Le ministre allemand de l’Intérieur fait de l’agitation contre les immigrés.

Par Martin Kreikenbaum
18 mars 2013

Lors d’une rencontre des ministres de l’Intérieur de l’Union Européenne (UE) la semaine dernière, le ministre de l’Intérieur allemand Peter Friedrich (Union sociale chrétienne, CSU) a confirmé qu’il allait empêcher l’inclusion de la Roumanie et de la Bulgarie dans l’espace Schengen. L’accord Schengen élimine les contrôles de routine aux frontières dans la plupart des pays de l’UE. Friedrich a dit qu’il ferait usage du veto dont dispose l’Allemagne si cela s’avérait nécessaire.

Les représentants des gouvernements français et hollandais avaient également exprimé leur désaccord avant la rencontre. Une décision visant une élimination des contrôles aux frontières pour les personnes en provenance des deux pays en question fut par conséquent repoussée une fois de plus.

A Bruxelles, Friedrich s’est aussi élevé contre la liberté de mouvement en Europe. « Est-ce que la liberté de mouvement en Europe signifie que nous puissions nous attendre un jour à ce que, partout en Europe, les gens qui croient pouvoir, grâce aux prestations sociales en Allemagne, vivre mieux que dans leur propre pays, viennent en Allemagne », demanda-t-il. « Ce danger ne doit pas se concrétiser ».

Plus tôt dans la semaine, le ministre de l’Intérieur s’était exprimé contre la présence d’immigrés en provenance d’Europe de l’Est. Il a délibérément attisé des ressentiments contre un prétendu « tourisme des prestations sociales » en provenance d’autres Etats membres de l’UE.

Friedrich a obtenu le soutien du président de la Commission parlementaire du Bundestag (parlement fédéral), Wolfgang Bosbach (Union Chrétienne Démocrate, CDU). Parlant au quotidien Die Welt, Bosbach avertit de ce qu’il allait se produire une vague de « réfugiés économiques » et déclara : « Nous avons vu les conséquences de l’abolition des exigences de visas pour les Serbes et les Macédoniens, et nous craignons des conséquences similaires si les contrôles aux frontières avec la Bulgarie et la Roumanie sont abolis. »

La chasse aux sorcières contre les immigrés va main dans la main avec les actes de plus en plus brutaux de la part de l’Etat. En janvier, lorsque l’association des villes allemandes a fait appel au gouvernement fédéral pour qu’il exempte les municipalités de la hausse des coûts d’assurance maladie d’urgence et de services sociaux pour les Roms, le ministre de l’Intérieur avait dit qu’il ne voyait aucune raison de le faire. Une porte-parole de son ministère pressa les autorités locales de régler les problèmes de l’immigration par « des mesures de police et des mesures régulatoires. »

Presque soixante-dix ans après le meurtre d’un demi million de Tsiganes et de Roms par le régime nazi, les immigrés venus du Sud-est de l’Europe sont diffamés, attaqués et expulsés d’Allemagne. La campagne cynique menée contre les immigrés des pays d’Europe du Sud et la répression de plus en plus dure à leur égard ne se limite pas à l’Allemagne.

Le ton xénophobe et raciste devient aussi plus virulent au Royaume-Uni face à la levée imminente de restrictions concernant la liberté de mouvement des ouvriers en provenance de Roumanie et de Bulgarie. Le ministre du Travail et des Retraites, Iain Duncan Smith (Parti conservateur) a entonné la même chanson que Friedrich en Allemagne et a dénoncé les européens « qui font le tour de l’Europe et cherchent les endroits avec les meilleurs prestations sociales. » Le ministre de la Santé Mark Harper (conservateur) a annoncé que le libre accès au Service national de santé (National Health Service – NHS) serait réservé aux seuls citoyens britanniques. « Le National Health service est un service national et non pas international » a-t-il dit.

En France, tous les partis de l’establishment adoptent les positions du Front national, qui attise les sentiments hostiles aux immigrés en provenance de Bulgarie et de Roumanie. Ces partis reçoivent du soutien de la part de la bureaucratie syndicale qui remet en cause la liberté de mouvement des travailleurs au sein de l’Union européenne. Le président français François Hollande et son ministre de l’Intérieur, Manuel Valls (tous deux du Parti socialiste), ont poursuivi la politique brutale du précédent président conservateur, Nicolas Sarkozy et ont démantelé des camps de Roms et déporté ces immigrés vers la Roumanie et la Bulgarie.

