorme secteur à bas salaires qui fait pression sur le niveau des salaires dans tous les autres secteurs. Un chômeur perd déjà après un an tout droit à une allocation chômage. Il doit dépenser toutes ses économies avant de pouvoir toucher l’aide pitoyable prévue sous Harz-IV et il doit accepter tout emploi, si peu payé soit-il, s’il ne veut pas perdre cette aide.

Gabriel ne s’en tient pas à déclarer sa fierté pour l’Agenda 2010. Il annonce encore un «nouvel “Agenda”» si le SPD devait former le gouvernement à l’automne. Il parle d’un «programme pour le milieu de la société qui travaille» -- «milieu» étant un synonyme politique de classes moyennes argentées, les couches qui gagnent de nombreuses fois ce que gagne un ouvrier, mais qui n’atteignent pas les traitements de plusieurs millions d’euros qu’on voit au sommet de la pyramide des revenus. Gabriel promet à ces couches «un nouvel équilibre social».

Le SPD a en revanche perdu tout intérêt pour l’écrasante majorité de la population. Comme tous les autres partis de l’establishment il recherche avidement les faveurs des dix pour cent les plus riches de la société et leur offre ses services en tant que représentant de leurs intérêts.

Pendant le boom économique d’après-guerre, le SPD avait pu accompagner sa politique de concessions sociales faites à la classe ouvrière ce qui lui valut, surtout dans les années soixante et soixante-dix, un certain soutien parmi les ouvriers et les jeunes. Aujourd’hui, dans la plus grande crise du capitalisme depuis les années 1930, il soutient tout entiers l’impérialisme et la réaction sociale.

(Article original publié le 23 mai 2013)