Chypre confrontée à des coupes brutales et à la dictature économique

Par Jordan Shilton et Chris Marsden
25 mars 2013

Le sort de Chypre illustre la manière dont l’Union européenne impose à la classe ouvrière la dictature des spéculateurs, des banques et des grands groupes internationaux. Hier, l’UE a continué d’exiger une austérité massive à Chypre pour lever 6 milliards d’euros (7,8 milliards de dollars) en échange d’un renflouement bancaire de 10 milliards d’euros.

Ce pays insulaire se trouve au centre d’une crise financière qui s’aggrave, et le parlement a voté mercredi contre les propositions de réunir les fonds nécessaires en prenant l’argent de tous ceux qui détiennent un dépôt auprès des banques chypriotes.

Un nouveau vote sur la décision ou non d’imposer une « décote » aux dépositaires a été reporté jusqu’à aujourd’hui. L’UE et la Banque centrale européenne (BCE) ont écarté les propositions des politiciens chypriotes — elles-mêmes totalement réactionnaires — de créer un « fonds solidarité » pour recueillir les six milliards exigés.

Le but de Chypre était de préserver ses relations financières avec la Russie et de contraindre les travailleurs à payer le prix par la nationalisation des caisses de retraites afin de payer les dettes des ultra-riches. Parmi les autres propositions il y avait la tentative d’obtenir des aides de l’église et la vente des réserves d’or – le tout pour éviter l’application d’une taxe unique substantielle sur les principaux dépositaires.

L’UE a toutefois rejeté d’emblée ces mesures car insuffisantes. La chancelière allemande, Angel Merkel, a carrément déclaré après une réunion parlementaire de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), « Nous voulons que Chypre reste dans la zone euro », tout en insistant que son « actuel modèle économique était mort »

La BCE a insisté pour que la taxe sur les investisseurs soit réimposée, cette fois-ci avec une pénalité fortement anticipée de 15 pour cent pour les dépôts bancaires au-delà de 100.000 euros, initialement rejetée par Nicosie. Dans le cas contraire, il a clairement été dit que des propositions avaient été discutées pour se préparer en conséquence et limiter l’impact d’une sortie de Chypre de la zone euro.

Avec Chypre se trouvant dans l’impossibilité d’offrir des garanties à Moscou en échange d’un appel pour des fonds additionnels pour le manque à gagner du plan de sauvetage, l’élite dirigeante de l’île n'avait plus d'autre solution que de compter sur la compassion de l’UE. Après s’être rendu mardi à Moscou, le ministre chypriote des Finances, Michalis Sarris, est reparti jeudi sans nouveau financement de la Russie et avec seulement un accord d'allongement du délai de remboursement des 2,5 milliards d’euros issus d’un premier prêt accordé en 2011 et devant être remboursé en 2016.

Le premier ministre russe, Dmitri Medvedev, a dit « la porte n’a pas été fermée » à un futur soutien après que l’UE et Chypre ont conclu un accord. Mais, l’UE a fait tout ce qu’elle a pu pour claquer la porte à la Russie. Dans la foulée, elle envisage de sceller le sort du secteur bancaire pléthorique de Chypre au profit des principales banques européennes.

La troïka – l’UE, la BCE et le Fonds monétaire International (FMI) – est déterminée à rationner Chypre en exigeant des coupes brutales. Jeudi, des articles avaient déjà commencé à paraître sur l’impact paralysant de la fermeture du secteur financier du pays. Les médicaments ont commencé à manquer dans les hôpitaux et de nombreuses entreprises réclament des paiements en liquide par crainte que les cartes de crédit ne soient plus débitées au cas où les banques ne rouvriraient pas.

Dans le but d’imposer ce qui correspond à une guerre sociale contre les habitants de l’île, le gouvernement chypriote doit dicter des pouvoirs draconiens à la bonne marche de l’économie.

