Les tentatives de former un gouvernement italien échouent

Par Marianne Arens
30 mars 2013

Quatre semaines après les élections législatives, l’Italie reste sans gouvernement. Vendredi dernier, le président italien Giorgio Napolitano avait donné mandat au dirigeant du Parti démocrate (PD), Pier Luigi Bersani, de former un gouvernement.

Cependant, au cours des deux derniers jours, toute collaboration avec Bersani a été carrément refusée par les deux partenaires potentiels d’un gouvernement – le parti droitier le Peuple de la liberté (PDL) de Silvio Berlusconi et le parti populiste Mouvement 5 Etoiles (M5S) du comédien Beppe Grillo.

Le dilemme fondamental auquel est confronté Bersani est de tenter de constituer un gouvernement pour faire avancer la politique d’austérité exigée par les banques et l’Union européenne (UE) et ce malgré le rejet de l’électorat italien d’une telle politique lors des élections des 24 et 25 février. Le premier ministre sortant, Mario Monti, dont le gouvernement de technocrates avait, après son arrivée au pouvoir en novembre 2011, impitoyablement imposé les mesures d’austérité de l’UE n’avait remporté que 10 pour cent des voix.

La coalition de centre-gauche menée par Pier Luigi Bersani et la liste électorale de Mario Monti, qui tous deux avaient réclamé la continuation de la précédente politique d’austérité, ne réussirent à obtenir que 40 pour cent des voix. Près de 30 pour cent des électeurs ont soutenu la coalition de centre-droit de Silvio Berlusconi, et 25 pour cent le Mouvement 5 Etoiles de Beppe Grillo, les deux ayant mené des campagnes contre les mesures d’austérité de Monti et de l’UE.

Bersani dispose d’une majorité à la Chambre des députés car la loi électorale italienne attribue à l’alliance la plus forte 54 pour cent des sièges. Au Sénat, toutefois, Bersani dépend du soutien de Grillo ou de Berlusconi pour recueillir les 35 votes requis pour la formation d’une majorité. 

Mardi, le PDL a décliné une demande de soutien de Bersani pour un gouvernement minoritaire du Parti démocrate et exigé à la place que le PD forme un gouvernement de coalition PD-PDL.

En raillant les consultations menées par Bersani avec le patronat, les responsables syndicaux et les organisations non gouvernementales, le législateur du PDL, Renato Schifani a dit : « Pier Luigi Bersani peut consulter qui il veut – les Alcooliques anonymes, les femmes au foyer désespérées – mais il doit se rendre à l’évidence que l’économie réelle de notre pays risque de tomber dans l’abîme s’il n’y a pas d’accord entre les deux principales forces politiques. »

Bersani a jusque-là exclu une autre revendication clé du PDL : une promesse que le PD soutiendrait un candidat PDL au poste de président lorsque le mandat de sept ans de Napolitano viendra à expirer en mai.

Hier, le M5S a rejeté la requête de Bersani de soutenir un gouvernement PD bien que de nombreux membres du M5S souscrivent largement à un plan en huit points qui leur a été soumis par Bersani ainsi qu’à la politique pro-patronale de celui-ci. Après la réunion, Grillo a insulté sur son blog Bersani et Berlusconi les appelant des « fornicateurs » qui ont « baisé » une génération.

Si les tentatives de Bersani de constituer un gouvernement échouaient, comme tout semble l’indiquer, Napolitano pourrait demander à un autre membre du PD, par exemple l’adjoint de Bersani, Enrio Letta, de former une coalition gouvernementale avec le PDL. Sinon, Napolitano pourrait proroger le mandat de l’impopulaire gouvernement Monti ou organiser de nouvelles élections.

L’hostilité grandissante des travailleurs italiens à l’égard de l’UE et de Monti et le soutien électoral limité pour le parti pro-patronal PD, de nom le parti bourgeois de « gauche » de l’Italie, souligne l’énorme vide politique à gauche. Conjointement avec l’échec des partis bourgeois italiens de former un gouvernement, ceci a totalement surpris la bourgeoisie européenne qui subit déjà les contrecoups de la crise bancaire à Chypre.

