Le Premier ministre japonais prépare la guerre

Par Peter Symonds
6 mars 2013

L'invocation la semaine dernière par le premier ministre japonais Shinzo Abe de l'exemple de la guerre des Malouines [dites Falklands en anglais, ndt] pour justifier sa position intraitable dans le conflit avec la Chine au sujet de quelques îles révèle de manière inquiétante que les lignes de fracture d'un nouveau et terrible conflit mondial sont en train de se dessiner en Asie.

Abe a cité la justification cynique avancée par l'ex-premier ministre anglais Margaret Thatcher pour déclarer la guerre à l'Argentine en 1982. Elle avait déclaré, « La prééminence du droit international doit l'emporter sur l'application de la force. » Elle avait ainsi lancé l'armée britannique dans une guerre sanglante qui avait coûté des centaines de vies de chaque côté afin de conserver une miette de l'empire britannique dans l'Atlantique Sud. 

La remarque d'Abe est une déclaration sans ambiguïté de la détermination de son gouvernement à entrer en guerre contre la Chine pour défendre son contrôle sur ce groupe de récifs inhabités en Mer de Chine orientale, appelé Senkaku au Japon et Diaoyu en Chine. 

Les risques énormes sont évidents. Contrairement à l'Argentine, la Chine est une puissance nucléaire importante disposant d'une armée nombreuse et de mieux en mieux équipée. Toute confrontation armée entre le Japon et la Chine a le potentiel d'échapper à leur contrôle et d'y entraîner d'autres puissances, notamment les États-Unis, qui ont déjà déclaré qu'ils prendraient fait et cause pour Tokyo dans une guerre pour ces îles. 

La responsabilité principale de l'aggravation de ces tensions est imputable au gouvernement d'Obama, qui s'est lancé depuis 2009 dans une offensive diplomatique et stratégique dans toute l'Asie visant à empêcher la Chine de devenir un rival économique et militaire. Le « pivot vers l'Asie » d'Obama a encouragé les alliés et les partenaires stratégiques des États-Unis à adopter une position plus ferme face à la Chine, et a ainsi enflammé les multiples points chauds de la région, dont la Péninsule Coréenne, les conflits maritimes en Mer de Chine du Sud, et la querelle toujours non résolue entre la Chine et l'Inde au sujet de leur frontière. 

L'effondrement mondial du capitalisme qui s'aggrave toujours alimente cette éruption de militarisme. Depuis vingt ans, l'impérialisme américain est engagé dans une tentative désespérée de compenser son déclin par le recours à la puissance militaire. En se focalisant sur l'Asie, Obama a fait monter les enchères d'une manière incommensurable, au risque de déclencher un conflit entre deux puissances nucléaires. 

Abe, nationaliste de droite, mène une stratégie similaire pour tenter d'en finir avec deux décennies de stagnation économique durant lesquelles le Japon a abandonné à la Chine sa position de deuxième économie mondiale. Il est déterminé à construire « Un Japon fort » qui puisse affirmer les intérêts de l'impérialisme japonais par des moyens tant économiques que militaires. 

Le gouvernement d'Abe, nouvellement élu, met rapidement en application des projets de création d'une armée qui ne soit plus entravée par la constitution "pacifiste" promulguée après la guerre. En même temps, il a adopté une politique monétaire agressive, tel l' « assouplissement quantitatif » (quantitative easing) de la Réserve fédérale américaine, pour dévaluer le yen et soutenir les exportations aux dépens des rivaux du Japon. 

La référence d'Abe à la guerre des Malouines contient une autre mise en garde inquiétante. La décision de Thatcher de lancer une guerre dans l'Atlantique sud ne visait pas seulement à faire une démonstration de la puissance britannique sur la scène internationale. Elle visait également ce qu'elle appellerait plus tard « l'ennemi dans nos rangs » , à savoir la classe ouvrière britannique. N'ayant pas réussie auparavant à briser la résistance des travailleurs à son projet libéral, Thatcher s'est servi de la guerre des Malouines pour relancer le nationalisme et le chauvinisme, avec le soutien du Parti travailliste, pour préparer une attaque frontale contre la classe ouvrière qui a culminé avec la défaite de la grève des mineurs de 1984-85. 

De la même manière, les ambitions d'Abe d'une « économie forte » exigent une attaque frontale contre la position sociale de la classe ouvrière japonaise. Comme ses homologues sur toute la surface du globe, la classe dirigeante japonaise cherche à se décharger du poids de l'effondrement toujours plus grave de l'économie sur le dos de ses rivales étrangères et de sa classe ouvrière à l'intérieur du pays. La promotion du patriotisme et du militarisme japonais, à laquelle l'ensemble de l'establishment politique adhère, est le préparatif nécessaire pour une attaque contre ce qu'il reste du système des « emplois à vie » et d'Etat-providence du Japon, aussi limité soit-il. 

Le regain du militarisme japonais a des échos historiques profonds avec la période d'avant-guerre des années 1930. Le capitalisme japonais était particulièrement vulnérable à l'effondrement du commerce mondial durant la Grande dépression. Tentant d'obtenir un accès aux marchés et aux matières premières, l'impérialisme japonais avait lancé une guerre pour s'emparer de la Mandchourie en 1931, puis avait envahi toute la Chine en 1937. À l'intérieur du pays, le régime militariste avait établi tout un système de mesures policières pour écraser toute résistance de la classe ouvrière aux conditions sociales intolérables. 

Ce sont également les racines historiques de l'hostilité profondément implantée chez les travailleurs et les jeunes envers le militarisme japonais, laquelle ne trouve à s'exprimer dans aucun des partis officiels japonais. Au cours des élections, toute la sphère politique, y compris le Parti communiste japonais, s'est mise en rang, d'une manière ou d'une autre, derrière les revendications de l'impérialisme japonais sur les îles Senkaku, ouvrant la porte à l'arrivée au pouvoir d'Abe et de son Parti libéral démocrate de droite. 

Le régime du Parti communiste chinois est en train de recourir aux mêmes méthodes consistant à agiter un nationalisme pernicieux pour faire diversion de la crise économique et des tensions sociales montantes à l'intérieur du pays. En réaction à la décision de Tokyo en septembre dernier de "nationaliser" les îles Senkaku/Diaoyu, Pékin a donné le feu vert aux manifestations anti-japonaises qui s'en sont pris à des citoyens et des entreprises japonais. Les médias chinois sont de plus en plus dominés par des analystes qui commentent les capacités militaires de la Chine et spéculent sur le résultat d'une guerre totale contre le Japon. 

Un bon nombre de commentateurs politiques font maintenant référence aux parallèles entre les tensions actuelles en Asie orientale et les conflits dans les Balkans qui avaient conduit à la Première guerre mondiale. La dérive vers une troisième guerre mondiale, qu'elle soit déclenchée en Asie ou ailleurs dans le monde, est le produit des contradictions insolubles du capitalisme, contradictions entre l'économie mondiale et le système dépassé d'Etats-nations d'une part ; et entre la propriété privée et la production socialisée d'autre part. 

L'unique force sociale capable de mettre fin au fléau des guerres est la classe ouvrière, par une lutte unifiée pour mettre fin au système capitaliste en faillite. Les travailleurs du Japon et de Chine, comme ceux du monde entier, n'ont aucun intérêt dans un conflit au sujet d'une poignée de récifs déserts en Mer de Chine orientale. Leur avenir est dans la lutte pour établir une économie socialiste planifiée, organisée pour répondre aux besoins sociaux de la majorité de l'humanité, et non pour défendre les profits d'une mince élite fortunée.

(Article original paru le 5 mars 2013)