Qui dirige l'Amérique ?

Par Barry Grey
12 juin 2013

Après la défense par Barack Obama des programmes secrets du gouvernement consistant à espionner non seulement le peuple américain mais également des millions de gens sur toute la planète, il y a eu les menaces proférées par le Directeur des Renseignements nationaux James Clapper de poursuivre en justice les personnes impliquées dans la divulgation d'informations sur ces opérations de surveillance massives. 

Dans une déclaration publiée samedi, Clapper a dénoncé le Guardian britannique et le Washington Post pour avoir publié « des révélations imprudentes » sur les programmes de la National Security Agency (NSA) dépendant du ministère de la défense. Ces programmes espionnent quotidiennement la population des États-Unis et mondiale et captent des centaines de millions de communications par internet, dont des courriels, des chats, des vidéos, des photos et des reçus de cartes bancaires. 

Reuters a cité des responsables du ministère de la Justice et du FBI disant que le gouvernement devrait ouvrir une enquête criminelle sur ces fuites. Du point de vue du gouvernement Obama, le crime n'est pas l'infraction inconstitutionnelle contre le droit à la vie privée, mais le fait de révéler ces actes au public. 

Les remarques d'Obama vendredi dernier en défense des programmes de la NSA, dans lesquelles il a qualifié les reportages des médias de « battage médiatique » et qualifié la surveillance continuelle de la population de « petit empiètement » sur le Bill of Rights, témoignent d'un abandon complet du concept même de droits démocratiques. Cet ex-professeur de droit constitutionnel défend le point de vue de la classe dirigeante qui a coupé tout lien sérieux qu'elle pouvait encore avoir avec le cadre constitutionnel sur lequel les États-Unis ont été fondés. 

Obama préside un pays dans lequel le président peut – et il le fait – ordonner unilatéralement l'assassinat extrajudiciaire de gens n'importe où dans le monde, y compris des citoyens américains ; où des villes entières, comme Boston, peuvent être placées sous une loi martiale de fait ; où le gouvernement saisit les relevés téléphoniques et les courriers électroniques des journalistes d'investigation ; où ceux qui révèlent les crimes de guerres des États-Unis, comme le soldat Bradley Manning, sont torturés et mis en examen pour trahison ; où le président peut ordonner que des personnes simplement soupçonnées d'être des terroristes soient détenues pour une durée indéterminée et sans procès dans des prisons militaires.

La question posée par ces évolutions est la suivante : qui dirige l'Amérique ? 

En défense de ses violations de la Constitution, qu'il a juré de défendre, Obama insiste sur l'idée que le Congrès a été consulté et a donné son approbation. C'est vrai. Obama invoque également à juste titre la validation par les tribunaux. 

Pourtant tout le monde sait que le peuple américain n'a jamais été consulté, on lui a menti et il a été maintenu dans l'ignorance sur la destruction de ses droits démocratiques. Même le terme de « démocratie bourgeoise » devient un terme inapproprié pour un système dans lequel les atours usés jusqu'à la trame de la souveraineté populaire sont à ce point contredits par la réalité de la vie politique. 

La collaboration secrète entre l'armée, les agences de renseignement et de sécurité nationale, et les grands groupes privés pour surveiller systématiquement et illégalement le peuple américain révèle qui sont les véritables détenteurs du pouvoir aux États-Unis. Les géants des télécommunications comme AT&T, Verizon, et Sprint, ainsi que les fournisseurs d'accès Internet comme Google, Microsoft, Facebook et Twitter, fournissent à l'armée, au FBI et à la CIA, un accès aux données de centaines de millions de gens que ces agences d'Etat n'ont aucun droit de détenir. 

Le Congrès et les deux grands partis politiques servent à officialiser cette confluence de l'armée, des services de renseignement et de Wall Street, qui dirige réellement le pays. Le soi-disant « quatrième pouvoir » - les grands médias – fonctionne de façon éhontée comme une simple branche de cette troïka qui nous dirige. 

La lâcheté et la duplicité du Congrès, et surtout des Démocrates, ainsi que la soumission des médias, dont ils ont fait preuve dans leur réaction à la révélation des programmes d'espionnages de la NSA, encouragent l'armée et les agences de renseignement à aller encore plus loin dans leur tendance dictatoriale. Mark Udall, le sénateur démocrate présenté comme le critique le plus « véhément » des programmes d'espionnage, a commencé son entretien dimanche dans l'émission State of the Union sur CNN en jurant de soutenir la « guerre contre le terrorisme » et en dénonçant les fuites d'informations classifiées. 

