Les électeurs italiens rejettent les mesures d'austérité de l'Union européenne

Par Peter Schwarz
28 février 2013

Les électeurs italiens ont rejeté sans ambiguïté les politiques du gouvernement Monti et de l'Union européenne. Cela a entraîné une panique et un sentiment de vexation dans les capitales européennes, ainsi que des ondes de choc véhémentes sur les marchés financiers.

55 pour cent des électeurs ont voté pour des partis qui se sont prononcés contre l'UE dans leurs campagnes. La liste emmenée par le Premier ministre en exercice Mario Monti, qui était soutenu par Bruxelles, Berlin, l'Église catholique et un grand nombre d'hommes d'affaires italiens, n'a obtenu que 10 pour cent des voix. 

Le Mouvement des cinq étoiles du comédien Beppe Grillo est devenu le parti le plus fort à la chambre des députés, la chambre basse du Parlement italien, obtenant un peu plus de 25 pour cent des voix. Il arrive juste devant le Parti démocrate de Pier Luigi Bersani. La liste commune du Parti démocrate et de Sinistra Ecologia Libertà (SEL – gauche, écologie et liberté) est la force la plus importante à la chambre basse et reçoit d'office 340 des 630 sièges conformément à la loi électorale. 

Grillo a obtenu des voix en s'emportant contre l'UE et toute la caste politique sur son blog et en public, sur les places des villes. Il leur a lancé des insultes, les traitant d'irresponsables, d'incompétents, et d'extravagants, et demandait « qu'ils s'en aillent tous. » 

L'élection à la chambre des députés a été très serrée. La liste dirigée par le milliardaire des médias et ex-Premier ministre Silvio Berlusconi, qui s'est également opposé à l'UE, n'a reçu que 0,4 pour cent de moins que celle de Bersani. Si Berlusconi avait reçu 125 000 voix de plus, ce serait lui qui aurait la majorité à la chambre des députés. 

Les 29,5 pour cent des voix pour Bersani sont significativement inférieures à son score des dernières élections il y a cinq ans, que Berlusconi avait remportées. À l'époque, les Démocrates avaient obtenu 33 pour cent pour eux-mêmes, et 38 pour cent pour leur liste commune avec d'autres partis. 

Aucune liste n'a de majorité à la chambre haute, le Sénat, où les sièges ne sont pas accordés en fonction du score national mais de celui obtenu dans chacune des vingt régions. Bersani a obtenu 119 sièges, Berlusconi 117, Grillo 54 et Monti 18. Puisque toutes les lois doivent être adoptées par les deux chambres, Bersani a besoin du soutien de Berlusconi ou de Grillo pour former une majorité fonctionnelle pour son gouvernement. 

Cela a entraîné un sentiment d’indignation dans les capitales d'Europe et dans les médias. « L'Italie est paralysée et ingouvernable » disent les commentaires de nombreux éditoriaux, lesquels rejettent la responsabilité de cette situation sur les électeurs italiens et les réprimandent pour cela. À la lecture de certains, il semble que l'auteur voudrait abolir les élections libres et que le plus tôt serait le mieux.

Par exemple, le Frankfurter Rundschau a accusé les électeurs italiens de « s'évader de la réalité. » « Si l'on était malicieux, on pourrait se dire que les électeurs italiens étaient à vendre », écrit ce journal proche des syndicats allemands. « Ils préfèrent les pitreries politiques de deux amuseurs comme Berlusconi et Grillo aux analyses sobres du politicien économiste Mario Monti et du social-démocrate Pier Luigi Bersani, qui ne cachent pas le fait que le moyen de sortir de la crise est et restera pénible pour tout le monde. » 

En réalité, Mario Monti n'a rien à voir avec un sobre professeur d'économie. Cet ex-commissaire européen est un auxiliaire très apprécié du capital financier international. Il a travaillé pour la banque d'investissement Goldman Sachs et a été au comité d'organisation de la Conférence du Bilderberg, une réunion informelle de tout ce qui compte dans le monde des affaires, l'armée, la politique, les médias, l'université et l'aristocratie.

Après sa défaite, Monti ne jouera pratiquement aucun rôle dans le prochain gouvernement italien. Mais on ne pourrait exclure que Bersani parvienne à un accord avec Berlusconi ou Grillo pour poursuivre le programme d'austérité de Monti. 

Berlusconi, qui s'intéresse surtout à la protection de sa propre fortune et à s'assurer une immunité contre de nombreuses accusations criminelles, a déjà envoyé les signaux appropriés à Bersani. « l'Italie ne doit pas rester sans gouvernement, nous devons y penser » a-t-il dit mardi dans un entretien télévisé, tournant son regard vers le Démocrates. 

