Un dictateur financier pour Detroit

Par Jospeh Kishore
16 mars 2013

Avec la désignation d'un coordinateur d'urgence jeudi, Detroit est devenue la plus importante ville de l'histoire des États-Unis à être prise en charge par le gouvernement d'un Etat. Le nouveau coordinateur, l'avocat spécialisé en droit des procédures collectives Kevin Orr, aura des pouvoirs étendus et une tâche essentielle, celle de mener un assaut brutal contre les emplois et les conditions de vie de la classe ouvrière. 

Ce qui se passe à Detroit a une importance nationale et internationale. Le Financial Times de Londres a cité une personne impliquée dans les discussions sur l'imposition d'un coordinateur financier qui disait, « Cela va être la meilleure étude de cas sur ce que signifie restructurer une ville. » Dans un éditorial, le journal appelle à des « actions radicales – et impopulaires » pour résoudre les difficultés financières de Detroit, un point de vue adopté par pratiquement tous les grands journaux aux États-Unis. 

La « restructuration » de Detroit est un euphémisme pour parler d'une politique, menée à la hache, de destruction des emplois municipaux, de réduction des salaires et des retraites, d'abandon des services sociaux depuis les égouts et les pompiers jusqu'à la santé et l'éducation, et de remise des biens de la ville à des banquiers privés et des spéculateurs. Ces mêmes forces sociales responsables de l'état actuel de la ville se servent de la crise qu'ils ont eux-mêmes créée pour accélérer leur pillage des ressources publiques et la redistribution accrue de la richesse du bas vers le haut de la société. 

Faisant preuve de cette dureté qui est la marque de fabrique du capitalisme américain, la classe dirigeante, cherchant toujours à faire avancer son programme de contre-révolution sociale, se débarrasse des atours de la démocratie et impose la dictature des banquiers sur la ville. 

Le large consensus au sein du monde politique en faveur de ces mesures était étalé à la vue de tous jeudi. Lors d'une conférence de presse annonçant la décision de nommer Orr, un démocrate de longue date, le gouvernement républicain Rick Snyder se tenait aux côtés du maire démocrate David Bing, qui l'a assuré de son soutien. La décision formelle d'embaucher Orr et d'établir son salaire à 275 000 dollars [211 000 euros] a été prise par le conseil financier de l'Etat, présidé par le trésorier du Michigan Andrew Dillon, lui aussi démocrate.

Quant au conseil municipal contrôlé par le Parti démocrate, il s'est opposé à la désignation d'un coordinateur financier uniquement au prétexte qu'il serait lui-même mieux placé pour imposer les grandes coupes exigées par les banques et les patrons de l'automobile. 

Parmi les considérations qui ont abouti à la désignation de Orr, il ne fait aucun doute que le fait qu'il soit afro-américain a joué un rôle. Pendant des décennies, le Parti démocrate s'est servi de la politiques raciale pour diviser la classe ouvrière. Le peu d'opposition de la part de l'establishment politique à la désignation d'un coordinateur financier, s'explique par le fait que cela s'est fait en soulevant des questions raciales, qui se résument dans l'accusation que la « Lansing blanche » [Lansing est la capitale du Michigan, ndt] chercherait à contrôler la « Detroit noire » . Pourtant, Orr, tout comme Bing, n'est pas un représentant de la classe dirigeante moins impitoyable que Snyder ou Dillon. 

Derrière ces responsables à l'échelon local ou de l'Etat fédéré, il y a le gouvernement fédéral d'Obama et les intérêts financiers de Wall Street qu'il représente. Le gouvernement considère Detroit comme un modèle pour ses projets pour tout le pays. 

L'identité de la personne choisie comme coordinateur financier indique ce qui attend la grande majorité des résidents de Detroit. Orr avait joué un rôle central dans la faillite de Chrysler en 2009, laquelle faisait partie de la restructuration de l'industrie automobile organisée par Obama, et qui avait été menée avec l'entier soutien du syndicat United Auto Workers. Cette restructuration impliquait la fermeture de dizaines d'usines, l'élimination de dizaines de milliers d'emplois, la division par deux des salaires des nouveaux embauchés, des réductions des prestations sociales, et une interdiction des grèves. 

Orr aura un programme similaire pour la ville de Detroit. Bing et le conseil municipal ont déjà imposé une réduction de 10 pour cent des salaires et le licenciement de milliers d'employés municipaux. Les services sociaux de base ont été démantelés. 

D'ici la fin du mois, en application d'une nouvelle loi passée à la fin de l'année dernière, Orr aura le droit de rompre des contrats de travail unilatéralement, de supprimer des programmes sociaux et de vendre des biens de la ville. La possibilité de déclarer la ville en faillite est envisagée très sérieusement car cela donnerait un prétexte légal pour réduire les retraites des retraités actuels. 

