Dix ans depuis les manifestations internationales contre la guerre en Irak

Par Joseph Kishore
28 février 2013

Il y a dix ans, des manifestations internationales de masse dénonçaient la guerre qui se préparait contre l’Irak. Durant le week-end du 15 et 16 février 2003, quelque 10 millions de personnes ont participé dans des manifestations organisées simultanément dans les grandes villes du monde.

À Rome, le rassemblement antiguerre le plus important de l’histoire réunit quelque 3 millions de personnes, soit plus que la population de la ville elle-même. Un million et demi de personnes participèrent à une manifestation à Madrid et un million de manifestants défilèrent dans les rues de Londres. Aux États-Unis, des protestations furent organisées dans plus de 200 villes, y compris à New York où il y eut une foule de 400 000 personnes.

Dans une déclaration empreinte de malaise et de stupéfaction devant l’importance de ces manifestations, le New York Times écrivit à l’époque que les protestations « nous rappellent qu’il y a encore probablement deux super puissances sur la planète : les États-Unis et l’opinion publique mondiale ». Le principal organe de l’impérialisme américain voulait dire par là que le fameux « moment unipolaire » – le rêve de la classe dirigeante américaine de pouvoir mener, après la chute de l’Union soviétique, des interventions agressives à travers le monde en toute liberté – était sous la menace de l’opposition de la population mondiale.

Considérant l’importance du dixième anniversaire de ces manifestations, une question vient immédiatement à l’esprit : où est passé le mouvement antiguerre aujourd’hui?

Après tout, une énorme escalade du militarisme, menée par les États-Unis, a pris place au cours des dix dernières années. Aux guerres en Afghanistan et en Irak ont succédé, sous l’administration Obama, le renversement du gouvernement en Libye et une guerre civile en Syrie. Cette dernière a été alimentée par Washington dans le but de se débarrasser du régime de Bashar Al-Assad et d’installer un gouvernement plus soumis aux intérêts des États-Unis. Un de ces intérêts est l’isolement de l’Iran, un allié de la Syrie, en préparation d’une possible attaque sur ce pays. De plus, la guerre en Syrie entre maintenant dans une nouvelle phase : Washington songe à armer directement les soi-disant « rebelles ».

Au même moment, la Maison-Blanche d’Obama a considérablement développé le programme militaire de drones en Afghanistan, au Pakistan, au Yémen et en Somalie. Elle s’est arrogé le droit d’assassiner n’importe quelle personne qui serait qualifiée de « terroriste », y compris s’il s’agit d’un citoyen américain, n’importe où sur la planète. Elle effectue aussi un « pivot » vers l’Asie de l’Est et le Pacifique en ayant la Chine, qu’elle perçoit comme son principal compétiteur géopolitique, dans sa ligne de mire.

Les États-Unis ne sont pas seuls. La France a pris les devants en intervenant au Mali, puis la presse allemande se lamente et demande une expansion du militarisme allemand afin de promouvoir les intérêts des industries allemandes dans les « guerres des ressources » à venir.

Le sentiment de masse qui a éclaté il y a 10 ans n’a pas disparu. Toutefois, les organisations qui ont largement mené ces protestations ont systématiquement cherché à étouffer ce sentiment et le à détourner vers l’establishment politique.

C’est particulièrement vrai aux États-Unis où, à travers le mécanisme de l’administration Obama, les forces « de gauche » et libérales se sont non seulement réconciliées avec l’impérialisme, mais elles font maintenant partie de ses plus fervents partisans.

Au cours des dernières semaines, par exemple, le magazine The Nation a soutenu la nomination de John Brennan au poste de directeur de la CIA, le principal architecte de la « liste des personnes à tuer » et le promoteur de l’assassinat extrajudiciaire de citoyens américains. Le cinéaste de « gauche », dont le documentaire antiguerre Fahrenheit 9/11 a attiré les foules lorsqu’il est sorti en 2004, a acclamé le film Zero Dark Thirty, réalisé par la libérale Kathryn Bigelow, qui glorifie la torture.