Grillo, en dépit de ses tirades contre les politiciens corrompus et les riches, est l'un des plus hauts revenus du pays. En 2011, il a payé des impôts sur un revenu officiel de 4,5 millions d'euros, et disait fièrement : « j'ai vraiment mérité mon argent. » 

Derrière ses tirades populistes, il y a une conception du monde libérale de droite, qui ne l'empêcherait pas de se rapprocher de l'extrême-droite. Grillo insiste pour dire qu'il n'est ni de gauche ni de droite, et a invité les néo-nazis et les partisans de la Ligue du Nord raciste à soutenir son mouvement, « s'ils partagent nos idées. »

Dans la ville de Parme au Nord de l'Italie, ou le Mouvement des cinq étoiles de Grillo dirige la mairie depuis mai, il a surtout fait les gros titres de la presse par son application de strictes mesures d'austérité. 

Le programme de Grillo est une collection confuse de demandes sans liens en elles, comme on peut en trouver dans ceux du Parti pirate, des Verts, des Libéraux, et des partis de droite : l'accès libre à Internet pour tous, des énergies vertes, pas d'argent pour la défense ni pour les grands projets de transports, des aides pour tout le monde, la protection des industries nationales contre la compétition internationale, la limitation des salaires des politiciens et des réductions d'effectifs dans l'appareil d'état, etc. 

Le fait que l'opposition aux mesures d'austérité de Monti et de l'UE ait bénéficié au populiste Grillo et au démagogue de droite Berlusconi est le résultat de la faillite de la prétendue gauche italienne. 

Le Parti communiste italien (PCI), le plus grand d'Europe occidentale, a défendu l'Etat italien depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Il n'a cependant jamais été au gouvernement, en raison de la Guerre froide et de sa relation avec l'Union soviétique; il a ainsi pu conserver le marteau et la faucille sur son drapeau et un soutien considérable parmi les travailleurs.

Après l'effondrement de l'Union soviétique, il a abandonné ces symboles et s'est transformé d'abord en un parti social-démocrate, puis, en se calquant sur les Démocrates américains, en Parti démocrate. En même temps, il est devenu le parti gouvernemental favori de la bourgeoisie, italienne comme européenne.

Une autre aile du PCI, s'accrochant aux vieux symboles, a formé Rifondazione Communista (PRC, Parti de refondation communiste) et a absorbé de nombreux groupes de la pseudo-gauche petite-bourgeoise dans ses rangs. Dans les années 1990, le PRC était encensé dans toute l'Europe comme un modèle pour les « nouveaux » partis de gauche. En fait, il a utilisé son influence considérable pour garantir une majorité parlementaire aux politiques anti-ouvrières de plusieurs gouvernements technocratiques et de centre-gauche. 

En 2006, après l'entrée du PRC dans le gouvernement de Romano Prodi, un précurseur de Mario Monti, le PRC s'est disloqué. Depuis lors, aucune des organisations issues du PRC n'a sérieusement remis en question les politiques de Monti, parce qu'ils sont tous fondamentalement d'accord avec celles-ci. 

Aux élections parlementaires de 2008, Sinistra Critica, qui appartient au Secrétariat unifié pabliste, avait reçu 169 000 voix. Cette fois-ci elle a choisi de ne pas participer aux élections afin de ne pas faire perdre de voix à Bersani. Elle a justifié cela en disant que « aujourd'hui il n'y a aucune base organisationnelle et politique […] pour une grande alliance anti-capitaliste. »

Le PRC lui-même a rejoint une liste avec les Libéraux et les Verts sous la direction de l'ex-procureur anti-mafia Antonio Ingraio, qui déclarait que la lutte contre la corruption et la criminalité était la priorité, les questions sociales ne jouant pratiquement aucun rôle dans sa campagne. La liste d'Ingraio a reçu 765 000 voix, mais n'a obtenu aucun siège au Parlement. Cinq ans plus tôt, une alliance arc-en-ciel emmenée par le PRC avait reçu 1,12 million de voix. 

Les élections italiennes et la crise politique qu'elles ont déclenchées annoncent d'intenses luttes sociales en Italie et dans toute l'Europe. Pour s'y préparer, un nouveau parti révolutionnaire doit être construit dans la classe ouvrière italienne, un parti qui lutte pour un programme socialiste international – une section du Comité international de la Quatrième internationale.

(Article original paru le 27 février 2013)