La politique d'austérité aggrave les divisions nationales en Europe

Par Stefan Steinberg
7 mai 2013

Ces dernières semaines, le débat a fait rage dans les cercles politiques et les médias au sujet des mérites de l'application des mesures d'austérité en Europe. Le contexte de cette polémique est la crise économique qui s'aggrave rapidement en Europe et l'émergence d'une opposition massive à la politique d'austérité en Europe.

Les élections italiennes de février ont été l'exemple le plus récent et l'expression la plus claire de l'hostilité montante à l'austérité. Le régime technocratique non-élu de Mario Monti, qui avait mené une série de coupes sérieuses dans les dépenses pour le compte de l'UE et des banques, a subi une défaite cinglante. Le comédien populiste de droite Beppe Grillo a été le premier bénéficiaire de ce large sentiment anti-gouvernement, qui a révélé l'aliénation de millions de gens envers non seulement le gouvernement Monti, mais envers tous les partis de l'establishment

La révolte contre l'austérité en Italie, qui n'a pas pu trouver une expression progressiste en raison de la banqueroute de la prétendue gauche du pays, est reflétée dans les autres pays européens, notamment en Grèce, en Espagne et au Portugal, où des millions de gens sont descendus dans la rue ces derniers mois pour défendre l'emploi, les droits fondamentaux et leur niveau de vie.

Regardant le désastre économique en face, l'élite politique européenne fait preuve d'une désorientation de plus en plus forte. Les conflits entre les bourgeoisies nationales se révèlent de plus en plus impossibles à résoudre et la critique en particulier contre le gouvernement allemand se développe, celui-ci ayant joué le rôle principal dans la mise au point de la politique d'austérité depuis le krash de 2008-09.

Dans une discussion sur les implications de la politique d'austérité de l'UE à Bruxelles le 22 avril, le président de la Commission européenne Manuel Barroso a reconnu : « Je suis profondément inquiet des divisions que l'on voit apparaître : les extrêmes politiques et le populisme déchirent le soutien politique et le tissu social dont nous avons besoin pour traiter avec la crise ; la désunion émerge entre le centre et la périphérie de l'Europe ; une nouvelle ligne de démarcation se dessine entre le Nord et le Sud de l'Europe ; les préjugés resurgissent et divisent à nouveau nos citoyens, parfois ce sont préjugés nationaux qui sont tout simplement inacceptables, également d'un point de vue éthique. »

Les commentaires e Barroso sur la montée des tensions en Europe provoquées par une politique d'austérité brutale constituent une mise en accusation dévastatrice de la politique poursuivie par la commission européenne qu'il dirige. 

Les mises en garde de Barroso sur la division sociale et les tourments de l'Europe ont été reprises dans toute la presse européenne. Dans une analyse récente du chômage de masse en Europe intitulée « Et soudain ça explose, » Le Suddeutsche Zeitung a cité un sociologue qui déclarait que l'Europe du Sud « va s'enflammer » quand les gens se sentiront suffisamment aliénés de leurs gouvernements. 

Des politiciens européens majeurs, dont les mesures d'austérité ont produit du chômage de masse dans leur propres pays et qui craignent maintenant une explosion des manifestations sociales, essaient de se distancer de l'austérité.

Dans son premier discours au Parlement italien lundi, le nouveau Premier ministre italien Enrico Letta a déclaré : « l'Italie se meurt à cause de la consolidation fiscale. La politique de croissance ne peut plus attendre. » Les commentaires dans la presse italienne et internationale ont qualifié ses remarques d'appel au ralliement pour un changement de politique et aussi contre l'Allemagne, qui a été la force motrice de l'imposition de l'austérité en Europe.

Les commentaires de Letta n'ont aucune valeur. Un jour après son discours au Parlement, il s'est rendu en Allemagne pour implorer Merkel d'alléger les objectifs de dépenses établis par Berlin et la bureaucratie de l'UE à Bruxelles. Il a reçu un accueil très sec de la chancelière allemande, qui a insisté pour dire que le remboursement de ses dettes était pour l'Italie le prérequis nécessaire à la croissance. Le mercredi, Letta répétait son mantra sur la croissance à Paris et Bruxelles tout en rassurant ses hôtes, Barroso et le président français François Hollande, que l'Italie respecterait son échéancier de remboursement de ses dettes.

D'autres politiciens européens majeurs ont critiqué plus directement le rôle du gouvernement allemand dans la crise européenne. 

Au début de cette semaine, le responsable de l'emploi à l'UE, Laszlo Andor, a appelé à repenser la stratégie de l'UE et, dans un entretien avec le Süddeutsche Zeitung, a attaqué directement la politique du gouvernement allemand la qualifiant de « dumping salarial. » Il a poursuivi en appelant à introduire un salaire minimum en Allemagne. 

Et dans un document sur l'Europe publié vendredi dernier, le Parti socialiste français a ouvertement attaqué « l'intransigeance égoïste » de la chancelière allemande qui, « dans une alliance de convenance » avec l'actuel Premier ministre britannique a « meurtri » le projet de l'UE. (lire : France : Dans le contexte d'un effondrement de l'emploi, le président François Hollande soutient l’austérité en Europe). 

