Le parti Die Linke propose ses services pour étayer le régime bourgeois

Par Ulrich Rippert
21 juin 2013

Alors que le candidat social-démocrate (SPD), Peer Steinbrück, écoeure de nombreux anciens électeurs du SPD avec sa politique pro-patronale, La Gauche (Die Linke, homologue allemand du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon) propose ses services en tant qu'appui fiable de l’ordre bourgeois. Telle est l’impression dominante laissée par le congrès de Die Linke qui s'est déroulé à Dresde le week-end dernier.

Les médias n’ont pas tari d’éloges et ont rendu hommage à la détermination du congrès. Le journal droitier Frankfurter Allgemeine (FAZ) a loué Die Linke pour être un « parti stable » de grand mérite. Ce journal proche des milieux d’affaires écrit que ses dirigeants, Katja Kipping et Bernd Riexinger, avaient fait un « excellent travail » même si les discours prononcés au congrès étaient « moins que brillants. »

Le Süddeutsche Zeitung se félicite de la « trêve » que la nouvelle direction semble avoir instaurée après la « guerre des tranchées » menée au cours de l’année écoulée. Même le quotidien conservateur Die Welt – qui, il n’y a pas si longtemps, lançait des diatribes anti-communistes contre le parti – écrit maintenant que Die Linke a trouvé une nouvelle stabilité et est en pleine forme « un an après son désastreux congrès de Göttingen qui avait presque signé sa perte. »

Cette acclamation par les médias n’arrive pas par hasard. Die Linke est indispensable pour préparer le passage à un gouvernement de coalition SPD-Verts. Bien que la politique antisociale du gouvernement de la chancelière Angela Merkel et son soutien pour des aventures militaires en Afghanistan et en Syrie rencontrent une opposition croissante, des enquêtes menées auprès des électeurs montrent que le SPD est en train de perdre et non de gagner un appui électoral. Le SPD est bien trop connu et détesté pour avoir été l’initiateur de Hartz IV, ce misérable système d’assurance-chômage.

Le président du SPD, Sigmar Gabriel, s’efforce désespérément de battre la grosse caisse en faveur d’une démagogie sociale. Toutefois, dans ses discours à l’adresse des dirigeants des banques et des affaires, Steinbrück souligne qu'il va poursuivre et intensifier la politique de l’Agenda 2010 de l’ancien gouvernement SPD mené par Gerhard Schröder. La dernière décision de Steinbrück d’engager comme son porte-parole Rolf Kleine, journaliste de la presse à scandale et ancien membre influent du groupe de pression d’un requin de l'immobilier, en dit plus sur l’attitude actuelle du SPD à l’égard de la « justice sociale » que toutes ses résolutions issues du congrès.

Die Linke s’emploie à enrayer le déclin du SPD et présente le programme SPD-Verts comme une alternative progressiste au gouvernement Merkel. Mais le soutien pour Die Linke est en train de s’effriter. Il y a quatre ans, le parti avait obtenu près de 12 pour cent des voix lors des élections. Actuellement, les sondages d’opinion indiquent qu’il ne recueillerait que la moitié de ces voix et qu’il pourrait même ne pas passer le seuil des 5 pour cent requis pour obtenir des sièges au parlement fédéral.

D'où l’acclamation de la part des comités de rédaction. Même le patron du syndicat IG Metall, Berhold Huber, a transmis ses félicitations officielles à Die Linke en souhaitant aux délégués des « discussions intensives et productives. »

Les discours prononcés au congrès étaient caractérisés par une contradiction évidente et absurde. Dans le but de remporter des voix, les orateurs ont critiqué le SPD et les Verts en leur reprochant de ne pas vouloir lutter contre le gouvernement Merkel. Dans le même temps, ils ont déclaré que leur objectif explicite lors des élections était de collaborer avec un gouvernement SPD-Verts.

De plus, il est aussi bien connu que partout où il a été au pouvoir en alliance avec le SPD (comme c’est actuellement le cas au Brandebourg et il y a quatre ans à Berlin) ou bien là où il a soutenu un gouvernement SPD-Verts (comme en Rhénanie du Nord/Westphalie), Die Linke a perpétré les attaques sociales qu’il a précisément critiquées à son congrès et dans ses discours de campagne électorale.

A Dresde, le président du parti, Bernd Riexinger, a exhorté les délégués : « Maintenant le SPD veut nous faire croire qu’il a appris quelque chose. Il est question d’un ‘tournant à gauche’. Et pourtant, cela ne contribue en rien à redonner du punch à leur campagne électorale. » Il a dit que la raison en était que les sociaux-démocrates avaient choisi un candidat « dont les gens pensent qu’il fera tout sauf s’orienter vers la gauche. La campagne électorale de Peer Steinbrück pourrait bien se révéler être une catastrophe totale. »

« Les gens pensent que Steinbrück agira comme un homme de main des millionnaires au lieu de carrément puiser dans les poches des riches, » s’est plaint Riexinger. Pour finir, il a déclaré que le SPD ne serait en mesure d’appliquer « son programme » qu’en alliance avec Die Linke.