Quelque vingt ans après l’effondrement des régimes staliniens à l’Est et presque dix ans après le dernier élargissement de l’UE à l’Europe de l’est, de stricts exigences en matière d’entrée et des interdictions massives de déplacement des personnes sont à nouveau à l’ordre du jour.

La sale campagne menée contre les plus pauvres parmi les pauvres est une attaque contre la classe ouvrière européenne toute entière. Il s’agit d’une tentative pour donner à l’appauvrissement social une interprétation raciste et pour rendre les victimes des coupes sociales responsables de ces dernières. De cette façon, la résistance des travailleurs doit être divisée et les pouvoirs de l’Etat accrus.

En réalité, il n’y a pas de problème d’immigration, mais un problème de la polarisation sociale dans tous les pays européens. Depuis l’effondrement du stalinisme, la Roumanie et la Bulgarie ont été systématiquement pillées et les droits sociaux des travailleurs détruits. Depuis l’an 2000, l’UE a joué en cela un rôle de premier plan.

Avec une dette se montant à 16,3 pour cent du BIP, la Bulgarie est pour l’UE un Etat modèle. Des réductions d’impôts pour les riches, le dérèglement des marchés et la destruction du système d’assistance sociale réclamé par l’UE ont transformé le pays en un paradis pour investisseurs.

La population a été saignée à blanc et vit dans une pauvreté abjecte. Le salaire moyen bulgare se monte à dix pour cent du salaire moyen en Allemagne. Le chômage des jeunes est de près de 30 pour cent selon l’organisation caritative Caritas et 40 pour cent des enfants n’ont pas assez à manger.

Les Roms sont touchés plus durement encore que le reste de la population par cette situation. Après la restauration du capitalisme, la tendance précédente d’une intégration des Roms fut brusquement inversée. Les Roms furent les premiers affectés par les licenciements de masse et les réductions de salaire, des retraites et des aides et prestations sociales.

Parlant à la station de radio Deutschlandradio un immigré macédonien a résumé ainsi les raisons pour la vague croissante de l’émigration, « si vous me demandez pourquoi tout le monde veut quitter le pays et demander l’asile, la réponse est qu’il n’y a pas de travail ici », dit-il. « Mon père a la chance de travailler pour l’Etat ; il a pu donner à ses enfants un avenir. Je ne peux rien donner de bon à mes enfants. Ici, on reçoit 30 euros d’aide sociale par mois. Cela ne suffit pas pour les repas, sans même parler des médicaments et les livres d’écoles

La crise humanitaire en Europe du sud qui pousse les gens à émigrer n’est que la manifestation la plus aigue d’un développement qui se produit dans toute l’Europe. Ce qui a commencé en Europe de l’est il y a vingt ans se poursuit à présent au Sud de l’Europe et s’étendra à tout le continent. Les salaires de misère payés à l’Est sont seulement utilisés comme levier pour faire baisser les salaires dans toute l’UE.

Dans les pays d’Europe de l’Ouest, les immigrés sont souvent les premiers à être frappés par la polarisation de la société toute entière. En Allemagne, on ne donne aux immigrés en provenance d’Europe du sud-est aucun hébergement ou aide sociale. Ils ne peuvent même pas accéder aux cours d’intégration financés par l’Office fédéral des migrants et des réfugiés.

Les Bulgares et les Roumains pourront travailler dans l’Union européenne sans restriction à partir de 2014 ; jusque-là il ne peuvent travailler qu’en tant que travailleurs autonomes ou bien comme main-d’œuvre saisonnière, par exemple comme main-d’œuvre d’appoint dans la récolte des asperges. D’ici là, ils n’ont pas d’autre choix que de tenter leur chance comme journaliers à charger des containers, à travailler sur les chantiers de construction ou à la rénovation de maisons particulières.

Beaucoup d’entre eux n’ont pas de toit ou sont forcés de vivre dans des maisons délabrées et des conditions inhumaines. Ce sont soit des « squats » occupés illégalement et dont ils peuvent être expulsés à tout moment, soit ils doivent payer pour avoir une place où dormir, souvent un dortoir dans un appartement surpeuplé, 30 euros la nuit à des propriétaires.

Le ministre de l’Intérieur veut contenir les effets de ces conditions sociales barbares en renforçant les pouvoirs de l’Etat en Allemagne et en érigeant de nouveau contrôles aux frontières. Cela prépare le terrain pour d’autres attaques sociales contre toute la population.

(Article original publié le 11 mars 2013)