Des groupes comme l’International Socialist Organization font tout ce qu’ils peuvent pour dépeindre l’opération soutenue par la CIA en Syrie, menée en alliance avec des forces liées à Al-Qaïda, comme un « mouvement populaire », critiquant l’administration Obama pour ne pas fournir de l’armement plus sophistiqué aux « rebelles » pro-impérialistes. Cela fait suite au support qu’ils ont donné à la « Révolution verte » en Iran et l’opération néocoloniale en Libye.

L’intégration de la « gauche » dans l’establishment impérialiste est un phénomène international. Le Socialist Workers Party en Grande-Bretagne, qui a joué un rôle majeur dans la coalition Stop the War qui avait organisé la protestation de 2003 à Londres, fait partie des plus grands partisans des « rebelles » syriens. En Italie, le lieu des plus grandes manifestations en 2003, Rifondazione Comunista est devenu un parti au pouvoir en 2006 et a voté pour soutenir la présence militaire italienne en Afghanistan. Socialist Alternative en Australie a récemment dénoncé l’attitude « anti-impérialiste instinctive » de la gauche.

Le mouvement de ces tendances politiques vers le camp de l’impérialisme est une expression des changements dans les alignements politiques qui sont liés à des questions fondamentales de classes.

Un développement politique important a pris place dans ce que l’on pourrait appeler le « mouvement antiguerre » au cours du demi-siècle. À ses débuts dans les années 1960, ce mouvement était dominé par les couches radicales de la classe moyenne. Les organisations qui ont joué un rôle important dans les protestations contre la guerre du Vietnam, telles que Students for a Democratic Society (les Étudiants pour une société démocratique) et le Socialist Workers Party aux États-Unis, ont tenté de séparer la question de la guerre de celle de la lutte politique pour mobiliser la classe ouvrière contre le système capitaliste. Elles soutenaient que le mouvement antiguerre devait être une protestation à enjeu unique, ce qui contribuait à orienter le mouvement vers le Parti démocrate.

La fin du mouvement de protestation contre la guerre du Vietnam représenta un véritable tournant. Durant les décennies qui suivirent, et particulièrement dans les années 1990, les couches sociales qui avaient dirigé ce mouvement effectuèrent un virage marqué à droite. Après la chute de l’Union soviétique, l’opposition morale à la guerre fut transformée en un appui à la guerre avec un langage qui associait les opérations militaires à la défense des droits de l’homme. La partition de la Yougoslavie par l’OTAN, effectuée sous l’administration Clinton dans les années 1990, obtint l’appui de couches importantes de l’ancienne « gauche » antiguerre.

Une nouvelle étape a récemment été atteinte dans ce développement. Comme l’a écrit le World Socialist Web Site en 2003, les manifestations, en vertu de leur ampleur et de leur caractère international, étaient un événement d’une importance historique. La mobilisation « a révélé le gouffre politique, social et moral qui sépare les élites dirigeantes et leurs propagandistes dans les médias de la population », avons-nous écrit.

La « gauche » petite-bourgeoise a réagi au soutien de masse à la campagne antiguerre en tentant de mettre rapidement fin aux manifestations. Après l’invasion en mars 2003 et dans les élections qui ont suivi, elle a cherché à rallier les sentiments d’opposition derrière le Parti démocrate. Ses manœuvres ont culminé avec l’élection d’Obama en 2008.

L’orientation de classe d’une organisation s’exprime le plus clairement à travers sa politique étrangère. L’appui à l’impérialisme a pour corollaire l’hostilité envers l’organisation de la classe ouvrière dans tous les pays.

L’importance objective des manifestations de 2003 demeure. Une immense intensification de la lutte des classes a pris place durant les deux dernières années : les gouvernements à travers le monde réagissent à la crise du capitalisme en imposant des mesures d’austérité draconiennes dans les intérêts de l’élite patronale et financière.

L’opposition à la guerre ne peut progresser qu’en étant liée à un mouvement explicite de la classe ouvrière, un mouvement qui comprend que le militarisme et la guerre contre la classe ouvrière sont deux facettes de la même politique de classe, deux produits de la faillite du système capitaliste.

(Article original paru le 20 février 2013)