Kevin Rudd redevenu premier ministre en Australie

Par Patrick O’Connor
28 juin 2013

Aujourd’hui 27 juin, Kevin Rudd a été réinvesti en tant que premier ministre australien, trois ans après avoir été limogé par un coup d’Etat orchestré par une faction à l’intérieur du parti après l’une des plus sérieuses crises politiques depuis les 122 ans de l’histoire du Parti travailliste.

Suite au vote d’hier soir de 57 voix contre 45 lors d’un scrutin du Parti travailliste (Labor Party) pour rétablir Rudd à la direction travailliste, l’ensemble de l’establishment dirigeant a serré les rangs autour de cette décision.

La gouverneure générale Quentin Bryce a fait prêter serment en hâte à Rudd ce matin. Elle tout comme ses conseillers juridiques ont écarté les préoccupations soulevées au sujet de la légitimité constitutionnelle de la nomination de Rudd à la tête du gouvernement minoritaire avant qu’il n’ait démontré sa capacité à rassembler une majorité de parlementaires.

Deux députés indépendants de régions rurales, Rob Oakeshott et Tony Windsor, qui avaient soutenu Gillard durant ces trois dernières années, avaient un peu plus tôt émis des doutes quant à une prise de position en faveur de Rudd. Toutefois, il n’y avait aucune volonté au sein des cercles dirigeants d’ajouter une crise constitutionnelle au grave bouleversement politique, de sorte que Rudd a été en toute sécurité en mesure de retrouver ses fonctions.

Hier soir, le dirigeant de l’opposition, Tony Abbott, a effectivement exclu vouloir présenter une motion de défiance contre le nouveau premier ministre en déclarant que « les jeux parlementaires » ne l'intéressaient pas.

La motivation essentielle se cachant derrière la décision de soutenir le retour de Rudd a été la crainte au sein des cercles dirigeants que l’impopularité de Gillard est tellement profonde et massive en raison du rôle qu’elle a joué il y a trois ans dans le coup d’Etat contre Rudd que le Parti travailliste ne se dirige tout droit vers une éradication électorale lors des prochaines élections fédérales, prévues le 14 septembre. De récents sondages ont indiqué que sous la direction de Gillard, le Parti travailliste risquait d’obtenir moins de 30 sièges sur les 150 que compte la Chambre des représentants.

Si Rudd semble fournir les moyens de procurer au Parti travailliste une stimulation électorale, ce n’est que parce qu’il n’a cessé de jouir d’une certaine sympathie publique, rehaussée à tort par les médias en une « popularité » du type de celle dont jouissent les célébrités. Il doit cette « popularité » au fait d'avoir été la victime d’un abattage politique antidémocratique aux mains de Gillard et de ses partisans de faction au sein du Parti travailliste.

Les efforts de dernières minutes entrepris pour ressusciter les chances électorales du Parti travailliste, quasiment à la veille des élections prévues, reflètent les profondes préoccupations des cercles dirigeants inquiets que l’effondrement de ce dernier pourrait mettre en péril la stabilité du régime parlementaire.

Au début du mois, alors que les spéculations concernant la direction étaient en train d’augmenter, Barry Cohen, ministre du précédent gouvernement travailliste de Bob Hawke, avait averti qu’un changement était indispensable pour empêcher une catastrophe électorale. « Si c’est aussi mauvais que certains le prédisent, il n’y aura plus de Parti travailliste australien (ALP) ou du moins pas tel qu'il est actuellement constitué, » a-t-il dit.

Compte tenu du rôle qu’il a joué pendant plus d’un siècle pour subordonner la classe ouvrière aux dictats de l’Etat capitaliste, surtout dans les circonstances de crise économique et politique, le risque de désintégration du Parti travailliste a des implications dépassant de loin l’arène parlementaire.

L’effondrement de la prospérité minière et les suppressions massives d'emplois qui ont lieu dans toute l'économie, combinés au programme d’austérité que Gillard a déjà amorcé, signifient que les conditions qui ont entraîné des luttes sociales explosives en Europe, en Turquie et actuellement au Brésil s'annoncent en Australie.

Reflétant la nervosité des cercles dirigeants au sujet de ces événements et de l’aliénation d’une génération entière de jeunes du système parlementaire, Rudd a lancé, à l’occasion de sa toute première intervention après son élection, un appel direct à l’adresse des jeunes.