La critique de plus en plus ouverte de Berlin par d'autres dirigeants européens s'appuie sur les divisions importantes qui s'intensifient sur tout le continent. La période qui a suivi la crise économique de 2008 a vu non seulement des niveaux de plus en plus élevés d'inégalité sociale dans les différents pays, mais aussi un gouffre économique qui s'accroît entre les économies européennes. 

En s'appuyant sur son très important secteur à bas salaires, créé par la précédente coalition entre sociaux-démocrates et Verts il y a dix ans, les élites patronales et financières allemandes ont bénéficié très largement de la crise européenne. L'économie de l'Allemagne a, de fait, développé son PIB de trois pour cent depuis le krash de 2008. L'économie française n'a enregistré aucune augmentation au cours de la même période, et le reste de la zone euro a enregistré une contraction de 5,3 pour cent. 

L'élite bancaire allemande a également été en mesure de faire des profits énormes grâce à la crise. Un commentaire récent du quotidien du monde des affaires Handelsblatt notait avec enthousiasme : « C'est comme si le pays était un gigantesque fonds de pension, capable de profiter des règles du jeu de l'euro que nous déterminons en ce moment. »

L'article fait référence à l'énorme afflux de capitaux vers l'Allemagne qui, combiné avec des taux d'intérêt de presque zéro dont jouissent les banques allemandes, sert de « programme de croissance spécifique » pour le pays. 

Les élites dirigeantes de toute l'Europe ont des inquiétudes de plus en plus nettes sur les mesures d'austérité dictées par Berlin, et par leurs critiques, elles visent à faire retomber la colère de la classe ouvrière et à re-diriger vers eux-mêmes le flux de capitaux.

Leurs objections contre Berlin sont totalement cyniques. Ils ont voté en faveur du « frein des dettes » que Berlin défendait, qui établit des limites strictes aux dettes nationales et aux objectifs de dépenses. Ils sont tous unis dans leur détermination à s'assurer que la classe ouvrière européenne paye le prix fort pour la crise. En même temps ils exigent des mesures pour faire revenir le flux de fonds d'Europe du Sud vers l'Allemagne.

C'est ce qui se cache derrière leurs appels à une Union bancaire européenne large et à la création d'euro-obligations qui forceraient l'Allemagne à subventionner les économies européennes plus faibles. De plus, ils appellent à ce que Berlin alloue plus d'argent aux maigres programmes d'aides conjoncturels et aux programmes d'aide au retour à l'emploi pour les chômeurs des autres pays, ce qui peut à son tour servir d'os à ronger pour leur électorat national. 

Pour sa part, le gouvernement allemand et le ministre des finances Wolfgang Schaüble ont clairement dit qu'ils n'accepteront aucun changement fondamental à la politique actuelle et ils combinent des appels à davantage de coupes budgétaires avec des demandes de réformes structurelles importantes visant à transformer l'Europe en une économie à bas salaires. 

Quant aux soi-disant « opposants » à l'austérité, ils s'empressent de faire marche arrière. Un jour après ses remarques à Bruxelles, un porte-parole de la Commission européenne a explicitement nié que les commentaires de Barroso devaient être interprétés comme la fin de la période d'austérité de l'Europe. 

En Italie, la nomination par Letta du directeur de la banque d'Italie Fabrizio Saccomanni comme nouveau ministre des finances a été un signal clair lancé aux marchés financiers que l'assaut contre les salaires, les emplois et les droits de la classe ouvrière italienne continueront de plus belle. 

En Allemagne, le chef de la fraction sociale-démocrate du Parlement allemand, Frank-Walkter Steinmeier, a soutenu les critiques du Parti socialiste français contre la chancelière conservatrice allemande, Angela Merkel. Le SPD allemand a soutenu avec insistance toutes les mesures d'austérité appliquées par le gouvernement allemand. 

Dans une remarque la semaine dernière qui illustre le caractère droitier des critiques de Merkel par le SPD, Steinmeier a insisté sur le fait que c'était le président PS de la France qui était le mieux à même de prendre « des décisions particulièrement impopulaires » - c'est-à-dire, le type d'attaque sociale exigée par Merkel et les banques.

Aucune des forces impliquées dans le débat actuel sur l'austérité ne propose la moindre voie progressiste à la classe ouvrière. Les sociaux-démocrates et leurs partisans dans les syndicats et les groupes de la pseudo-gauche proposent leurs services aux banques et à l'élite financière pour faire appliquer des attaques encore plus radicales contre la classe ouvrière. 

En même temps, dans le contexte d'une récession qui s'aggrave, cette volonté d' imposer l'austérité dans toute l'Europe alimente des divisions nationalistes explosives. La seule solution progressiste à la crise passe par l'unification de la population laborieuse du continent derrière une nouvelle direction socialiste dans une lutte pour faire tomber l'UE et ses institutions et la remplacer par les États socialistes unis d'Europe.

(Article original paru le 6 mai 2013)