Allemagne: Une conférence syndicale discute du « renouveau au moyen de grèves »

Par Markus Salzmann et K. Nesan
23 mars 2013

Début mars, la Fondation Rosa Luxemburg (RLF) liée au parti Die Linke (La Gauche) a organisé, en association avec le syndicat de la fonction publique Verdi, une conférence intitulée « Le renouveau au moyen de grèves. »

Parmi les 500 participants à cette conférence, tenue à Stuttgart, se trouvaient des membres influents de Die Linke, dont son dirigeant, Bernd Riexinger, des bureaucrates syndicaux et de nombreux représentants de groupes de la pseudo gauche. Parmi ceux-ci figuraient notamment Marx21, allié au Socialist Workers Party au Royaume-Uni et l’Alternative socialiste (Sozialistische Alternative Voran, SAV), qui est alliée au Socialist Party en Grande-Bretagne; ils opèrent tous deux au sein de Die Linke et sont actifs dans les syndicats. 

La conférence avait cet objectif primordial: le renforcement de l’appareil syndical afin de garder le contrôle de l’opposition grandissante des travailleurs contre les attaques massives perpétrées contre les salaires, les emplois et l’Etat social, et aussi afin de préparer de nouvelles attaques.

Dès l’ouverture de la conférence, le programme droitier et anti-ouvrier qui se cachait derrière le mot d’ordre de la conférence « Le renouveau au moyen de grèves » est devenu évident. Uwe Meinhardt, un bureaucrate syndical de longue expérience et le principal représentant de l’IG Metall à Stuttgart, a clairement fait comprendre que les grèves devaient être le privilège exclusif des syndicats. Il a déclaré que tout mouvement indépendant des travailleurs était illégitime et devait être empêché. Le fait qu’une grève était « bonne ou mauvaise » ne pouvait pas être décidé par les salariés, a dit Meinhardt. 

Meinhardt était typique du genre de bureaucrates syndicaux présents à la conférence. Le journal conservateur Stuttgarter Zeigung a décrit Meinhardt, qui siège au conseil de surveillance de Hewlett-Packard Allemagne, comme étant « un dirigeant ouvrier moderne » et un « co-manager pragmatique. »

Lorsque des co-managers comme Meinhardt parlent de grèves, ils ne pensent pas à engager une lutte dans l’intérêt des travailleurs pour des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail, mais considèrent les grèves menées par les syndicats comme un moyen de maintenir le contrôle sur les travailleurs pour imposer, en étroite collaboration avec les entreprises et les gouvernements, les réductions prévues contre des travailleurs.

Meinhardt a cyniquement décrit le conflit qui avait eu lieu en 2005 chez AEG à Nuremberg comme « sa plus importante expérience de grève. » A l’époque, l’IG Metall avait trahi de manière éhontée la grève chez le producteur allemand d’équipements électroniques et électriques ; en 2006, des centaines de salariés avaient perdu leur emploi dans une région déjà affligée par le chômage. Le licenciement de 1.100 travailleurs chez Hewlett-Parckard avait été décidé avec l’accord du syndicat peu de temps avant cette conférence.

Dans différents ateliers-débat, les participants à la conférence ont échangé leurs idées sur la « stratégie de la grève » et discuté des méthodes employées par leurs collègues syndicalistes dans les pays d’Europe méridionale. Ils se préparent à des luttes de classe massives, aussi en Allemagne. Avec les élections législatives prévues plus tard cette année, tous les partis de l’establishment discutent ouvertement d’une nouvelle version des attaques contre les droits sociaux et le droit au travail de l’Agenda 2010 mis en place par l’ancienne coalition SPD-Verts, ainsi que d’une nouvelle série de coupes sociales massives.

