Opposition massive à l'austérité au Portugal

Par Paul Mitchell
14 mars 2013

L'annonce que le Portugal pourrait se voir accorder une année supplémentaire pour rembourser les 78 milliards d'euros prêtés pour le renflouer par la troïka – Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international – intervient au milieu de craintes d'un effondrement économique et d'inquiétudes croissantes concernant l'ampleur de l'opposition populaire.

L'agence des statistiques portugaise a fait savoir que l'économie du pays s'est contractée de 3,2 pour cent l'an dernier, soit la baisse la plus importante depuis 37 ans. Avec le chômage à 17,6 pour cent, devancé seulement par la Grèce et l'Espagne dans l'Union européenne, les mobilisations de masse et les grèves sont devenues la norme. 

Le 2 mars, plus d'un million de gens ont manifesté dans 40 villes contre le programme d'austérité du gouvernement de droite qui associe le Parti populaire et le Parti social démocrate [parti fondé par d'anciens fascistes en 1974, sans lien direct avec les socio-démocrates, ndt]. Les manifestations ont dépassé celles du 15 septembre de l'an dernier – elles-mêmes les plus grandes du pays depuis la révolution des œillets en 1974 et le renversement de la dictature fasciste de Salazar. 

Manifestation anti-austérité à Lisbonne au Portugal

À Porto, deuxième ville du pays, 400 000 personnes ont pris part à ces manifestations, un nombre sans précédent dans cette région traditionnellement plutôt conservatrice. 

Il y a eu des grèves dans les chemins de fer, le métro, la compagnie nationale TAP airline et encore ailleurs contre les privatisations, les réductions de salaires et d'effectifs. 

Ces manifestations étaient organisées par l'intermédiaire des réseaux sociaux, dont un qui s'appelle « Que la troïka aille se faire voir ! Nous voulons nos vies. » À la fin des manifestations, une motion de censure populaire a été lue déclarant, « Ce gouvernement n'est pas légitime […] Il ne se passe pas un jour sans qu'il ne vole davantage d'argent aux travailleurs et aux retraités. Il avait juré de ne pas licencier d'employés du secteur public ni d'augmenter le chômage, mais à chaque heure qui passe, davantage de gens se retrouvent sans travail. » 

Une partie de la foule à Lisbonne

Cette résolution appelle à « la démission du gouvernement, la fin de l'austérité et de la domination de la troïka sur le peuple, qui est souverain. » 

Le Premier ministre Pedro Passos Coelho a rejeté cette demande et a affirmé que « revenir aux marchés de la dette » signifie réussir « à exécuter le programme de renflouement d'une manière crédible. » 

En réalité, la récession est plus profonde que ce que toutes les prédictions des organisations portugaises, européennes ou internationales annonçaient et devrait encore s'aggraver – se contractant encore de 1,9 pour cent en 2013, soit deux fois les estimations, avec une dette publique augmentant de 7 pour cent même avec les revenus exceptionnels du gouvernement venant de la privatisation des biens publics. Le gouvernement ne s'attend pas à rentrer dans le cadre de la « règle d'or » de l'UE, qui impose que la dette publique représente moins de 60 pour cent du PIB, avant 2040 et cela en supposant une croissance annuelle de 3,3 pour cent. 

Passos Coelho brandit des prévisions selon lesquelles le Portugal pourra revenir complètement sur les marchés obligataires dans le courant de l'année et emprunter aux sources de financement privés sans avoir à demander une aide supplémentaire à la troïka. Cependant, le quotidien Jornal de Negòcios a déclaré que c'était une « mission impossible » et Michael Krauzberger de la compagnie de gestion de portefeuilles BlackRock a déclaré, « Je ne serais pas surpris s'ils obtenaient un accès aux marchés à nouveau mais il est trop tôt pour dire que le Portugal a vraiment franchi une étape. » 

Mercredi dernier, des agents du service antitrust ont fait une perquisition dans les bureaux de pratiquement toutes les grandes banques portugaises pour enquêter sur des allégations d'entente sur les taux des prêts hypothécaires et d'autres types de prêts, démentant ainsi avec fracas les affirmations selon lesquelles les banques seraient ouvertes et transparentes. 

Le programme d'austérité et les coupes budgétaires sont un désastre pour la classe ouvrière. Sur les 923 000 chômeurs enregistrés, la moitié ne reçoit aucun revenu ni allocation. Plus de 40 pour cent des jeunes n'ont pas d'emploi. Le salaire minimum de 485 euros a baissé de 5 pour cent de sa valeur depuis 2011 et la retraite moyenne de 420 euros par mois n'est qu'à 43 pour cent de la moyenne de la zone euro. Plus du quart des enfants portugais vit maintenant dans la pauvreté. 

Les partis d'opposition et les médias libéraux ont insisté auprès du gouvernement pour qu'il fasse preuve de retenue sur son programme d'austérité. Le quotidien de référence Pùblico a déclaré, « Le Portugal est entré dans un cycle de récession dont on ne voit pas le bout. Les objectifs fiscaux sont inatteignables. Les conditions sociales s'aggravent et la démocratie en souffre. Pire, les gens n'ont aucune raison de croire que l'avenir sera en quoi que ce soit meilleur. »

Antùonio José Seguro, dirigeant du Parti socialiste (PS), qui a négocié le renflouement du Portugal en 2011, a écrit à la troïka pour la prévenir que même s'« il n'est pas question de remettre en cause la nécessité de la rigueur et de la discipline […] Il y a de nombreux signes que l'austérité excessive a été contre-productive, un facteur de récession et de désintégration sociale. »

Le remède de Seguro se contente de demander plus de temps pour payer la dette et des taux d'intérêt plus faibles.

Daniel Oliveira, membre fondateur du Bloc de gauche (Bloco de Esquerda - BE) a récemment démissionné du parti en appelant à des alliances plus larges. Écrivant dans l'hebdomadaire populaire Expresso après la manifestation de samedi, il a prévenu, « Nous vivons à une époque de révoltes pacifiques qui s'inscrit toujours dans le système politique tel que nous le connaissons aujourd'hui. Mais ce système est entré dans ses derniers jours. […] Si l'opposition ne parvient pas à incarner une alternative crédible, et si le principal parti de la droite portugaise commence à se désagréger, alors le premier à saisir l'occasion, qu'il soit un acteur sérieux ou un populiste, un comédien ou un homme d'Etat, pourrait provoquer un séisme politique. »

Le Parti communiste portugais (PCP) est tout autant concerné par la menace qui pèse sur l'ordre capitaliste depuis le bas de la société. Il appelle à « la défense du régime démocratique d'avril [1974] et au respect de la Constitution républicaine » ainsi qu'à la formation d'un « gouvernement patriotique et de gauche. »

Contrairement aux précédentes manifestations de masse, le PCP et BE se sont mis bien plus en avant le 2 mars. Ils se sont assigné la tâche de contrôler la rébellion qui se prépare afin de la détourner derrière le PS.

Le fait que les vieux bureaucrates aient pu resurgir constitue une mise en accusation de ceux qui ont épousé l'« horizontalisme », l'« autonomie » et autres concepts similaires qui animaient les mouvements anticapitalistes comme le mouvement « génération qui s'en sort » (Geração à Rasca). S'opposant à toute action politique indépendante de la classe ouvrière par des appels à la « souveraineté du peuple » et par la répudiation du besoin d'un parti et d'un programme authentiquement socialistes, ils désarment les travailleurs et les jeunes face à la contre-révolution sociale imposée par la bourgeoisie.

(Article original paru le 13 mars 2013)