La Banque centrale de Chypre se verra essentiellement octroyer des pouvoirs pour déterminer si oui ou non des transferts hors de Chypre seront autorisés. Du point de vue de la classe dirigeante européenne, cette mesure est nécessaire pour se protéger contre un effet de contagion de la crise à Chypre qui déclencherait des pertes massives sur les marchés de par le monde et d’un exode de capitaux des autres pays de la zone euro marqués par la crise.

Alors que le pouvoir sur le flux d’argent entrant et sortant de l’île est officiellement détenu par Chypre, l’influent journal économique allemand Handelsblatt a souligné qu’en réalité la BCE exercera ce contrôle. Ceci comprendra le contrôle du versement des retraites et autres prestations de l’Etat. Le Handelsblatt a froidement signalé que les citoyens chypriotes « recevraient des fonds suffisants pour vivre. »

D’autres propositions faites à l’adresse des banques chypriotes visent les citoyens-mêmes du pays. Elles comprennent une limitation des retraits quotidiens, une interdiction de clore prématurément un compte et un renouvellement obligatoire des comptes d’épargne à long terme arrivés à échéance, la transformation des comptes courants en dépôts à terme ainsi que des restrictions concernant les prélèvements, les cartes de crédit ou de débit prépayées et l’encaissement des chèques.

De plus, la législation garantit l’application de toute autre mesure que le ministre des Finances ou le gouverneur de la Banque central juge nécessaire « pour des raisons d’ordre public ou de sécurité. »

Ceci est la recette pour une dictature financière de fait. Et ceci aura nécessairement pour conséquence des mesures policières répressives pour étouffer l'opposition sociale et politique de la classe ouvrière.

Le centre d'attention est bien maintenant Chypre, mais la population laborieuse partout en Europe est confrontée à des perspectives similaires : une baisse sans fin et dévastatrice du niveau de vie, des attaques contre les services fondamentaux et la création de la pauvreté de masse. En menaçant de recourir à l’option nucléaire consistant à provoquer une faillite de l’Etat et l’exclusion de la zone euro, l’UE et la BCE sont en train de mettre en garde la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Italie et l’Irlande que leur économie, sera aussi confrontée à la destruction en cas de moindre relâchement dans l’application de l’austérité.

Jeudi, le ministre néerlandais des Finances, Jeroen Dijsselbloem, a prévenu le parlement européen que la crise de la dette chypriote posait un « risque systémique » à la zone euro. Même, la plus forte économie, en l’occurrence l’Allemagne, n’est pas à l'abri. Un sondage publié vendredi dans le magazine Der Spiegel a montré qu’un Allemand sur deux craignait pour son épargne bancaire. Un sondage réalisé sur la confiance économique a révélé une chute inattendue, après quatre mois de croissance, les commandes industrielles placées auprès de firmes allemandes ayant baissé en janvier de 1,9 pour cent, en raison principalement d’une diminution des commandes de la part des pays de la périphérie de l’Europe touchés par la crise.

L’impulsion au déclin de Chypre découle d’abord de l’effondrement de la Grèce. Le Sud, contrôlé par la Grèce et par Chypre, a perdu plus de 4 milliards d’euros lorsque le président Demetris Christofias a accepté la décote (« haircut ») pour les détenteurs des obligations souveraines grecques sans en exclure Chypre – augmentant ainsi d’un coup de 25 pour cent la dette.

Aucun compromis n’est possible avec les dictats soit de l’UE soit des gouvernements de ses Etats membres qui n'agissent que comme de simples exécuteurs des exigences avides des ultra-riches. Toutes les promesses faites pour dire que l’austérité restaurera l’économie ne sont mensonges.

Au lieu de cela, la classe ouvrière doit s’engager dans une voie indépendante. Elle doit contrer l’offensive de la bourgeoisie nationale et européenne au moyen de sa propre offensive, sur la base d’une lutte à l’échelle de tout le continent dans le but d’établir un gouvernement ouvrier et les Etats socialistes unis d’Europe.

(Article original paru le 23 mars 2013)