Dans un atelier ayant pour thème « Les grèves politiques en Europe dans la crise », Florian Wild, un membre du personnel de la RLS et un adhérent de Verdi et de Die Linke, a expliqué le contexte dans lequel se déroulait la conférence. Il a souligné le nombre croissant de protestations et de grèves des travailleurs depuis l’éclatement de la crise financière et économique internationale. Depuis 2008, il y a eu 43 grèves générales en Europe, dont 18 rien qu’en Grèce, a-t-il dit. A l’avenir, davantage de grèves et de protestations pourraient avoir lieu en raison des mesures d’austérité imposées dans toute l’Europe.

Die Linke et les groupes de la pseudo-gauche sont fortement préoccupés par cette évolution. L’objectif des participants à la conférence était d’« apprendre » les méthodes par lesquelles les syndicats en Europe méridionale contrôlent l’opposition grandissante chez travailleurs et imposent les coupes dictées par l’Union européenne (UE).

Nuria Montoya, la secrétaire générale de la centrale syndicale espagnole Commissions ouvrières (Comisiones Obrera, CCOO) a été invitée à la conférence en tant qu’« experte ». La CCOO a été fondée en 1976 par le Parti communiste espagnol (PCE) stalinien. La CCOO comprend de nombreux membres dirigeants du PCE et ces deux organisations jouent un rôle clé pour imposer les attaques sociales massives menées contre les travailleurs espagnols.

La CCOO avait initialement soutenu les attaques sociales du gouvernement social-démocrate de José Luis Zapatero, qui a gouverné de 2004 à 2011. Aux côtés de la confédération syndicale espagnole sociale-démocrate, l’Union générale des travailleurs (Unión General de Trabajadores, UGT), ils ont approuvé les réformes du marché du travail et l’assouplissement de la protection de l’emploi. Au début de l’année, la CCOO a annoncé vouloir poursuivre son « dialogue social » avec l’association patronale espagnole CEOE. A Stuttgart, Montoya a dit sans ambages vouloir coopérer encore plus étroitement avec le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy qui exige encore plus de coupes sociales. Montoya a critiqué le fait que le gouvernement n’avait pas mené « de dialogue social. »

Pour couvrir sa politique droitière et imposer les coupes, la CCOO a, ces dernières années, fréquemment organisé des protestations et des grèves, dont deux grèves générales en septembre 2010 et en mars 2012. Le rapport de Montoya a déclenché des applaudissements répétés.

En réalité, les « grèves politiques » acclamées par Die Linke, Marx21 et SAV ne servent pas à faire valoir les intérêts des travailleurs. Au contraire, du point de vue de la perspective de la classe dirigeante, les actions de grève, le plus souvent des grèves générales de 24 heures proclamées et contrôlées par les syndicats, sont un mécanisme nécessaire visant à faire baisser la pression et à permettre d’appliquer les mesures d’austérité contre la résistance des travailleurs.

Il existe un lien politique fondamental entre la politique de grève des syndicats et les coupes sociales. En Espagne, le chômage a atteint 26 pour cent en 2013 pour constituer un nouveau record. Plus de 60 pour cent de jeunes sont sans emploi. Depuis le début de la crise économique et financière, le chômage est passé de 1,7 million à plus de 6 millions. En Grèce, où ont eu lieu ces dernières années la plupart des grèves générales contrôlées par les syndicats, les attaques sociales encore plus brutales ont été commises.

Le fait que Die Linke et ses alliés de la pseudo-gauche veulent « apprendre » des syndicats en Espagne et en Grèce, célébrant leurs grèves comme des « succès », montre clairement quels intérêts de classe ils représentent. Ils ne parlent pas pour la classe ouvrière mais pour les couches riches de la classe moyenne qui agissent de plus en plus en tant qu’adversaires des travailleurs.

Alors qu’en Allemagne les travailleurs suivent avec consternation la façon dont leurs collègues en Grèce et en Espagne sont précipités dans l’abîme, les syndicats allemands et leurs partisans politiques, se préparent à faire passer contre eux les mêmes coupes sociales.

(Article original paru le 16 mars 2013)