« Il est indéniable que nombre d’entre vous, en fait un trop grand nombre d'entre vous, avez tourné vos regards ces dernières années vers notre système politique et le parlement et vous n’avez pas aimé ni respecté grand-chose de ce que vous avez vu… Je comprends pourquoi vous avez tourné le dos. Ce n’est pas étonnant, mais je veux vous demander s'il vous plaît de revenir et d’écouter à nouveau. Il est vraiment important que nous réussissions, d'une manière ou d'une autre, à faire que vous vous impliquiez . »

Lors des élections de 2007, Rudd avait remporté un soutien significatif parmi les jeunes qui étaient hostiles à la politique du précédent gouvernement Howard, concernant entre autres la guerre en Irak, le changement climatique, les droits démocratiques et les réfugiés. Ce soutien s’est toutefois rapidement évaporé et le discours de Rudd en 2013 est encore plus creux qu’il y a six ans.

L’appel de Rudd en faveur d’une « implication » est lancé au moment où il laisse clairement entendre qu'il faut faire de nouvelles incursions dans le statut social des travailleurs et des jeunes. En soulignant l’aggravation de la situation qui confronte le capitalisme australien, il a prévenu : « Il se passe toutes sortes de mauvaises choses dans le monde. L’économie mondiale connaît encore la plus lente des reprises. Le boom des ressources chinoises est terminé. »

Même si le changement de direction actuel paraît plus « démocratique » que le coup d’Etat du jour au lendemain d’il y a trois ans, il ne fait pas de doute que les mêmes forces impliquées à l’époque ont aussi joué un rôle cette fois.

Un élément clé dans le limogeage de Rudd est l’opposition, au sein du gouvernement Obama, aux tentatives de Rudd pour que les Etats-Unis s’arrangent de l’influence croissante de la Chine dans la région d’Asie pacifique.

Cette politique a contrecarré l’intervention agressive d’Obama partout en Asie pour contenir la Chine et l’éviction de Rudd a été organisée par une cabale formée de travaillistes et de dirigeants syndicaux décrits par l’ambassade comme étant « des sources protégées ». Suite au limogeage de Rudd, Obama a fait une visite, deux fois reportée, en Australie et annoncé, dans son discours prononcé devant le parlement australien en novembre 2011, la politique du pivot vers l’Asie, y compris le stationnement de marines américains à Darwin.

Le facteur clé du départ de Gillard hier est la décision de Bill Shorten, l’un des conspirateurs clé du coup de 2010 et le dirigeant de la soi-disant « garde prétorienne », de changer de camp. Shorten a été décrit dans une dépêche diplomatique américaine publiée par WikiLeaks, de « jeune parlementaire ambitieux… bien connu pour son attitude pro-américaine. »

Shorten aura très certainement consulté ses contacts américains avant de faire volte-face.

Le quotidien australien The Australian cite aujourd’hui les propos d’un responsable du Département d’Etat américain félicitant Rudd de son retour en tant que premier ministre comme suit : « Nous sommes confiants de pouvoir continuer à avoir les relations les plus étroites possibles avec n’importe quel futur gouvernement australien. »

Washington ne voit aucune objection à collaborer avec Rudd en tant que premier ministre intérimaire à court terme avant les élections. Et, s’il est réélu pour un nouveau mandat, il aura à faire face à de très différents « faits sur le terrain » par rapport à la dernière fois qu’il occupait ce poste.

Rudd s'est efforcé de réparer les pots cassés sur un autre front lorsqu'il a recherché l’appui du patronat, parlant de « mesures difficiles à prendre concernant l'avenir de notre économie » et de la nécessité de « voir comment accroître la taille de notre économie ainsi que la manière dont elle est distribuée. »

Il a ajouté: « Permettez-moi de dire ceci au patronat australien : Je veux collaborer étroitement avec vous. J’ai collaboré étroitement avec vous par le passé… Ce que je veux voir ici à Canberra c’est le patronat et le Parti travailliste oeuvrer ensemble. Je ne veux pas voir de choses qui séparent le patronat et le Parti travailliste. Nous avons été des partenaires naturels dans le passé et pouvons l’être de nouveau à l’avenir. »

Ses remarques ont suscité le soutien de la presse économique et de la presse de Murdoch. Les marchés ont accueilli par une hausse la nouvelle de la démission de Gillard et des groupes d’entreprises se sont pareillement félicités de la perspective d’une fin précoce de ce parlement minoritaire et de la mise en place d’un nouveau gouvernement plus stable pour appliquer les attaques contre la classe ouvrière qu’ils exigent.

(Article original paru le 27 juin 2013)