Pas un seul des grands journaux ou autres grands médias n'a demandé la fin de l'espionnage, la fermeture de la NSA, la mise en examen des responsables de cet espionnage illégal, ou une procédure de destitution contre Obama, dont les « crimes graves et les fautes de service » en violation de la Constitution surpassent tout ce qu'a pu faire Nixon. Le New York Times a publié samedi un article en première page intitulé « La recherche de données est qualifiée de cruciale pour lutter contre le terrorisme. » Cet article cite d'anciens responsables du renseignement pour défendre en bloc les programmes de surveillance de la NSA. 

Le gouvernement Obama lui-même, plus qu'aucun autre gouvernement américain, incarne cette consolidation du pouvoir entre les mains de l'armée et de la CIA en alliance avec l'élite financière. Le pouvoir de plus en plus grand de ce qu'Eisenhower en 1961 appelait « le complexe militaro-industriel » s'est épanoui avec la fusion du pouvoir exécutif et de l'appareil des services de sécurité sous Obama. 

Le passé personnel d'Obama semble avoir fait de lui le véhicule idéal de ce processus. Il est bien connu qu'après ses études, il a travaillé pendant un an pour Business International, dont le fondateur a reconnu avoir fourni des couvertures pour des agents de la CIA dans plusieurs pays. 

Mais la biographie personnelle d'Obama ne devrait pas cacher les processus sociaux fondamentaux à l'œuvre dans l'émergence des formes dictatoriales de gouvernement aux États-Unis. Personne ne peut sérieusement nier aujourd'hui que la « guerre contre le terrorisme » est, et a toujours été, une guerre contre le peuple américain, une couverture pour les guerres impérialistes internationales et un assaut sans répit contre les droits démocratiques aux États-Unis. 

L'énorme ampleur de cet espionnage, qui vise chaque homme, femme et enfant du pays, soulève une question : de quoi ont-ils peur ? 

La classe dirigeante est hantée par l'idée qu'elle est socialement et politiquement isolée, que la politique qu'elle mène manque de toute base sérieuse de soutien. Alors même qu'elle accentue ses attaques contre les conditions de vie de la vaste majorité du peuple, y étant poussé par la crise du système capitaliste, l'élite financière et patronale se sent menacée par les conséquences de la crise. Elle sait que la maison de cartes financière qu'elle a construite peut s'effondrer pratiquement à tout moment, ce qui provoquerait des troubles sociaux révolutionnaires. 

Mais la classe dirigeante n'a en fin de compte qu'une seule réponse à ce dilemme : la répression violente. D'où la construction inexorable des pouvoirs de police de l'Etat. Ces pouvoirs sont dirigés non pas contre les terroristes, mais contre la classe ouvrière. 

Aucune section de l'establishment politique et aucune institution officielle ne luttera contre cet attaque contre les droits démocratiques. 

Le Parti démocrate, et les soi-disant « libéraux » montrent une fois de plus qu'ils n'ont aucun engagement sérieux en faveur des droits démocratiques. Ils sont rejoints par une coterie de libéraux de gauche et de forces de la pseudo-gauche, représentés par le magazine Nation et l'International Socialist Organisation, qui sont restés largement silencieux au sujet des dernières révélations sur la politique profondément réactionnaire d'Obama et des Démocrates. Sans le soutien que ces groupes, qui s'affichent comme étant « de gauche » et sont en réalité de droite, apportent à Obama et aux Démocrates, il ne serait pas possible à l'Etat de monter des attaques aussi profondes contre les droits démocratiques. 

Mais ces droits trouvent un écho profond dans la classe ouvrière. Ils ont été obtenus en premier lieu par des luttes révolutionnaires. Le fait que la classe dirigeante soit aujourd'hui déterminée à les détruire est une expression de la faillite historique du capitalisme Américain et mondial. C'est à la classe ouvrière que revient maintenant la défense de ces droits. 

Ce qui doit être développé, c'est un mouvement politique de la classe ouvrière et des jeunes, qui soit indépendant. La défense des droits démocratiques est inséparable de la lutte contre le capitalisme et l'Etat capitaliste. La clé pour mener cette lutte est la construction du Socialist Equality Party comme nouvelle direction révolutionnaire de la classe ouvrière. 

(Article original paru le 10 juin 2013)