Samedi dernier, les premières réunions de Bersani ont eu lieu avec d’influents dirigeants du monde des affaires qui lui ont rappelé que le pays était en proie à une profonde dépression et que le temps pressait. Le président de la fédération patronale Condindustria, Giorgio Sqinzi, a dit samedi à Bersani que l’Italie était confrontée à la plus difficile crise économique de son histoire. Squinzi en a appelé à tous les partis pour qu’ils forment le plus rapidement possible un gouvernement viable.

Ses appels en faveur d’un gouvernement d’union nationale pour défendre les intérêts du patronat et des banques ont été repris lundi par les dirigeants syndicaux lors de leur rencontre avec Bersani. Susanna Camusso, la secrétaire de la plus grande confédération syndicale, la CGIL (Confédération générale italienne du travail), a demandé à Bersani de constituer dans l’intérêt national un gouvernement dès que possible.

Un message identique est venu du secrétaire général du syndicat chrétien CISL (Confédération italienne des syndicats de travailleurs), Raffaele Bonnani. Il a prévenu que l’Italie « pourrait finir comme la République de Weimar » - la période d’entre les deux guerres de l’histoire allemande qui avait abouti à la victoire du fascisme. « Nous avons besoin d’un gouvernement à tout prix, » a déclaré Bonnani.

Lors de la récente campagne électorale, Bersani avait toutefois exclu toute coalition avec Berlusconi. Après les élections, Bersani craint que le fait de s’allier aux forces de l’ancien premier ministre ne servira qu’à renforcer le pouvoir du nouveau parti M5S de Grillo qui avait mené une campagne contre tous les partis de l’establishment.

Dans des conditions où tous les partis qui ont succédé au Parti communiste italien se sont totalement intégrés dans le camp de la bourgeoisie, le populiste Beppe Grillo a été en mesure d’exploiter le mécontentement généralisé, notamment parmi les couches de l’électorat plus jeune, recueillant un quart des votes lors des élections de février. (Voir : « In the Italian elections, Rifondazione Comunista emerges as a bourgeois party »)

Avec le soutien des partisans de Grillo, le PD de Rosario Crocetta dirige la Sicile depuis octobre dernier et impose la politique d’austérité sur l’île. Cet exemple montre clairement que le mouvement de Grillo n’est nullement opposé à la politique d’austérité exigée par les banques et appuyée par le PD et les autres partis italiens. (Voir : « Italy: Beppe Grillo’s inexorable move to the right »)

Berlusconi, quant à lui, a clairement fait comprendre qu’il était prêt, dans de bonnes conditions, à s’allier aux forces de Bersani. Berlusconi a absolument besoin d’une immunité parlementaire pour éviter une série de poursuites pénales à son encontre dont un procès pour achat de votes, pour fraude et pour prostitution de mineurs. Dans le même temps, il a posé ses propres conditions. Berlusconi exige qu’un membre de son PDL occupe le poste de Premier ministre adjoint dans le nouveau gouvernement.

Dans une tentative visant à renforcer sa position dans les négociations avec Bersani, Berlusconi avait dernièrement accepté la formation d’une nouvelle faction au Sénat intitulée Grande autonomy e Libertà (GAL). Elle consiste en membres de la Ligue du Nord, du PDL et de l’ancien mouvement droitier MPA en Sicile.

La publication Blogo.it a écrit au sujet de la nouvelle fraction qu’elle pourrait être « un genre de tampon susceptible de soutenir un gouvernement de centre-gauche. Dix petits Indiens dirigés par Maroni (le dirigeant de la Ligue du Nord) et Berlusconi, prêts à tendre la main à Bersani. »

Tout en maintenant ouverte la possibilité d’une grande coalition, Berlusconi est aussi en train d’entretenir ses liens avec l’extrême droite. Samedi 23 mars, son parti a organisé sous le slogan « Tous pour Silvio » une manifestation de plusieurs milliers de partisans sur la Piazza del Popolo à Rome. Le maire de Rome et ancien fasciste Gianni Alemanno et la petite fille du Duce, Alessandra Mussolini, y ont également participé.

Berlusconi a déclaré lors du rassemblement que son parti était prêt pour des élections si Bersani insistait sur « la tentative absurde de former un gouvernement minoritaire sans majorité suffisante. »

(Article original paru le 28 mars 2013)

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