Le renflouement chypriote marque un nouveau stade dans la crise de l’euro

Par Christoph Dreier
12 avril 2013

Cinquante-cinq après la création de la Communauté économique européenne (CEE) en 1958, le projet d’unifier l’Europe et de lui apporter une prospérité durable sur une base capitaliste a été irrémédiablement brisé par la crise capitaliste mondiale.

Avec le récent renflouement de Chypre et l’annonce de nouvelles mesures d’austérité à l’encontre de la Grèce et du Portugal, l’Union européenne (UE) est en train d’apparaître manifestement comme un instrument pour détruire les droits sociaux des travailleurs alors que les élites dirigeantes rivales luttent impitoyablement pour la domination en Europe.

Le renflouement de Chypre était fondé sur l’idée de voler l’argent des déposants chypriotes – de geler et partiellement confisquer les dépôts bancaires supérieurs à 100.000 euros – dans le but de briser le secteur bancaire du pays. Le renflouement n’avait rien à voir avec une expropriation socialiste de la bourgeoisie par la classe ouvrière qui, à Chypre, a manifesté contre le renflouement dans les rues de Nicosie.

Ce renflouement visait à éliminer un concurrent des principales banques européennes et à provoquer un effondrement économique en facilitant les attaques contre la classe ouvrière. A Chypre, l’économie devrait baisser de 25 pour cent dans les années à venir, suite au renflouement. L’UE insiste pour que le gouvernement chypriote applique ce type de licenciement de masse, de réduction des salaires et de privatisation qui ont déjà mené à une catastrophe sociale en Grèce.

Comme l’a dit dernièrement la commissaire européenne grecque, Maria Damanaki, l’objectif plus général de tels renflouements est de porter les salaires et les conditions de travail en Europe au niveau de ceux en vigueur dans les pays les plus exploités d’Europe de l’Est et d’Asie.

On est en train de démolir tous les droits sociaux qui, après la Deuxième Guerre mondiale, avaient officiellement été ancrés dans la loi, au moment où la bourgeoisie européenne avait cru devoir faire des compromis sociaux pour empêcher le type de luttes révolutionnaires de masse qui avaient suivi la Révolution d’Octobre en Russie. Poussée par la crise mondiale, la bourgeoisie est en train de démanteler ses propres lois et les acquis sociaux d’une période antérieure dans le but de renvoyer la classe ouvrière des décennies en arrière.

Au Portugal, la Cour suprême a récemment décrété que les attaques sociales exigées par l’UE violaient la constitution du pays. Lorsque les représentants de l’UE ont alors demandé que le Portugal se conforme pleinement aux termes de son renflouement, le gouvernement a promis de réduire drastiquement les systèmes d'éducation et de santé ainsi que le système social afin de lever les fonds indispensables pour le remboursement de ses créanciers.

En Grèce, les licenciements de masse dictés par l’UE dans l’enseignement public et mis en œuvre par le gouvernement violent également de manière flagrante les droits constitutionnels.

Détectant une recrudescence de la colère et de l’opposition sociale au sein de la classe ouvrière, la bourgeoisie est en train de planifier davantage de mesures drastiques. Selon le ministre néerlandais des Finances, Jeroen Dijsselbloem, les méthodes du renflouement chypriote doivent aussi être appliquées à d’autres pays de la zone euro – l’Italie, l’Espagne ou la Grèce. Le commissaire européen au Marché intérieur, Michel Barnier, a déclaré qu’une loi était déjà en préparation pour faciliter la « confiscation » des dépôts bancaires.

Berlin, notamment a cherché à créer un précédent avec la destruction des banques chypriotes faisant de Chypre un exemple pour quiconque envisagerait de défier ses dictats, tout en profitant de cette occasion pour promouvoir ses propres banques aux dépens de ses concurrents.

Faisant référence aux pertes que les déposants qui possèdent des comptes dans les banques chypriotes subissent, le PDG de la Comdirect Bank, Thorsten Reitmeyer, a dit au magazine d’affaires allemand Wirtschaftswoche : « Les gens peuvent voir combien c’est précieux d’avoir un compte en Allemagne. »

Alors qu’une guerre financière non déclarée fait rage entre les pays de l’UE, les militaires sont en train de faire des préparatifs pour de vraies guerres. Selon le magazine américain Bloomberg Businessweek, l’armée suisse avait effectué l’année dernière des exercices fondés sur l’idée d’une guerre entre ses pays avoisinants (l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Autriche) après l’effondrement de l’euro. Le principal objectif des exercices de l’armée suisse était d’empêcher le flot de réfugiés de franchir ses frontières.

Les premières tentatives de la classe ouvrière de résister à l’attaque capitaliste ont soit été trahies par les bureaucraties syndicales et les partis petits-bourgeois de « gauche » soit brisées par la force brute. Depuis le début de la crise de la dette grecque, l’armée grecque a été utilisée par deux fois pour briser des mouvements de grève nationaux et obliger les grévistes à reprendre le travail. La répression de type militaire a été utilisée pour briser les grèves en Espagne et en France aussi.

Après cinq années amères de crise économique et de régression sociale, la classe ouvrière est directement confrontée à une réalité impérieuse : la classe dirigeante ne peut être contrainte à céder sous l’effet de la pression ni être réformée : elle doit être renversée. Pour cela, la classe ouvrière requiert des organisations de lutte totalement différentes et une nouvelle direction politique.

Les partis petits-bourgeois de « gauche » et les bureaucraties syndicales en Europe ont fonctionné comme des instruments de l’élite dirigeante et ont viré inexorablement à droite en serrant les rangs avec l’UE et leur propre élite nationale au fur et à mesure que la crise s’intensifiait.

Le parti allemand La Gauche (Die Linke – homologue allemand du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon en France) a soutenu la destruction du système bancaire chypriote en demandant que cette politique soit adoptée systématiquement sur le plan international. La vice-présidente de Die Linke, Sarah Wagenknecht, a recouru aux mêmes arguments chauvins que le gouvernement allemand pour justifier la destruction de l’économie chypriote.

Conformément aux intérêts de certaines sections de la bourgeoisie grecque, la Coalition de la Gauche radicale (SYRIZA) a adopté une attitude tout aussi nationaliste. Elle a critiqué l’UE, mais du point de vue de la renégociation des mesures d’austérité auxquelles Chypre est confrontée tout en formant une alliance avec le parti ultranationaliste populiste des Grecs indépendants (ANEL).

Le revirement résolu de ces partis confirme la lutte conséquente menée par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) pour mobiliser la classe ouvrière indépendamment des bureaucraties réactionnaires et en opposition à la politique réactionnaire de la pseudo-gauche petite-bourgeoise.

La classe ouvrière doit opposer sa propre perspective à la rigidité et à la brutalité de la bourgeoisie, en faveur du contrôle ouvrier des banques et des grandes entreprises et de la prise de pouvoir par la classe ouvrière.

Telle est la politique essentielle élaborée en 1940 par la Quatrième Internationale face à la dernière grande catastrophe européenne, le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale : « Au mot d’ordre réactionnaire de « défense nationale », il est nécessaire d’avancer le slogan de destruction révolutionnaire de l’Etat-nation. A la maison de fous de l’Europe capitaliste il est nécessaire d’opposer le programme des Etats socialistes unis d’Europe comme une étape sur la voie menant aux Etats socialistes unis du Monde. »

(Article original paru le 11 avril 2013)

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