La co-présidente du parti, Katja Kipping, a recouru à la mise en scène démagogique habituelle en critiquant les Verts d’être des renégats ayant mué de pacifistes en militaristes. Elle a dit que les Verts avaient été les plus fervents partisans d’une intervention dans la guerre en Libye, et qu’au moins on ne pouvait que se réjouir qu’ils n’aient pas été en mesure, à l’époque, de fournir de ministre de la Défense à l’Allemagne – une référence ironique au bilan de l’ancien ministre de la Défense des Verts, Joschka Fischer. Elle s’est plainte de ce que les Verts étaient devenus vert olive (la couleur des uniformes de l’armée allemande), et ainsi de suite.

A la fin de son discours, Kipping a dit que le progrès social ne pourrait être réalisé qu’à l’aide d’une « majorité de gauche » – c’est-à-dire une alliance SPD-Die Linke-Verts.

Le dirigeant du groupe parlementaire, Gregor Gysi, a imploré les délégués, « Je demande au SPD et aux Verts : quand serez-vous enfin disposés à rejoindre la majorité de la population et à vous excuser devant les gens pour l’Agenda 2010 ? Je demande également : Quand cesserez-vous de bricoler le secteur à bas salaire et l’emploi intérimaire, pour enfin tout simplement vous en débarrasser ? Quand mettrez-vous vraiment un terme à l’usage excessif des accords d’entreprise ? »

Le SPD a révélé depuis longtemps les réponses à ces questions. Il y a quelques semaines, il a célébré l’Agenda 2010 comme un grand succès en annonçant des projets en faveur d’un Agenda 2020. La démagogie de Gysi sert à promouvoir Die Linke comme un appui du SPD et du régime bourgeois. Il a appelé les délégués à passer « à l’étape suivante ». Six ans après sa création, le parti est à présent « fermement établi » comme une « force politique à la gauche de la social-démocratie. » Il s’agit désormais de créer « de véritables majorités gouvernementales » pour contraindre le SPD à élaborer une « politique dans l’intérêt de la population. »

Depuis le changement de direction à l’automne dernier où Kipping avait accédé à la présidence en tandem avec Riexinger, bureaucrate syndical souabe, Die Linke a encore davantage viré à droite. Cela est particulièrement évident dans son soutien à la poursuite du bain de sang en Syrie.

Kipping et son suppléant, Jan Van Aken, ont signé en décembre une déclaration intitulée : « Syrie : La liberté a besoin d’aide » appelant à une intervention en Syrie. Parmi les autres signataires on compte la secrétaire du SPD, Andrea Nahles, la dirigeante nationale des Verts, Claudia Roth et le président de la Commission parlementaire des Affaires étrangères, Rupert Polenz (CDU).

En janvier, un « document interne de réforme » rédigé par Kipping et Riexinger avait été divulgué. Sous le titre « Une perspective de pouvoir pour une alliance de gauche au sein du gouvernement fédéral », le document préconisait une « coopération concrète » avec le SPD et les Verts. Parallèlement, des articles parus dans les médias au sujet de ce document soulignaient que Die Linke ne posait plus de conditions à sa participation à une coalition au niveau fédéral.

Auparavant, Die Linke avait toujours officiellement fondé sa coopération avec le SPD et les Verts sur un certain nombre de conditions préalables : pas d’opérations militaires à l'étranger, interdiction des exportations d’armes, un revenu minimum de 1.000 euros pour tous et une augmentation de l’impôt sur la richesse. Dans leur document de réforme, Kipping et Riexinger disent que ces conditions sont devenues superflues parce que le SPD et les Verts ont adopté, du moins partiellement, une grande partie des points de vue essentiels de Die Linke.

Ces arguments ont été réitérés lors du congrès du parti, alors même que c'est tout le contraire. Le SPD et les Verts ont viré à droite sur tous les sujets politiques importants. Au parlement fédéral, ils ont soutenu le gouvernement Merkel et sa politique européenne tout comme ses opérations militaires en Afghanistan, au Moyen-Orient et en Afrique.

Ils sont directement responsables des mesures d’austérité brutales qui ont précipité de vastes sections de la population grecque, portugaise et espagnole dans la pauvreté et la misère. Ils sont aussi directement responsables de la mort de dizaines de milliers de victimes innocentes en Afghanistan, en Libye et en Syrie.

Die Linke s’empresse de venir en aide au SPD et aux Verts parce que cette politique est en train de susciter une opposition grandissante de la part de la population allemande.

(Article original paru le 20 juin 2013)