La justification qui est ressortie à chaque fois pour ces mesures est qu'il n'y a pas d'argent pour fournir les services sociaux de base. La population de Detroit, dont plus d'un tiers vit dans la pauvreté, aurait « vécu au-dessus de ses moyens » et refusé obstinément de faire « les choix difficiles » dictés par la crise, qui est invariablement présentée comme une sorte de cas de force majeure impersonnel et socialement neutre. 

Le prétexte du « pas d'argent » est un mensonge. Le déficit de Detroit s'élève à 327 millions de dollars. En comparaison, une poignée de milliardaires dans l'Etat ont un capital de 24 milliards de dollars, soit près de 75 fois le déficit budgétaire. Une simple taxe additionnelle de 10 pour cent sur les neuf individus les plus riches du Michigan compenserait 7 fois ce déficit.

Les investisseurs de Wall Street qui cherchent à faire un maximum de bénéfices sur les obligations émises par la ville empochent des centaines de millions, voir des milliards, de dollars chaque année. Les géants de Wall Street comme Bank of America, JPMorgan Chase et UBS ont extrait plus de 474 millions de dollars de la ville en frais liés à la vente de la dette, d'après un reportage de Bloomberg News. 

Parmi les mieux placés pour profiter du coordinateur d'urgence, on compte Mike Ilitch (capital de 2,7 milliards de dollars), propriétaire des pizzas Little Caesars, et Daniel Gilbert (capital de 1,9 milliard), fondateur de Quicken Loans [troisième plus grosse entreprise de prêts à la consommation aux États-Unis, ndt]. Les deux ont acheté des terrains à des prix sacrifiés en pariant que le coordinateur va « revitaliser » le centre-ville. 

Les "Trois Grandes" compagnies automobiles, auxquelles Obama a fait référence en parlant d'une résurgence de Detroit, ont réalisé plus d 11 milliards de dollars de profit combiné l'an dernier, grâce à l'imposition de salaires de misère. Les principaux dirigeants se sont accordé des dizaines de millions de dollars de primes. 

Le sort de Detroit est la parfaite illustration du processus par lequel de vastes sommes d'argent sont accumulées par l'élite financière en démantelant l'industrie et en négligeant les infrastructures sociales. 

Depuis la crise de 2008, des centaines de milliards de dollars ont servi à renflouer les banques et faire monter le prix des actions à des niveaux records. La Réserve fédérale imprime 85 milliards de dollars par mois, soit 260 fois le déficit de Detroit. Cet argent est donné aux banques et sert à alimenter de nouvelles bulles spéculatives. 

Des villes et des Etats dans tout le pays appliquent des mesures du même genre que celles qui sont appliquées à Detroit. À l'échelle nationale, après des milliers de milliards de dollars de coupes budgétaires, le gouvernement Obama conspire avec les républicains pour en supprimer encore autant dans les programmes fédéraux essentiels de santé et de retraites. 

Ce programme d'austérité pour la classe ouvrière et de profits records pour les grandes entreprises est international. En Grèce, en Espagne, en Italie et d'autres pays européens, des gouvernements installés par les banques imposent des conditions dignes de la dépression pour s'assurer que les trésoreries nationales, saignées à blanc pour renflouer les banques, sont en mesure de rembourser leurs plus gros créanciers. 

Il n'existe pas de solution à la crise à laquelle est confrontée la classe ouvrière qui ne commence par un assaut frontal contre la richesse et les prérogatives des grandes entreprises et des riches. Leur emprise sur le système politique et économique doit être brisée par la nationalisation des principaux groupes et l'expropriation de la richesse qu'ils contrôlent. 

La puissance de l'aristocratie financière moderne ne peut être brisée que par une lutte unie de la classe ouvrière, dépassant toutes les divisions ethniques, géographiques et nationales. En opposition aux diktats du coordinateur d'urgence, la classe ouvrière de la métropole de Detroit doit établir ses propres organisations de lutte – complètement indépendantes du Parti démocrate et des syndicats de droite – et leur opposer son propre programme social et politique. 

Contre les exigences des milliardaires, les travailleurs doivent présenter un programme de défense des droits sociaux fondamentaux, à savoir le droit à un emploi avec un salaire décent, le droit à l'éducation, à la santé, au logement, à une retraite sûre. Tout cela ne peut être garanti que par la réorganisation de la société afin qu'elle soit au service des besoins sociaux, et non des profits privés. 

Les luttes sociales sont inévitables. La tâche essentielle maintenant est de construire une direction politique pour organiser ces luttes et les orienter contre le système capitaliste. C'est à cette tâche que se consacre le Parti de l'égalité socialiste. Nous en appelons à tous ceux qui sont en accord avec ce programme, dans l'agglomération de Detroit et dans tout le pays, pour qu'ils prennent la décision de rejoindre le PES et entreprennent la lutte pour le socialisme. 

(Article original paru le 15 mars 2013)